‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 178 sur 211 · III. CRITIQUE. — ÉVOLUTIONNISMB · texte numérisé non relu

III. CRITIQUE. — ÉVOLUTIONNISMB

L'explication n'est sans doute pas très claire, et elle semble confondre l'unité morale des citoyens dans l'Etat, avec l'unité physique des membres d'un même individu, mais continuons. Ce nouveau sentiment de V altruisme se tire donc du premier, ïégoïsme, non par équivalence, mais par voie d'évolution qui élève du simple au compliqué, et qui enrichit l'être en l'élevant.Ces deux dispositions, si différentes, sont ensuite transmises à la race par hérédité. Ainsi, par exemple, le premier instinct du chien est de poursuivre le gibier; mais on peut développer en lui une tendance opposée et en faire un chien d'arrêt. Puis, par un simple croisement, les deux tendances se réuniront dans un même type ; la nouvelle race poursuivra ou arrêtera à volonté. Ainsi a dû se former l'union actuelle de l'égoïsme et de l'altruisme, dans les races d'hommes contemporaines. C'est une sorte de < capital moral », légué par nos ancêtres.

L'origine de ces deux sentiments opposés, leur ExpUw-

® ^^ tion de

équilibre ou leur lutte, suffisent à nous expliquer '» cons-

■* '■ ^ cience.

tous les phénomènes de la conscience morale. Leur équilibre explique la paix d'une bonne conscience ; leur lutte explique la tentation, et, après la défaite, la rupture d'équilibre explique le remords.

Leur origine liéréditaire explique pareillement le caractère mn^ de certains sentiments, par exemple, celui de patriotisme. « Le temps, ce grand et patient ouvrier de toutes choses, a fait peu à peu d'un intérêt collectif, notre intérêt particulier ; nous sentons l'injure faite à autrui comme une injure personnelle, et c'est ce retentissement d'un intérêt de race dans un individu, que nous prenons pour un penchant inné au désintéressement (1). >

(1) Fouillée, Critique des syst., p. 8 et suiv.

38() FONDEMKNTS UI^: LA MOHALK

Vuniversalità et ViiiDiiutabilité de certains sentiments, chez tons les liommes, sont anssi faciles à expli(iner. Les hommes ont jjartout rencontré certaines conditions d'existence, tonjours les mêmes pour toutes les sociétés, « comme il y a certaines règles de construction partout identiques pour les maisons. Il ne pouvait manquer d'en résulter certaines lois immuables de morale ».

^!|[!'^- La nécessité ei le caractère obligatoire de certaines jg^^'.^ lois absolues seront moins faciles à expliquer, et c'est ici que nous attendons nos adversaires. Ils nous disent que lorsque l'habitude altruiste s'est transmise à travers de longues séries de générations, elle s'est fixée dans la race comme une habitude invétérée, et qu'alors « quand nous voulons opposer la force de notre intérêt individuel ou de notre passion passagère à cette sorte de puissance sociale qui réside en nous, nous éprouvons un sentiment de contrainte, un sentiment analogue à celle de l'individu qui lutte au dehors contre la société >.

Critique. Saus doutc, répondrons-nous, une habitude invétérée peut nous imposer une nècessMé physique, m-à\s elle ne peut suffire à créer une nécessité morale. La nécessité physique qu'éprouvent les habitudinaires du tabac ou de l'alcool, n'équivaut nullement à une obligation morale. Le fumeur a beau éprouver le besoin impérieux de fumer, il ne voit pas cependant la moindre obligation morale de fumer ; et l'alcoolicjue, loin de se croire moralement obligé à s'enivrer de nouveau, sait très bien au contraire que sa conscience le lui interdit. Il n'y a donc là qu'une confusion grossière entre la nécessité physique de Ihabilude et la nécessité morale de la loi, antérieure et supérieure à toute hnbilude.

M. Fouillée, lui-même, en fait l'aveu. < On le voit,

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dit-il, la doctrine de l'évolution, telle que l'entendent Darwin et Spencer, remplace l'obligation morale du spiritualisme par une sorte d'obligation plij^sique (1). > Il est clair que ce serait la légitimation de toutes les passions, et surtout des plus brutales. La passion s'érigerait en loi.

A cette objection fondamentale, Bain a essayé timi- '^°"£! dément une réponse, adoptée par Spencer, faute de ^''°^J^ mieux, et que M. Fouillée a l'indulgence de trouver € ingénieuse, mais pas de tout point suffisante ». Grâce à l'évolution, toujours féconde en résultats imprévus, la conscience de l'individu tend à l'imitation des tribunaux civils, et, par imitation, elle juge et commande. En sorte que l'individu devient, par imitation, non seulement un petit monde, mais « un petit état oîi se retrouvent le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire ».

L'évolution est vraiment aussi « ingénieuse » que sa disle Deus ex machina du poète, mais puisqu'on nous accorde que la conscience s érige en tribunal, que ce soit à l'imitation des tribunaux civils, ou que les tribunaux civils soient, au contraire, une imitation de la conscience, ne discutons pas ces détails.

Demandons seulement le rôle qu'on prétend faire jouer à ce tribunal. Ne doit-il que sanctionner la tendance physique la plus nécessitante, et lui donner le caractère obligatoire? C'est bien la pensée de l'auteur : « La nécessité extérieure et sociale (physique) prend ainsi la forme d'obligation morale ou de commandement extérieur. » — Dans ce cas, la solution de la difliculté n'a pas fait un seul pas. Il reste toujours à dire pourquoi la passion la plus forte, qui nous entraîne, n'en est pas moins condamnée par la con-

(1) Fouillée, /6(£/., p. lOetll.

cussion .

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Eipliciiliun ilii propres moral.

science ; pourquoi < l'avarice qui apparaît comme une passion irrésistible, n'apparaît pas pour cela comme un devoir ; la vertu, au contraire, se dégageant de la passion, s'érige en loi >. C'est là un fait de conscience évident et fondamental, où vient se briser la théorie qui ose le contredire, sous prétexte de l'expliquer.

Il faut donc aller plus loin ; après avoir reconnu que la conscience s'érige en tribunal, il faut lui reconnaître un rôle digne d'elle ; or ce rôle n'est pas celui d'une lâche complaisance pour le plus fort, mais d'une rigoureuse justice. Loin de consacrer la force brutale triomphante, elle la llétrit lorsqu'elle est injuste; elle encourage et soutient la vertu chancelante, quoiqu'elle soit la plus faible ; elle appelle à son tribunal tous les instincts de la nature, et l'amour de soi et l'amour des autres, et, loin d'être exclusive ou intolérante, elle les approuve tour cà tour lorsqu'ils sont raisonnables, ou les condamne impitoyablement, malgré leurs résistances et leurs exigences impérieuses, qui voudraient faire la loi et ne le pourront jamais.

Voilà ce que proclame, à tout homme sincère et honnête, la grande voix de la conscience, (^ette voix est donc distincte de la voix tumultueuse des passions et des habitudes innées; elle leur est supérieure, puisqu'elle les contrarie et les appelle à son tribunal pour les juger.

La tentative de l'école évolutionnisle qui essaie de les confondre, est donc radicnlement fausse et condamnée à un échec certain. liu}iossible d'explicjuer l'obligation morale par la nécessité physique des vieilles habitudes ; la voix delà conscience, par la voix de la passion la plus forte.

Cette tentative n'est pas plus lieureuse lorsqu'elle a pour dernier objet de nous expliquer le itrogrcs moral^ et de le provoquer chez l'individu on dans la société.

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Puisque dans la nature, nous dit- on, les êtres se développent et se succèdent suivant un progrès continu, s'élevant du simple au composé, de l'homogène à l'hétérogène, de l'inférieur au supérieur, par la seule vertu de la sélection naturelle, de l'adaptation aux milieux ambiants, etc. . ., l'humanité, loin d'écliapper à cette loi, doit tendre toujours vers un état supérieur de moralité croissante. Un temps viendra où, l'altruisme ayant lentement grandi aux dépens de l'égoïsrae, le dévoûment le plus pur fera partie des qualités héréditaires, et se pratiquera sans effort ; c'est tout naturellement que chacun sera vertueux et donnera sa vie pour le salut du prochain !... L'âge d'or est devant nous, et non pas derrière; un S. Vincent de Paul est un homme qui avance sur l'évolution moyenne ; un criminel est un homme qui retarde. C'est là toute la différence.

Voici la magistrale réfutation qu'un illustre conférencier de Notre-Dame, a faite de ces dangereuses Zu"^ utopies.

« En tout ceci, Messieurs, je vois des pensées ingénieuses mêlées à des postulats arbitraires. Pourquoi un état supérieur prévaudrait-il nécessairement sur un état inférieur ? Vous invoquez l'histoire naturelle ; mais l'histoire naturelle nous apprend que des espèces très parfaites ont disparu pour toujours, tandis que des organismes infimes se perpétuaient sans aucun progrès. Et surtout pourquoi l'altruisme est-il déclaré supérieur à ï'égoïsme ? Si c'est à raison de son excellence absolue, nous voici en pleine métaphysique, aux antipodes de la doctrine naturaliste. Estce seulement parce que l'altruisme est plus compliqué ? Cela peut constituer une supériorité organique, mais quel rapport cela peut-il avoir avec une supériorité morale ? qui m'oblige de contenter l'instinct

d'Hiilst.

complexe, an (létriiueiit de la Leiidaiice simple ? Non, non, si vous ne laites appel à un j)rincipe transcendant,vous ne persuaderez jamais à un homme égoïste, — qui, d'après vous, a le droit de l'être, — qu'il est mieux d'aimer l'humanité à ses dépens, que del'aimer à son profit. Dans les deux cas n'est-ce pas la même humanité qu'il chérit et qu'il sert? Et puis vous nous parlez d'un progrès continu : où avez-vous vu dans l'histoire cette continuité ? Si les hommes de dévouement sont en avance sur le développement général, ces types avancés se sont vus de tous les temps , et si les scélérats sont en retard, on ne s'aperçoit guère que le nomhre de ces attardés diminue.

« En vain, dans leur orgueil, les théoriciens de l'évolution nous montrent à l'horizon de l'avenir l'âge d'or qu'ils ne veulent plus chercher au berceau de l'humanité. En vain se llattent-ils de trouver des formules d'éducation, qui hâteront le perfectionnement cérébral de la race et feront apparaître une génération d'altruistes, naturellement oublieux de leur propre bonheur, uniquement épris de celui des autres. Alors, nous disent-ils avec enthousiasme, plus ne sera besoin d'une morale obligatoire ; la force persuasive du bien à faire entraînera tous les hommes. Chimères et mensonges que de telles promesses ! Ce (}u'ilest plus facile de prévoir, c'est (ju'une pareille doctrine, en chargeant la nature (l'opérer pour l'homme, en reportant sur le perfectionnement spontané de l'espèce la tâche ({ue la vieille morale confiait à l'elfort individuel, aura pour efi'et certain de faire reculer l'humanité vers régoïsme(l). >

S'ri'iit Malgré son admiration pour la morale évolution

l'évolii- '•<>"■ (1) D'Hulsl, Conférences deS.-D.. 1891. p. 70.

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