‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 179 sur 211 · III. CRITIQUE. — ÉVOLUTIONNISME · texte numérisé non relu

III. CRITIQUE. — ÉVOLUTIONNISME

niste, M. Fouillée n'a pas de peine à reconnaître qu'elle est ici insuffisante, trop étroite et trop exclusive, et qu'elle demande à être < élargie » et complétée, nous allons voir de quelle manière originale.

« Pour amener l'humanité, dit-il, à mettre en pratique ce genre de désintéressement (donutn* sa vie pour la patrie), M. Spencer ne compte pas sur un autre mobile que les habitudes héréditaires d'altruisme et de dévouement sympathique, produites mécaniquement par la solidarité des intérêts au sein de la société. C'est, en quelque sorte, par la seulo soudure des égoïsmes et des sensibilités qu'il veut rendre l'individu altruiste. Nous, sans nier ce qu'il y a de vrai dans cette évolution mécanique des intérêts qui tendent à se confondre de plus en plus, nous la cro3^ons insuffisante pour produire la conciliation finale et complète del'égoïsme et de l'altruisme. Nous allons donc faire appel, pour réaliser de plus en plus Tidéal de désintéressement, à un autre moyen que le frottement mutuel des intérêts. >

Ce moyen, pour M. Fouillée, on le devine déjà, c'est la puissance de Vidée- force, de l'idéal intellectuel, dont il prétend faire « le point de départ d'une évolution d'un nouveau genre (1) >. L'évolution intellectuelle et consciente doit compléter l'évolution purement sensible et organique de Spencer, et pousser l'homme à la fois par en haut et par en bas, par l'esprit et par les sens, dans la voie du progrès.

L'homme, en effet, n'est pas seulement un être sensible, comme l'école anglaise le suppose, mais encore un être intelligent. Or la sensation est individuelle et partant tout égoïste. Au contraire. la pensée pure étant abstraite de toute forme individuelle «n'est donc pas

(1) Fouillée, Critique des systrmes, p. 19 et suiv.

Critique

«le cet

essai.

égoïste... on poiiirait int'ine dire que la pensée, par son caractère impersonnel et objectif, estessentiellement altruiste... Le caractère essentiel de l'intelligence, c'est de tendre à l'objectivité, par conséquent à l'impersonnalitéetà Tuniversalité : c'<* qui est universel peut donc seul la satisfaire dans son exercice. . Tant qu'il reste devant ma raison un être privé de bonheur, elle n'est pas satisfaite dans sa tendance à l'universalité : pour que je sois vraiment heureux, en tant qu'être raisonnable, il faut que tous les autres êtres soient heureux. La conception de ce motif idéal (de l'abnégation)... est la vraie conciliation de l'égoïsme et de laltruisme que cherche M. Spencer (1) >.

Nous voici, sans nous en douter, revenus en plein océan métaphysique. Mais ce nest pas nous qui reprocherons à M. Fouillée de faire si souvent de la métaphysique... sans le vouloir. Toutefois, nous devons le faire remarquer. Introduire tout à coup dans la morale naturaliste un élément inattendu, une notion de moralité transcendante, un idéal d'abnégation, une notion de liberté idéale à réaliser, (jue rien dans les antécédents logiques du système ne prépare et ne rend i)ossible, c'est là, comme on l'a déjà observé, «c une sorte de coup d'Etat philosophique (2). >

Il faudrait toutefois que l'idéal ainsi entrevu par finniérî- l'honime ne fût pas seulement un beau rêve et uneil- '^"''' lusion volontaire. Autant, s'il est la vérité, il aura de force pour séduire le cœur de l'homme, et l'élever aux héroïsmes sublimes du devoir désintéressé et du sacrifice de soi-même ; autant il sera vain et inefficace, s'il est une mystification et un mensonge facile à dévoiler.

Idéal iTel 011

(1) Fouillée, Ibid., p. 18, 19.

(t' M^rd'Hulst, Conférences, 1891. p. «4.

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