III. CRITIQUE. — KANTISME ET NÉO-KANTISME
La première notion métaphysique relevée par Kant i- Le est celle du deiwir. Toutes les autres : la liberté, Kamien. l'âme, la vie future, Dieu, la fin en soi, l'idéal moral, seront ensuite relevées, mais seulement à titre de conséquences ou de « postulats » du devoir. Il importe donc de voir la méthode critique employée pour assurer la solidité de cette première assise delà nouvelle morale.
Kant nous montre d'abord, comme une puissance absolue, cette grande voix du devoir, impératif catégorique,qui retentit au fond de notre conscience, y rend des oracles comme dans un temple, ou des jugements comme dans un tribunal suprême ; et devant cette puissance, il s'incline, et suspend son impitoyable critique. Avant même de s'enquérir de ses titres au commandement absolu ; avant de connaître l'origine, la fin, le contenu de ses ordres, il fait sans hésiter un acte de foi, et de foi aveugle, au devoir : « Douter du devoir, dit-il, c'est déjà transgresser le devoir. »
Gette'justification du devoir, il ne l'essaie même pas sérieusement; il se contente de faire appel au bon pose sans sens, à ce sens commun qu'il n'a cessé de dédaigner et j'>sufier. de contredire par toutes les démolitions de sa critique à outrance. « Cette justification des principes moraux comme principes de la raison pure, dit-il, on pourrait l'établir aisément, et avec une suffisante certitude, par un simple appel au jugement de la raison commune (1). »
Ce manque de logique, quoique dicté par la sagesse et d'honorables scrupules, ne pouvait satisfaire les logiciens à outrance, nous allions dire les enfants terribles du kantisme, qui rêvent d'une morale sans
1) Kant, Critique de In raison frratique, (Rarni) p. 27G.
olili^ation ni sanction. Voici avec quelle franchise de mauvaise luuneurM. Fouilh'e s'en explique : « La critique de la raison pure pratique est renvoyée ciiii.iuo à la publication de la Cr?7?^?<^ri<?/c( raison pratique Foniiiéé. Par malheur, elle manque dans ce dernier ouvrage, comme dans les Fondements delamétapluisique des mœurs. On dirait que Kant a reculé soit devant la difficulté, soit devant l'audace de la tâche: critiquer la moralité même, chercher si elle n'a pas, elle aussi, ses illusions inévitables, mettre en question le devoir et discuter ses commandements ! — Par un sentiment honorable, sans doute, mais peu philosophique, Kant parait s'être arrêté... Il en résulte que la morale de Kant demeure sans fondement, puisque l'essentiel y est négligé. Dans la Critique delà raison pratique (dont le titre est trompeurj, Kant se borne de nouveau à une analyse purement métaphysique du devoir, qui n'est toujours qu'une analyse déguisée des conditions de sa possibilité. ()asn(\ il en faudra venir à la question capitale : «oui ou non. le devoir est-il réel et objectif? > nous verrons Kant se contenter à peu de frais et linir par faire appel à un acte de foi. Avant d'en arriver à cette extrémité, il n'essayera point de tous les procédés d'une méthode vraiment scientifique ; il ne se demandera point si la psychologie, la physiologie, l'histoire ne pourraient élucider la question. Des hauteurs abstraites où il s'est placé, il dédaignera toutes les sciences concrètes, toutes les sciences de la réalité. Il n'essaiera pas non i)lus une solution scepticiue de la question. pour apprécier jusqu'à quel point son acte de foi est < nécessaire »... Oui sait si les impératifs catégoriques sont aussi indispensal)les à l'humanité que Kant le suppose ? Kn somme, Kant finira par prendre pour accordé tout ce (jui était en question. et ses disciples feront de même.