‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 183 sur 211 · III, CRITIQUE. — KANTISME ET NÉO-KANTISME · texte numérisé non relu

III, CRITIQUE. — KANTISME ET NÉO-KANTISME

Ce n'est plus un procès institué en vue de la vérité ; tout se termine en un noble panégyrique de la morale absolue et impérative ; ce n'est plus une critique, g' est une adoration (1). »

Ce n'est pas nous qui nous plaindrons que Kant se ^pf^

i- i- i- T. critique.

soit arrêté, par un sentiment d'honnêteté qui l'honore, aux bords du gouffre qui est le scepticisme en morale, et qu'il ait reculé devant le crime d'y précipiter l'humanité,mais nous avons droit de lui reprocher d'avoir manqué en cela de logique. Il aurait dû reconnaître que le principe qui entraîne si logiquement des conséquences si absurdes, devait être lui-même faux, et renier le scepticisme théorique, puisqu'il entraîne le scepticisme pratique. Mais comment demander à l'auteur de la Critique de la raison pure, de renier son « chef-d'œuvre > !

Kant, et à sa suite tous les criticistes et néo-criti- ^^^ ^°^

' aveugle

cistes, en sont donc réduits à fonder la science morale ne peut

fonder la

sur un acte de foi, et de foi aveugle, en la certitude science. objective et absolue du devoir. M. Renouvier, pour éviter ce reproche de contradiction, supposera que la foi est aussi à la base de toutes les autres sciences, et que la morale rentre ainsi dans la loi générale. « La philosophie s'expose, dit-il, mais ne se prouve pas. > Mais il n'évite ainsi une difficulté, que pour en provoquer une autre encore plus grave. Ce n'est plus un dogmatisme partiel et purement pratique, comme celui de Kant, c'est un dogmatisme universel soutenu précisément par un esprit critique.

Non, la science digne de ce nom, ne se fonde pas sur un acte de foi aveugle, pas même sur une confiance aveugle en la rectitude native de nos puissances. Si j'ai foi en ma puissance de marcher, c'est

(1) Fouillée, Critique des si/stèmes, p. 135.

parce que j'ai conscience (jue je marche réellement; si j'ai foi en ma puissance de voir, d'entendre, de concevoir, de raisonner, c'est de même parce que je vois avec évidence toutes ces puissances en exercice atteindre leur fin, leur objet. J'entends, je vois, je raisonne, doncje puis voir, entendre, raisonner... L'évidence objective, et non la foi aveugle, est donc à ]a base de tonte science. On voit combien il en conte aux cri tici s tes (l'a voir nié l'évidence objective, sous prétexte que le passage du sujet à l'objet est impossible ; ils en sont réduits à transformer leur crilicisme en dogmatisme aveugle ! « Ce n'est plus de la critique, c'est de l'adoration » devantun mystérieux inconnu ! . ..

L'auiono- Cependant il ne suffit pas à Kant d'imposer à notre

mie du "^ '■ '

devoir, foi le devoir, comme un principe indiscutable ; il faut encore qu'il nous l'explique, nous le montre raisonnable, car une règle d'action qui ne serait pas raisonnable serait en contradiction avec notre nature raisonnable.

Et d'abord, d'où vient-il, le devoir ? quel est celui qui commande ? Kant, enchaîné par ses principes subjectivistes, qui interdisent au sujet connaissant de < sortir hors de lui-même », reste donc enfermé dans son moi. Pour garder à sa science son caractère d'immanence, il nous répond (jue c'est la raison ([ui se commande à elle-même. La raison doit ètre« autonome > pour demeurer «immanente ». Et lorsqu'il parlera bientôt de la liberté, il ajoutera que la raisdu se commande < librement > à elle-même.

Nouvc.ui N'insistons pas ici sur ce dernier point qui est pour le moins inintelligible. La raison et la conscience témoignent à la fois, que toutes les lois naturelles ont un caractère nécessaire. La liberté divine elle-

même, nous l'avons vu, n'y pourrait rien clianger, puisqu'elles reposent sur l'essence même des choses ; à plus forte raison la liberté humaine.

Quant à transformer ma raison individuelle, écho de la raison divine, en principe premier « autonome >, légiférant en son nom propre, c'est là une exagération, où seul l'esprit de système a pu conduire Kant. Qui pourra me faire croire que c'est moi-même, Pierre ou Paul, qui ai jamais eu l'idée et la puissance d'élaborer, de promulguer et de m'imposer à moi-même ces grandes lois du Décalogue : tu ne mentiras pas, tu ne tueras pas, etc. ?... ; ces grandes lois, dis-je, qui régissent depuis des siècles, et régiront éternellement tous les êtres raisonnables, sur tout le globe, et dans tous les mondes réelsou possibles, etqui me dépassent évidemment de toute la distance infinie qui sépare le nécessaire, l'éternel et l'absolu, du contingent, du périssable et du relatif? Supposer que c'est moi-même qui crée le devoir absolu, n'est-ce donc pas me supposer égal et même supérieur à l'absolu, me divininiser, me faire jouer un rôle non moins ridicule que contradictoire ?

Après avoir ainsi déifié ma raison en la déclarant L-auiono-

. . , . , , . luie ruine

« autonome >, aurai-je du moins rendu plus raison- l'obiinable le caractère d'impératif catégorique que revêt "^ son commandement ? Suis-je vraiment tenu de m'obéir à moi-même ? Si c'est un supérieur légitime qui me commande, on comprend le caractère absolu de l'obligation ; la violer serait violer le droit légitime du supérieur, le droit d'autrui ; mais si je me commande à moi-même, en n'obéissant pas, je ne viole aucun droit que le mien, je ne fais tort qu'à moimême, ce qui n'est pas une injustice: < scienti et volenti non fit injuria».

On ne peut se lier soi-même en justice et dans le

de Kant.

sens rigoureux du mot; être à la fois supérieur et inférieur, créancier et débiteur, ju;,fe el partie. Aussi le motd' « autonomie > n*a-t-il jamais eu quels sens d'indépendance, et nullement celui de soumission à ses propres lois, inventé par Kant. L'autonome fait ce qui lui plait: si donc la raison se posait à <'lleméme, au lieu de le recevoir d'en haut, le précepte : sois raisonnable, — il faudrait sous-entendre : si tu veux suivre ta nature raisonnable; car s'il me plait, à moi, de n'être pas raisonnable, c'est mon affaire, puisque je suis mon maître. Avec l'autonomie, plus d'impératif catégorique, plus de morale obligatoire, mais seulement persuasive ; plus de préceptes, rien que des conseils facultatifs, "tîons' Kant a-t-il entrevu la contradiction secrète entre ces deux termes qu'il veut accoupler quand même : autonomie et impératif catégorique ? Je Tignore, mais je suis surpris qu'après avoir cru suffisant de donner à la raison individuelle le rôle de législateur etde juge, il fasse apparaître tout à coup un Juge suprême, armé de « promesses et de menaces dans la vie éternelle >. On sent que l'esprit du grand philosophe est ballotté par deux courants contraires : l'esprit de système, qui le pousse à Timmanence et à l'autonomie ; et, d'autre part, le bon sens, le sens moral, qui l'en éloigne violemment, et le pousse vers l'hétéronomie. c'est-à-dire nue loi réellement imposée à nous, non pas dudehors, mais au dedans, par l'autorité de Dieu (1). Qu'on juge de ces hésitations par les passages sui-

(l)((Me reconnaissant assujetti à la loi moralcje regarde cette loi non seulement coinmo intérieure, mais comme supérieure ."i tout ce qui est dans lo monde et morne à moi. C'est de son essence. S'il m'arrive de dire qu'elle est l'expression de ma volonté, c'est ma volonté idéale que j'entends ; si j'y vnis l'expression de ma nature d'homme, c'est ma nature idôale que je considère. Elle déclare non ce que je suis (ou je veux) en fait, mais ce que je dois t^tre 'ou vouloir) en principe et en droit. » Ollé-Laprune, Le prix de la Vie, p. lY-<.

vants : « Il n'}^ a, dit-il, rien de semblable dans tout le reste de la connaissance pratique : la pensée d'une législation universelle, purement possible et partant purement problématique, nous est ordonnée absolument comme une loi, sans que l'expérience ou quelque volonté extérieure y entre pour rien [\).» — Kant, avec raison, trouve « que la chose est assez étrange >. Et c'est sans doute pour faire cesser cette « étrangeté >, qu'il dit ailleurs :

« La raison se voit forcée d'admettre un Dieu, ainsi n admet que la vie dans un monde futur, ou de regarder les nomie. lois morales comme de vaines chimères, puisque la conséquence nécessaire qu'elle-même rattache à ces lois (la sanction) s'évanouirait par cette supposition. Aussi chacun regarde-t-il les lois morales comme des commandements, ce qu'elles ne pourraient être si elles ne rattachaient «przori certaines sanctions à leur suite, et si par conséquent elles ne renfermaient Ù.QS promesses eià.Q?> me?i«c^5. Mais c'est aussi ce qu'elles ne pourraient faire si elles ne résidaient dans un être nécessaire... Sans un Dieu, et sans un monde qui n'est pas maintenant visible pour nous, mais que nous espérons, les magnifiques idées de la moralité peuvent bien être des objets d'approbation et d'admiration, mais non pas des mobiles suffisants d'intention et d'exécution (c'est-à-dire de véritables lois) (2). »

Mais alors, si ces lois < résident dans un Etre nécessaire », qui y ajoute ses < promesses > et ses « menaces », n'est-ce pas Lui qui commande, et que devient la fameuse « autonomie », réclamée parle système de « l'immanence > de la raison ? — Par là, observe jus- Expuca-

(1) Rant, Criliq. de la raison praliq., p. 175.

(2) Kant, Critiq. de la raison pure, t. 1, p. 871, 372. Cf. Critiq. du jugement, t. II, p. 206, note.

lions de M.

Fouillée.

tement M. Fouillée, certains critiques ont été amenés à reconnaître ({ue, « pour Kant, l'en wide la morale, l'absolu qui commande, la voix inconnue qui ordonne dans le for de la conscience, c'était au fond, Dieu. Et rien n'est plus vrai. Kant a commencé par nous faire admettre la voix, en se réservant de nous faire admettre par postulat la bouche divine dont elle sort, et il se flatte d'avoir ainsi établi la morale en dehors de la théologie, quand, en réalité, il lui a donné un fondement déjà Ihéologique, en appelant la voix intérieure une voix absolue, impérativc et nouménaîe, c'est-à-dire divine (1). > Il est clair, en elîet, que l'acceptation par la volonté phénoménale d'une loi à elle imposée par la raison nouménale est une véritable hétéronomie. — Pour nous, nous n'essayerons même pas de concilier toutes ces contradictions, alors que les plus habiles n'y ont pu parvenir.

Expiica- M. Renouvier, pour les éviter (2), a cherché à ex-

lions ^ ^ ' .

deM.Ro- pliquer dune autre manière, comment la raison

nouvier. . . i--i

pouvait se commander à elle-même. «La raison, dit-il, parmi les difi"érentes actions à faire, nous indique la meilleure, et nous montre dans la meilleure l'idée particulière d'un devoir-faire (3).> L'n peu plus loin il ajoute : « Toutes les fois que la raison envisage une fin, comme devant être atteinte en vertu de ses lois, elle l'envisage, en même temps, comme devant être recherchée par l'application de la volonté (4l »

(1) Fouillée, Critique des systèmes, p. 101.

(2) Certains nèo-criticistes ne cherchent même pas à les éviter. Ainsi ou peut voir les phrases suivantes se succéder sans scrupule dans un ouvrage récent : « Kn tant qu'il est le sujet du devoir, l'homme n'a point de niaitre. Il n'obéit à personne, puisque le devoir n'est pas un couimandeniont que personne puisse lui imposer. » — <> C'est bien en Dieu que le d'voir a son fondement suprême. » — « Dire que MOUS nous imposons la loi mortiie et que Dieu nous l'impose, c'*st au fond la même chose. » — « Manquer au devoir c'est ofTensar Dieu. » — Dunan, Hevue philosophique, juin l'Jlll, p. 606, 6<Xt, lilO.

(3) Renouvier, Science de la Morale, ch. l. p. ■!■*'>.

(4) Henouvier, ibid.. iHi.'-îl.

Page 1