‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 185 sur 211 · III. CRITIQUE. — KANTISME ET NÉO-KANTISME · texte numérisé non relu

III. CRITIQUE. — KANTISME ET NÉO-KANTISME

Ainsi le fondement de l'obligation pour les Kantis- «ans

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tes, doit être purement formel, « sans explication, •no''f'

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et sans motif >. — Si vous leur demandez dans quel ^ut. but et pour quel motif, la loi nous invite à obéir, on vous répond qu'il iry a pas d'autre but ni d'autre motif légitime que le devoir lui-même. « Le devoir pour le devoir » , « obéir pour obéir >. Si vous insistez en démontrant que le devoir est un moyen et non un but, et que ce but ne saurait être que la perfection de l'être et son bonheur, Kant vous répond qu'alors même que la perfection de l'être et son bonheur seraient des conséquences de la loi, ces concepts étrangers et objectifs ne peuvent entrer ni dans la position de la loi, ni dans son exécution, sous peine d'hétéronomie.

« Qu'un être, dit-il, ait besoin du bonheur et qu'il sans en soit digne, sans pourtant y participer, c'est ce que «i-erpé-

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nous ne pouvons regarder comme conforme a la vo- de lonté parfaite d'un être raisonnable tout-puissant, lorsque nous essayons de concevoir un tel être (1). > Dieu veut donc que nous soyons heureux, mais il nous défend de rechercher le bonheur par le moyen du devoir ; nous ne pouvons rechercher qu'une chose « en être digne » ; « Fais ce qui peut te rendre digne d'être heureux ^.

Dieu semble ainsi nous dire : «je te donnerai le bonheur si tu ne le veux pas ; mais si tu le -veux, je ne te le donnerai pas !... » Le lecteur jugera si c'est là un rôle raisonnable et digne de la divinité. Nous nous contenterons de demander à Kant à quoi serviront les « promesses > et les « menaces » qu'il juge « indispensables > à la loi, si ces mobiles « étrangers > doivent être exclus de nos actions. Si ces mobiles nous sont indispensables, on ne peut nous défendre de nous

(1) Kant, Crilig. delà raison prat., p. 310,367-370.

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de

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Sans savoir si la loi usl bonne ou ni.'iiivaisc .

Critique

de M.

Fouillée.

en servir; ou bien, s'ils sont inutiles, supprimez les sanctions éternelles : ce sera plus logique.

Ainsi nous devons obéir sans connaître la lin où le devoir nous-conduit, et sans même savoir si le devoir a un but. Même ignorance obligatoire sur lobjet même du devoir. Est-ce une chose bonne ou mauvaise qu'il nous impose? Kant, lui, ne la croit ni bonne ni mauvaise, puisqu'il nous dira plus tard que le caractère bon ou mauvais vient uniquement de la loi qui prescrit ou qui défend. Mais alors pourquoi nous rimposer?Les pessimistes, de leur côté, la jugent mauvaise, tandis que les optimistes la déclarent bonne et môme excellente. Mais ce sont là des éléments étrangers au devoir, dont il nous est interdit de nous occuper, puisque la loi commande catégoriquement sans condition, sans explication et sans motif: Hoc volo, sicjîibeo, sit pro ratione rolnntas.

Cette étrange situation de la volonté condamnée à une obéissance aveugle a été ainsi dépeinte par M. Fouillée : « Nous trouvons en nous une fenêtre ouverte sur un gouffre inconnu, nous avons beau regarder, nous ne voyons rien dans cet abîme ; mais nous entendons une voix (jui nous commande «dictatorialement > de nous jeter par cette fenêtre, sans nous dire pourquoi, ni si nous ne nous briserons pas dans la chute ; et cette voix, en dernière analyse se trouve être la nôtre, celle du inoi que nous ne connaissons pas : la moralité consiste à sauter. C'est là ce que les Kantiens appellent l'absolu moraL un absolu qui a un bandeau sur les yeux, et ne fait que subir sous le nom de nécessité »èi àe loi, une impulsion irrésistible, dont il ne voit pas la raison (1). >

M. Janet et d'autres philosophes, au lieu de se dé-

(1) Fouillée, Critique dei systèmes, p. 181.

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clarer satisfaits, ont insisté, mais bien vainement, pour demander aux néo-criticistes de montrer raisonnable la loi qui veut s'imposer aux êtres raisonnables; on leur a répondu qu'ils manquent de culture philosophique, et « qu'il est bien à désirer que les études logiques se relèvent en France (1) ». — Espérons, au contraire, que le raisonnement n'y parviendra jamais à bannir la raison.

Cependant cette idole muette et voilée du devoir idoie Kantien, qui refuse de parler ou de montrer aucun de "vônée! ses traits, n'a pas trouvé en France que des adorateurs. Nous avons entendu M. Fouillée lui-même, malgré son point de vue subjectiviste, en faire une vigoureuse critique qu'il a terminée par ce trait pittoresque :

« Savons-nous quel est le fondement objectif du devoir?... Non. Fais ce que dois, non seulement sans savoir ce qui adviendra, mais encore sans savoir pourquoi tu le dois. Puissance, force, science, bonheur, tout cela n'est pas le bien. Lé bien en soi est ce qui nous est caché. Kant nous fait agenouiller devant le cadre du tableau, en laissant le tableau couvert d'un voile, comme on le fait dans certaines églises d'Italie et d'Espagne ; encore, dans ces églises, vous avertit-on qu'il y a sous le voile un chefd'œuvre, exposé aux regards dans les grands jours de fête ; Kant, lui, ne peut dire s'il y a un tableau réel ni si ce tableau est bon ou mauvais ; mais il adore le cadre pour cette seule raison qu'il est un cadre et que nous ne pouvons le briser. Bien plus, selon lui, nous ne savons pas par l'expérience si ce cadre est lui-même quelque chose de réel, ni si une action réelle y est jamais entrée, puisqu'on n'a pas un seul exemple authentique d'une

(1) Pillon, Critique philosophique, 23 décembre 1875.

raisonnable ni humaine.

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résolution inspirée [)ar le seul devoir. Tel est le formalisme de Kant dans toute sa rigueur et sa grandeur (1). »

Morale ni Après Cet exposé,n'y-a-t-il pas quolquc ironlc à nou S ificT' vanter sur un ton dithyrambique, « l'élévation, la pureté et la grandeur > de la morale de Kant, que M. Fouillée ose appeler « la forme lapins haute et la plus subtile du Christianisme (2) ? » — Eh ! que nous importe l'élévation de l'édifice si, loin d'être fondé sur de larges et solides bases, il n'est fondé que sur une pointe d'aiguille : la peur de l'hétéronomie. Que nous importe sa grandeur, si à cause de sa grandeur môme il est inhabitable pour de simples mortels, et hors de proportion avec les besoins de l'humanité ! Oue nous importe la pureté de l'air qu'on y respire, si cet air est tellement raréfié qu'on y étouffe. Or, qui pourrait nier que toutes les aspirations de notre être sensible, étrangères à la raison pure, y soient violemment étoullees, et que notre raison elle-même, amie de la lumière, y soit réduite aune foi aveugle en l'infaillibilité du devoir! Appeler cela: «la plus haute doctrine morale de la philosophie ancienne et moderne (3) »est déjà une hyperbole par trop excessive ; mais ajouter que c'est la forme la plus élevée de la morale chrétienne, qui est essentiellement raisonnable et humaine, c'est trop ouvertement laisser entendre qu'on ne la connaît i)as.

Si le lecteur veut bien poursuivre, jusqu'à la lin, cette analyse critique du Kantisme, qui est loin d'être épuisée, nous espérons (ju'il s'en convaincra de plus en plus clairement.

^l) Fouillée, Critique des st/slèmes^ p. 224.

(2) Fouillée, Critique des si^stètncs, p. 127,

(3) Fouillée, Critique des systèmes, p. 225.

Le devoir catésforique n'est crue le premier élément 2. La

^ i- 1 r liberté

de la morale Kantienne, quoiqu'il soit le plus impor- KanUentant. Voici que la foi au devoir va devenir la baguette magique qui ressuscitera, comme parenchantement, toutes les « entités métaphysiques » déjà occises dans la Critique delà raison pure.

Le devoir, en elfet, ne peut se concevoir seul ; son existence, entraîne donc la réalité de toutes les notions sans lesquelles il serait inintelligible, et qui s'appelleront pour cette raison les postulats du devoir. Or le premier de ces postulats, c'est la liberté morale: « tu dois, donc tu peux ». Il serait absurde de commander à quelqu'un ce qu'il n'aurait même pas le pouvoir matériel d'accomplir: de commander de marcher à un paralytique, d'entendre à un sourd, de vouloir à qui n'est pas maître de son vouloir.

« Si quelqu'un, nous dit Kant, recevait d'un prince, Premier sous peine de mort, l'ordre de porter un faux témoi- ctudevougnage contre un honnête homme, regarderait-il comme possible de vaincre en pareil cas son amour pour la vie si grand qu'il pût être ? S'il le ferait ou non, c'est ce qu'il n'osera pas décider ; mais que cela lui soit possible, c'est ce dont il conviendra sans hésiter. Il juge donc qu'il j^eut faire quelque chose, parce qu'il a conscience de le devoir, et il reconnaît ainsi en lui-même la liberté, qui, sans la loi morale, lui serait demeurée toujours inconnue (1). >

(Quelques lignes plus haut il avait dit : « Personne ne se serait jamais avisé d'introduire la liberté dans la science, si la loi morale, et avec elle la raison pratique, n'était intervenue et ne nous avait imposé ce concept. >

(1) Kant, Criiiq. de la raison praliq.^ p. 174,

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("le n'est donc pas, d'après Kant. la conscience de nos actes libres qui nous montre notre lijjerté ; non, pour lui, cette conscience est une illusion pure ; c'est un raisonnement indirect qui nous la prouve: « lu dois, donc tu peux. > Laprcuve Gcttc preuvc est-elle un cercle vicieux, comme on n'est "pas Ic lul a reproclié si souvent ? On a prétendu, eu ell'et,

mauvaise. .mii •ii'i- • ■ i ' ij • »

et M.t ouillee 1 a répète, que le devoir ne pouvant exister sans liberté, poser le devoir c'était déjà supposer la liberté, c'est-à-dire supposer ce qui était en question. Kant, le premier, avait signalé cette ajq)arence de cercle vicieux : «( 11 y a ici, dit-il, il faut l'avouer franchement, une espèce de cercle, d'où il semble qu'il soit impossible de sortir (1). >

Pour y répondre, pourtant, il n'est pas nécessaire d'être un fort logicien. Puisque imite conclusion doit être contenue dans les prémisses, tout raisonnement est susceptible de la môme objection, et il serait impossible de raisonner, si elle était vraie. Kant luimême a donné la clef de la solution par la distinction entre l'ordre de connaissance et l'ordre d'existence, qui vont presque toujours en sens inverse. Dans l'ordre d'existence, la cause est antérieure à son etfet, et l'on ne peut supposer l'existence de l'elfet sans l'existence de sa cause ; dans l'ordre de connaissance, au contraire, la cause peut être connue postérieurement à son effet, si l'on remonte de l'elTet à sa cause ; et la connaissance de l'elfet ne suppose nullement que la cause en soit déjà connue.

Ainsi, quoiqu'il ne puisse pas exister de fumée sans feu, on peut voir la fumée sans le feu. et conclure légitimement de l'existence de la fumée à celle du feu. De même, l'existence du devoir suppose assurément

(1) Kant, Métaph. des maiirs, p. 104.

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