III. CRITIQUE. — KANTISME ET NÉO-KANTISME
nos devoirs quotidiens, lutter contre le mal qui nous entoure, ou contre le mal que nous portons au de-' dans de nous, — lutter pour le bien, pour la vertu,
le sacrifice, le dévouement, l'héroïsme, etc C'est
cette liberté qui fait les Saints et même les savants, car la science elle-même est le prix de l'effort volontaire et de la lutte.
Or, cette liberté-phénomène^ Kant la nie expressément. « On peut donc accorder, dit-il, que s'il nous était possible de pénétrer l'âme d'un homme, telle qu'elle se révèle par ses actes aussi bien internes qu'externes, assez profondément pour connaître tous les mobiles, même les plus légers qui peuvent la déterminer, et de tenir compte en même temps de toutes les circonstances extérieures qui peuvent agir sur elle, nous pourrions calculer la conduite de cet homme avec autant de certitude qu'une éclipse de lune ou de soleil, tout en continuant de le déclarer libre (1). »
Reste la liberté-noumène qui n'est rien plus de Qu'est-ce tout cela. Elle ne peut exister qu'à la condition de ilber"/demeurer noumène, c'est-à-dire purement incons- nîèné"? ciente et inintelligible, de ne jamais passer à l'acte pour devenir phénomène, de ne jamais venir dans le monde des phénomènes de la conscience troubler la loi de la nécessité qui relie entre eux les phénomènes.
Mais à quoi bon, me direz-vous, une telle liberté qui n'est plus qu'un vain mot, puisqu'on la prive par avance de tout exercice temporel et de toute action libre ? A quoi bon une liberté qui n'est plus libre d'agir, puisqu'on lui a passé les menottes et qu'on l'a reléguéedans les profondeurs inaccessibles desoubliettes nouménales? Kant nous répond qu'une telle liberté son n'est pas inutile, car elle a pu avoir, en de ho m du passée.
(1) Kant, Critique de ta rai-ion pratique (Barni, p. 289).
424 FONDKMKNTS DE LA MOFULE
temps, une action intemporelle par laquelle elle aurait posé librement le caractère de chaque individu, et partant, la loi même d'après laquelle se déroulent fatalement toutes les actions de sa vie pn'îsente.
« Ainsi, d'après Kant, nous dit M. Fonsegrive, l'homme serait double, il y aurait un homo noumenon, et un homo phœnomenon ; Vhomo noumenon poserait librement son caractère intellifriljle ; ce caractère intelligible, formule intemporelle des i)hénomènes qui doivent se dérouler dans le temps, donnerait naissance à un caractère sensible , à Vhomo phœnomenon, dans lequel tous les phénomènes se dérouleraient selon des lois fixes, mais qui auraient été librement posées par Vhomo noumenon. En dehors du temps, l'homme aurait librement posé la totalité (le ses actes futurs, les conséquences de cette libre position se dérouleraient maintenant dans le temps avec les apparences de la nécessité. Etant donné le caractère d'un homme, on pourrait prévoir certainement toutes ses actions, mais ses actions n'en seraient pas moins libres puisqu'elles auraient été librement posées (1). »
"iiivr.!-" Pour répondre complètement à cette étrange hyposeinhiaiiie thèsc, il uous faudrait commencer par demander comment il se fait que la liberté-noumène ait pu agir librement, et se manifester, en posant le caractère de chaque individu, sans devenir liberté-phénomène.
C'est là une contradiction dans le système de Kant, qui a toujours rangé les substances dans les noumènes, et les opérations et manifestations des substances dans les phénomènes, li faudrait donc inventer une autre classification, imaginer des opérationsphénomènes et des opérations-noumènes, c'est-à-dire
(1) Fonsegrive, Esaai sur le libre arbitre. V ùdit..p. 23G.
m. CRITIQUE. — KANTISME ET NÉO-KANTISME 425
des manifestations qui se manifesteraient et d'autres qui ne se manifesteraient pas.
Et certes, cette grande manifestation de notre liberté qui, avant notre naissance (?), et en dehors du temps (?), aurait librement posé notre caractère et irrévocablement fixé, après délibération authentique, le choix de nos destinées futures ; cette grande élection, qui aurait dû faire époque dans notre conscience et dans notre vie, n"y ayant laissé de fait aucune trace, mériterait bien qu'on inventât, tout exprès pour elle, la classification ingénieuse des opérations-noumènes ou des manifestations qui ne se sont pas manifestées, à moins qu'on ne préférât la classer parmi les mythes de la fable.
Mais allons au fond du débat.
Vraie ou fausse, cette liberté passée, n'ayant eu -^Mué qu'une action préhistorique, n'a plus rien â faire ?'"<'««"'«• avec la vie présente, ni avec la morale qui régit cette vie humaine. La belle parole deKant : « tu dois, donc tu peux », doit s'appliquer à tous nos devoirs quotidienset incessants, en supposantunpouvoirquotidien et incessant qui lui corresponde. Autrement cette belle parole n'est plus qu'un vain mot. Si je ï\q peux plus actuellement, je ne dois plus. Dire que ]Bdois encore parc&que j'aurais pu, avant ma naissance, n'estqu'une amère dérision. Si je ne puis plus réformer mon caractère, maîtriser mes passions, et que toutes mes actions en découlent désormais nécessairement, mes actions présentes ne me sont plus imputables, c'està-dire qu'il n'y a plus pour moi ni bien ni mal, ni progrès, ni déchéance, ni morale possible, dans la vie présente. Kant a beau me dire : ayez au moins une « bonne volonté », une bonne intention, je réponds que si je ne l'ai pas déjà, c'est trop tard ! L'heure de ma liberté est passée pour moi, sans espoir de retour. *
(^-ette liberté nouménale n'est plus, comme on l'a dit, qu'un principe de prédesUntition éternelle du moi conscient, par un moi inconscient qui m'est étranger, et ressemble beaucoup à l'aveuffle Destin.
Rôle des Quoi qu'il en soit, il sera curieux d'examiner le rôle
moi"au de ces deux moi, après l'action bonne ou mauvaise, qui de la provoque l'approbation ou le blâme de la conscience.
cience. D apres Kant, c est le moi-pbenomtme qui comparait devant le mol-noumène,car il ne saurait sans contradiction être à la fois juge et partie. < Il faut bien s'entendre, dit-il, sur la nature de ce moi double, qui d'une part s'oblige à comparaître tout tremblant à la barre du tribunal, et qui de l'autre se confie la fonction de juge et l'exerce avec une autorité innée : faute de cette explication, la raison tomberait encontradiclion avec elle-même (1). »
Donc, voici le moi-pbénomènequi comparaît « tout tremblant» après sa faute : le moi-noumène va-t-il le gronder, le punir ? — Mais à qui la faute, répondra logiquement le moi-phénomène, sinon à vous qui avez ainsi façonné ma natureunefoispourtoutes,à manaissance?— Et l'accusé s'en reviendra acquitté, comme irresponsable, tandis que son juge, se voilant la face, se verra forcé de faire son propre mg« ctilpâ. Pour ne pas recommencer à jouer un rôle ridicule, il ne lui reste qu'à supprimer sou tribunal, et à n'y traduire jamais plus le moi-phénomène. La suppression du tribunal de la conscience est une conclusion assez inattendue pour une morale qui se dit si haute et si transcendante.
Kani a Voîlà douc à quoî a abouti la double fiction de Kant.
sonTm. D'une part, elle enlève la liberté à l'homme-phénomèue qui en aurait besoin, — car ce sont bien nos
(1 Kant, Eléments tné/ni)hysiqve.'< de lu dorliine de la iv»/w. 5 1.'?, noto, cHop par M. l'oiiillée, ibid., p. 16î».
phénomènes de chaque instant qui auraient besoin de la liberté pour pratiquer le devoir. D'autre part, elle attribue la liberté à l'homme-noumène, à l'homme en soi, qui n'en a nul besoin, — car il est supposé dans un monde transcendant, où le bien idéal et le bien réel ne font qu'un, et où le devoir n'a plus de sens. En sorte que Kant, après avoir admis la liberté pour rendre la morale possible, se voit obligé, par esprit de système, à la placer à contre-sens dans le monde des noumènes, où elle est inutile, et non dans le monde des phénomènes, où elle serait indispensable pour rendre la morale possible. Son but n'est donc pas atteint. Pour s'être posé en champion et en sauveur de la liberté, Kant n'en demeure pas moins un de ses agents destructeurs les plus subtils et les plus dangereux.
Bon nombre de néo-criticistes ont dû en faireleloyal Aveux de aveu : aussi est-ce sur cette conception de la liberté, cipie*. qu'ont porté leurs plus graves retouches. M. Renouvier, ayant supprimé radicalement le moi-noumène, dont le rôle lui paraissait inutile, a introduit résolumentla liberté au sein même des phénomènes, peutêtre même avec excès, car la contingence universelle n'est nullement nécessaire à la thèse de la liberté, comme nous Tavons montré.
Le Kantisme, dit-il, « n'a pas le droit de placer le fondement de l'éthique dans la région noiiménale,la morale étant comme le reste de l'ordre des pliénomènes, et devant se formuler sur le terrain de l'expérience. L'en soi de la morale est une hypothèse métaphysique transcendante, et certainement la plus obscure qu'il y ait dans une philosoi)hiequine ramène pas le devoir à Dieu >. — « Parla, remarque M. Fouillée, M. Renouvier se trouve amené à reconnaître avec Schopenhauer que, pour Kant, Yen soi de la inorale,
4^28 FONDEMENTS DK LA MOBALK
l'absolu qui couiinande, la voix inconnue qui ordonne dans le fond de la conscience, c'était au fond, Dieu (1) ».
Cette importante correction fait honnt'iir a M. Kenouvier.Il a bien fait de replacer la liberté au sein des phénomènes, comme tous les hommes l'ont toujours pensé. sansen excepter Kant lui-même, lors(iu'il s'abstrait de son système (2). Mais si la liberté est un phéjiomùne de conscience, pourquoi M. Renouvier persiste-t-il à soutenir qu'il nous est impossible d'en avoir conscience ? L'impossibilité d'avoir conscience de notre liberté était motivée pour Kant par son caractère nouménal. Elle n'a plus de raison d'être pour M. Ke nouvier qui en fait un phénomène de conscience. Un peu plus de logique, ce nous semble, aurait sulli à corriger cette faute.
^'déàl' ^^3iî5 il ne suffit pas à la théorie de l'action morale nioiai de d'avoir rétabli le devoir avec ses sanctions éternelles
Kïnt.
et la liberté, il faut encore connaître r7W<^«7)/?or<7/ que doivent réaliser nos actions. Cliaque système démo raie a pu prendre pour point d'orientation un idéal diiïérent; aucun n'a pu s'en passer. Il faudra donc que Kant, après s'être interdit de spéculer, se remette à spéculer de plus belle, à la poursuite d'un idéal du souverain bien.
Quel est donc le souverain bien pour Kant ? V a-t-il même un bienobjectif et absolu à réaliser ? Nous avons déjà vu que, pour lui, il n'y a ni chose bonne, ni chose mauvaise avant la loi. C'est la loi qui, par son ordre ou sa défense, rend chacjue cliose bonne ou mauvaise- On ne peut donc déterminer le concept de bien ou de
(1) Fouillée, Criliq. des .<if/stè)nes, p. 101.
(t>) Voy. i'.'XPinplc tlo K.ai)t cit.' pins haut. p. H'.t.