III. CRITIQUE. — PESSIMISME OU NÉO-BOUDDHISME
lui-même saloi. Aussi legrandpropliète, Zarathoustra, descendu du nouveau Sinaï pour annoncer aux hommes la grande nouvelle de la « mort de Dieu >, pourra-t-il briser les tables de la loi morale, ou comme il dit dans son style sibyllin, « la table des valeurs» que par un geste dramatique, il jette dans les abîmes avec des imprécations passionnées (1).
Le but de l'homme supérieur doit être d'assurer l'indépendance absolue de son moi, et de dilater en lui et hors de lui la puissance de la vie personnelle, le plus possible et par tous les moyens possibles. « S'il m'est démontré, s'écrie Nietzsche, dans une page célèbre, que la dureté, la cruauté, la ruse, l'audace téméraire, l'humeur batailleuse, sont de nature à augmenter la vitalité de l'homme, je dirai oui au mal et au péché... Et si je découvre que la vérité, la vertu, le bien, en un mot toutes les valeurs révérées et respectéesjusqu'à présent parleshommes, sont nuisibles à la vie, je dirai 7i07i à la science et à la morale. >
Or telle est bien réellement la pensée du philosophe. Dans son Antichrist, les péchés capitaux du chrétien, notamment : la volupté, le désir de domination et l'égoïsme, sont proclamées les vertus capitales de l'homme supérieur. Et dans son dernier ouvrage, interrompu par la folie. Volonté de puissance, il consacrait le o« livre, YImmoraliste, à démontrer l'influence néfaste de la morale : entre tous les dangers, la morale serait le danger par excellence.
Du reste, il avait déjà fait annoncer par Zarathoustra ce paradoxe insensé :
« Chez qui y a-t-il les plus grands dangers pour l'avenir des hommes? N'est-ce pas chez les bons et les justes? Brisez, brisez-moi les bons et les justes !
(1) Nietzsche, Zaralhoustra, — CJ.Prirde là le Bien et le Mal et Généalogie de la Morale.
— 0 mes frères, avez-voiis compiis cette parole? Vous fuyez devant moi ?... Ce n'est que lorstjue je vous ai dit de briser les bons et les tables des bons que j'ai eml)ar({ué l'iiomme sur sa pleine mer (1). > Négation Après avoir ainsi débridé la « bête bumaine >, ou
de la *■
société, comme il rappelle dans sa Gaie science « Ihomme de rapine », « l'bomme de proie », — idéal de l'homme supérieur à l'humanité, — agité par toutes les passions humaines : égoïsme, dureté, volupté, domination, intempérance, orgueil, etc., que Nietzsche appelle des « ouvriers cyclopéens », il est à craindre que, loin de rien bâtir, ces ouvriers n'ébranlent et ne fassent tomber en ruine l'édifice social. Aussi le philosophe, leur conseille-t-il prudemment de fuir la société. La société est pour lui une « institution contre nature >, contre laquelle il n'a pas assez d'anathèmes. « Les forts aspirent à se séparer, les faibles às'unir >, dit-il, et si les forts s'unissent quelquefois ce n'est qu'à regret, par des associations passagères, et en vue d'une action agressive commune. La société, en elïet, force les énergies sauvages de l'homme à se modérer et à se limiter mutuellement. Or cette contrainte aboutit à faire des « bêtes de troupeau >, des esclaves ; caria domestication est toujours un affaiblissement de la nature et une déchéance. Aussi n'at-il pas assez d'ironie pour ceux qui n'ont pas assez de courage pour s'isoler, s'enfermer dans leur moi, et qui vont mendier le secours de l'association : ce ne sont que des « ratés », des < abâtardis », des « esclaves >. Par là se trouve mise au rebours la vieille maxime d'Aristote que l'homme est un animal sociable, et que pour se passer du secours de toute société
(V; Citi' pnr M. Fouillt-p, I\evue fies Deux-Monde''-. !•' seplembro V.m, p. Kî. Hi.
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il faudrait être oa une brute ou un Dieu. L'homme sauvage est, au contraire, l'idéal supérieur.
Une telle morale n'est pas seulement antisociale, Négation elle est en outre contraire à l'humanité ou inhumaine. nfaniiT Nietzsche nous fait remarquer lui-même qu'elle ne peut s'adresser qu'à un petit nombre de privilégiés, assez fortspour s'élever au-dessus des autres hommes. «Il faut être supérieur à l'humanité en force, en hauteur d'âme, en mépris (1). » — « Es-tu de ceux qui ont ledroit de secouer le joug ?Est-tu une force nouvelle et une nouvelle loi ? Un premier moteur ? Une roue qui tourne d'elle-même ? Peux-tu contraindre les étoiles à tourner autour de toi? > — Situ le peux, <( vis aux dépens du troupeau humain ; c'est un fumier où ta fleur doit plonger sa racine, en le méprisant >. — Si non, tu dois rester avec la foule des hommes médiocres et vulgaires, faits pour l'obéissance et la servitude, c'est-à-dire avec la « canaille », comme il ne cesse d'appeler avec mépris le reste des humains, à la suite de Voltaire et de Renan (2).
« La vie est une source de joie (pour les surhumains), dit Zarathoustra, mais partout où la canaille vient boire, les fontaines sont empoisonnées. J'aime tout ce qui est propre, mais je ne puis voir les gueules grimaçantes et la soif des gens impurs, etc.. . »
Si le darwinisme, avec sa lutte pour l'existence et sa sélection des plus forts, avait eu besoin des attraits séducteurs d'un chantre merveilleux ou d'un poète sibyllin, l'auteur de Z arathoustra b. dû combler ses vœux. C'est bien la domination des forts et la destruction sans pitié des faibles parles forts, qu'il nous chante avec un enthousiasme lyrique.
(1) Nietzsche, U Antichrist, Préface.
(2) Renan, Uavenir de. la science ; Dialogues philosop. ; — Cf. Séaillea, E. Renan ; Allier, La philosophie de Renan ; Abbé Klein, Autour du dilettantisme.
« Qu'est-ce, demande Zarathoustra, qu'est-ce qui est plus nuisible que n'importe quel vice ? La pitié qu'éprouve l'action pour les déclassés et les faibles : le christianisme.» — «Périssent les faibles etles ratés ! Et qu'on les aide encore àdisparaître. > — « Loin de toi toute pitié, toute compassion: Dieu est mort; c'est sa pitié pour les hommes qui a tué Dieu. > — < J'ai rêvé, dit-il ailleurs, d'une association d'horaines, qui seraient entiers et absolus, qui ne garderaient aucun ménagement, et se donneraient à eux-mêmes le nom de destructeurs... L'humanité en tant que masse, sacrifiée à la prospérité d'une seule espèce d'hommes p/î<s forts., voilà qui serait un progrès (l). >
Gomme on le voit, Nietzsche, après avoir fait des vœux surhumains pour une élite d'intellectuels, est empêché d'en faire même iVhumains pour la masse des hommes. Pour elle, il demeure pessimiste : point d(3 progrès ou de relèvement possible, ni même désirable. Son « aristocratie >, n'est pas une « fonction > sociale, c'est un but et une < fin en soi >. C'est pourquoi, nous dit-il, < elle accepte avec une conscience tranquille le sacrifice d'hommes innombrables, qui, pour son profit, doivent être déprimés, et réduits à l'état d'hommes incomplets, d'esclaves, d'instruments ». A eux la « morale des esclaves », à nous la « morale des maîtres ».
Conclu- Inutile de multijjlier ces citations qui montrent jusqu'à l'évidence que Nietzsche n'est pas un pacifié, mais un révolté contre Dieu, contre la loi éternelle du bien et du mal, contre la société et l'humanité. !Sa morale ne peut être appelée de ce nom, que par antiphrase : lui-même en convient, car il se vante d'être « immoraliste » et < iconoclaste de toute moralité ». Après cela, toute réfutation d'une telle morale pa-
(1) Fouillée, Art. cité, p. 1(X».
sion.
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raîtra inutile, et ce serait lui faire trop d'honneur (1). Elle a plutôt besoin d'une excuse, celle d'avoir été conçue par un génie aigri et en démence, déjà atteint du germe de ce mal incurable, qui devait profondément humilier et châtier son orgueil, en démontrant, par un éclatant et douloureux exemple, qu'il n'y a pas de surhomme qui soit affranchi des misères humaines, ou au-dessus des lois de la contingence (2).
(1) Cf. Fouillée, art. cité.
(2) Autres ouvrages à consulter sur Nietzsche et les surhumains : de Grandmaison, Etudes des P. J.. i^O décembre 1899, p. 798 et suiv. ; Max Nordau, Dégénérescence, l'Egolisine, Nietzsche; Bourdeau, fieywe de Métaphysique et dt Morale, mai 1901 ; Les Débats. 16 mars. 20 avril 1893, 4 mars 1899 ; de Gaultier, De Kant à Nietzsche ; Emerson, Les Surhumains (trad. Izoulet) ; E. Schuré, L'individualisme et l'anarchie [Revue des Deux-Mondes, 1895, IV, 775) ; et les ouvrages déjà cités sur le Pessimisme et sur le Dilettantisme deKenan.
modérés .
Les morales indépendantes.
Nouveaux Nous allons grouper sous ce titre et critiquer des d'ad"cr- savants et des philosophes, aux opinions les plus di- *"""■ verses, mais indépendants des écoles criti(juées jusqu'ici: desspiritualistesetdes déistes, des cartésiens et des éclectiques, des fidéistes et des rationalistes, des panthéistes et des athées, voire même des dilettanti et des sceptiques, qui s'accordent, malgré la dill'érence de leurs origines, à marcher sous la vague hannière de la libre pensée, et à se proclamer indépendants, ou partisans d'une morale indépendante.
Les Indépendantede quoi? me direz-vous. — La réponse n'est pas aisée, car c'est ici que nos indépendants commencent à ne plus s'entendre du tout. Les premiers, les plus modérés, spiritualistes et déistes, venus des écoles cartésienne ou éclectique, Jules Simon, Ravaisson, Janet, Franck, Compayré, estiment que la morale ne doit être indépendante que de l'idée chrétienne et de toute religion révélée, mais ils soutiennent qu'elle est intimement liée à la religion naturelle et à la métaphysique (1).
Mais ces modérés ont été bientôt dépassés. De même qu'en politique, derrière l'opportunisme apparaît bien vite le radicalisme.et derrière le railicalisme le socialisme, qui sera lui-même bientôt dépassé, ainsi dans les compétitions philosophiques devait arriver un fait Le» plu» analogue. Après l'indépendance de toute idée chrétienne, on a proclamé l'indépendance de toute idée religieuse, et bientôt de toute idée métaphysique, car
(1) Caro, Probl''mex de morale sociale.