‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 196 sur 211 · III. CRITIQUE. — MORALES INDÉPENDANTES · texte numérisé non relu

III. CRITIQUE. — MORALES INDÉPENDANTES

les «idoles métaphysiques» ne sont pas moins redoutables,paraît-il, que les « idoles religieuses ».

Non seulement pour les positivistes, mais encore pour certains métaphysiciens, — parfois religieux comme M. Secrétan, mais la plupart hostiles, — la morale doit s'élever en dehors de toute théodicée, et même en dehors de toute métaphysique. M. Vacherot lui-même n'excepte que les principes psychologiques, auxquels il rattache sa morale.

Enfin, après avoir exclu de la morale tous « ces bons us vieux mots un peu lourds », — comme disait Renan, — Dieu, Yàïiie, la vie future et la sanction, il fallait bien s'attendre à ce que l'idée même de devoir ou d'obligation finit par paraître « trop voisine des- idées religieuses », et par être exclue à son lourde la nouvelle morale dite« scientifique ».Le siècle qui vient de s'achever a donc vu paraître,après les morales sans Dieu, une morale sans obligation ni sanction : conception vraiment étonnante d'un jeune philosophe mort avant l'âge, mais que son illustre beau-père, M. Fouillée, a patronné avec enthousiasme, et déclaré digne de l'immortalité (1).

Malgré toutes ces divergences d'opinion, la morale ^^ré^dè" indépendante, arrivée au pouvoir politique parles hasards des scrutins, a essayé de passer des théories abstraites à leur application pratique, et de commencer la transformation radicale de la société présente, en s'imposant par la force des lois à renseignement delà jeunesse, dans les écoles sans Dieu, d'où l'on a banni, sous prétexte de neutralité, toutes les vieilles croyances religieuses, que l'on déteste et que l'on voudrait anéantir. Cette audacieuse tentative pour changer les bases séculaires de la morale ; — qui s'ac-

(1) Guyau, Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction.— Cf. Fouillée, La morale, l'art et la religion d'après Guyau.

celle étude.

'ili't FONDEMENTS DE LA MORALE

complit sous nos yeux d'après un plan systématique, et se poursuit avec une lenteur calculée, — (hjiinera un intérêt très actuel à la discussion qui va suivre.Nous préciserons quelles sont les erreurs des diverses morales indépendantes, et nous verrons le danger qu'elles feraient courir à la société, si, outre la connivence du cœur humain et des passions, elles pouvaient compter sur l'appui de la force sociale et de l'enseignement officiel de l'Etat laïque.

I. Commençons par examiner la morale indépendante indépen- dc toutc Idée métaphysique. Après tout ce qui a été Tôuie^ déjà dit jusqu'ici des fondements nécessaires delà mé\aphy- morale, nous pourrons être plus court. *"""*■ C'est sans doute mus par d'excellentes intentions que certains esprits, fâcheusement impressionnés par les hésitations et les divergences d'opinion des philosophes en métaphysique, ont essayé d'élever la morale au-dessus de ces discussions, en la construisant en dehors de toute base métaphysique. Ils espéraient en cela, dégager la morale de toutes les incertitudes de la métaphysique et lui donner une autorité incontestée. « Nous voulons aller, écrivait M.Secrétan.dela morale à la religion, et même à la métaphysique, mais nous ne fondons la morale ni sur la métaphysique ni sur la religion (1). »

Malheureusement leur entreprise est aussi chimérique que celle de l'architecte qui, pour éviter de bâtir un palais sur un sable mouvant ou sur une pente d'argile, se déciderait à le bâtir « en l'air >, sur les nuages.

Exemple Ou uous objecte que d'autres sciences, — celles qui

des autres sciences .

(1) Secrétan, Le Principe de la morale, p. 119 et suiv.

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font le plus de progrès, — se passent fort bien de métaphysique, et ne s'appuient que sur les faits expérimentés, sans avoir besoin d'en examiner l'origine ou la fin, ni d'en rechercher la nature. Ainsi la géométrie et la mécanique ne s'appuient que sur les faits vulgaires de l'espace et du temps.

Accordons-le, pour al)réger la discussion , car l'assertion est très contestable : le géomètre et le mécanicien supposent assez souvent des notions qui ne relèvent pas de l'expérience sensible, mais de la raison pure ou de la métaphysique; telles sont la divisibilité à l'infini de l'espace et du temps, l'indivisibilité du point et de l'instant, le continu de la ligne et de l'espace, le nombre des dimensions possibles de l'espace, la non-réversibilité du temps, etc..

Mais alors même que certaines sciences positives pourraient se passer, plus ou moins, de notions métaphysiques, la morale pourrait-elle s'en passer également?

Nous ne le croyons pas. Bien loin de n'avoir avec Besoins

1 » 1 • 1 1 • 1 • parlicu-

la métaphysique que des relations lointaines et plus liers de ou moins négligeables dans la pratique, comme cer- morale taines sciences, la morale lui est intimement unie. Qu'est-ce que la morale, en effet, sinon la science qui doit diriger les actions raisonnables de l'homme ; mais comment les diriger, si on ne connaît pas la fiin de l'homme, sa nature, son origine? Peut-on diriger un mouvement sans connaître le but, le point de départ et d'arrivée, ainsi que la nature des forces que l'on a à diriger?

Il est clair que cette direction morale devra être complètement différente, si l'homme est supposé avoir une fin raisonnable ou n'en avoir aucune; si cette fin est le plaisir ou le devoir ; si cette fin est obligatoire ou si elle ne l'est pas ; si l'origine de riioinme est di-

•ilid KONDEMKNTS \)E LA MOHALE

vine ou s'il est le produit du hasard et des forces aveugles de la nature ; s'il est compose? d'un corjis et d'une âme immortelle ou si tout périt à la mort. Or l'origine et la fin de riiomme, la nature de son corps ou de son âme, ne sont pas des vérités découvertes par l'expérience sensible, mais par la raison pure, c'est-à-dire la métaphysique, qui, s'api)uyant sur l'observation, remonte des eiïets visibles aux causes cachées, et en découvre la nature par le procédé inductif.

Que si Ion aimait mieux définir la morale, avec M. Fouillée, « la réalisation d'un certain idéal dans une diversité de facultés liées entre elles par certaines relations», la conclusion serait la mêuie. Cet idéal moral, qui présuppose la distinction du bien et du mal, du vice et de la vertu ; cette diversité des facultés à diriger ou à subordonner, qui suppose la connaissance de l'âme et la hiérarchie des facultés, ne sont pas connus par l'observation sensible, mais par la métaphysi(]ue, sans laquelle il n'y a ni idéal ni direction possible des facultés vers cet idéal. imposM- Donc, s'il est vrai que le chimiste, l'astronome ou ^Xn'^ le zoologiste, n'ont nul besoin de connaître le mystère passer, jg l'originc et de la destinée des êtres qu'ils étudient, parce que leur science se borne à constater les faits et leurs lois, sans prétendre à les diriger, le moraliste au contraire, dont toute la raison d'être est la direction morale de l'homme, doit avoir soulevé le voile du mystère de l'origine et de la destinée de l'homme. C'est là l'énigme que le Sphinx de la vie nous impose de découvrir, si nous ne voulons être dévorés. Le naturaliste peut s'abstenir et ne prendre aucun parti : le moraliste ne le peut, car il faut vivre, et vivre c'est agir, or agir c'est prendre un parti vrai ou faux, bon ou mauvais.

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M. Vacherot cependant voudrait échapper à. cette Essai de

,, . M- Va-

conséquence, qui nous semble fatale. « Que 1 univers cherot.

se développe ou non, dit-il, selon un plan couru par la

pensée divine, qu importe à la morale^. Que le monde

soit l'œuvre d'un Dieu bon ou d'un mauvais génie,

qu'il soit gouverné par une Providence ou livré à la

fatalité ; l'homme n'en a pas moins sa nature propre,

sa fin, sa loi, son droit et son devoir, tous points qu'il

appartient à la psychologie et à la morale seules de

fixer (1). »

Or, comment tous ces points seront-ils fixés? le voici : « Il suffit de bien poser le problème pour en obtenir une solution facile, juste et pratique. Qu'estce que le Men pour un être quelconque? L'accomplissement de sa fin. Qu'est-ce que la fin d'un être ? Le simple développement de sa nature. Nature, fin, bien d'un être donné, trois questions qui s'enchaînent logiquement, de manière que le bien se définit par la fin, la fin par la nature. Appliquez cette méthode à l'homme et à la morale : une fois la nature humaine connue par l'observation et l'analyse, vous en déduirez la fin, le bien, la loi de l'homme par conséquent ; car la notion du bien entraîne forcément l'idée d'obligation, de devoir et de loi pour la volonté. Tout revient donc à connaître l'homme (2). »

En résumé : la nature de l'homme est d'être raisonnable, donc sa fin est d'être raisonnable, donc son devoir et son bien sont d'être raisonnable. D'où la belle et éloquente formule : « Etre que Dieu a fait homme, reste humain. » — « Ce mot, bien expliqué par la psychologie, dit tout. »

(1) Vacherot, Essai da philo x opine criliqi(e, p. 3:20. 12) Vacherot, //)K/.,p. HIO.

Ai)H KOiNDEMKNTS l)K I,A MOHALK

criiiMiic Certes, tous ces" raisonnements ne sont pas faux. essai. Mais en les faisant, M. Vacherot est-il bien sur de ne pas faire de la niL'tapliysi([ue f II nous semble, au contraire, que loin de se borner à constater des faits psychologiques ou des données de la conscience, sa raison les interprète et s'élève plus haut, jusqu'aux notions ajjsolues de nature raisonnable, de lin dernière, de bien et de mal moral, de devoir obligatoire, etc.Or ce sont là précisément des notions mélaj)liysi(jues. très légitimement fondées sur des données de la conscience, mais les dépassant infiniment, comme le nécessaire et l'absolu dépassent le concret et le contingent.

La nature de l'homme est assurément plus qu'un fait sensible, car elle échappe à l'observation des sens, même du sens intime. Klle se conclut, bien plus qu'elle ne se perçoit.

La fin de l'homme est aussi plus qu'une tendance actuelle et un fait. C'est, en outre, un but à atteindre, qui s'impose à l'activité humaine et l'oblige. Si M.Vacherot se bornait à constater que l'homme a une tendance à être raisonnable, de quel droit conclurait-il que cette tendance oblige et que la fin obligatoire est d'être raisonnable ? De quel droit viendrait-il nous dire : « Sois homme, sois raisonnable ! > c'est-à-dire réalise de plus en plus un idéal humain, obligatoire pour toi. Cet idéal, tin de l'homme, puisqu'il est idéal, n'est donc pas un fait sensible, mais il plane au-dessus de tous les faits de conscience, et les domine de la hauteur de l'inlini.

Enfin, le bien wio;v;/ pour l'homme, est encore plus ({u'un fait d'expérience. Vous me dites que mon bien est d'être raisonnable et de subordonner mes facultés inférieures à la faculté supérieure, la raison, et vous vous indignez, fort justement du reste, contre la

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