III. CRITIQUE. — MOKALES INDÉPENDANTES
dément de Dieu, loin d'être arbitraire ou variable, est nécessaire et immuable comme les essences des choses que la raison elle-même découvre.
Elle signifie seulement que la loi du devoir une fois connue, directement et immédiatement par l'éducation et la conscience, la raison y découvre facilement, par une simple analyse, que cette loi suppose un législateur suprême, et que le devoir que Thomme a d'obéir suppose un droit corrélatif dans celui qui commande. Or le législateur est le fondement de la loi, et son droit de commander le fondement de notre devoir d'obéir. Supprimez le législateur, il n'y a plus de loi ; supprimez son droit il n'y a plus de devoir.
Voilà pourquoi le sentiment du devoir, qu'éprouve si clairement notre conscience, est si profondément imprégné du sentiment de notre contingence et de notre dépendance devant l'immensité de l'Etre suprême. Sentir qu'il nous faut obéir, c'est sentir que nous sommes des sujets, et non pas des maîtres, et que nous dépendons du Maître souverain, arbitre de la vie et de la mort. Pour en être bien convaincu, il suffit d'un peu de réflexion sur sa conscience et de beaucoup de sincérité.
M. Fouillée croit échapper à cette conclusion en oi.jec faisant appel à toutes les obscurités de l'essence divine (1). Il a tort. Là n'est pas la question. Pour comprendre que le devoir nous impose une soumission et une dépendance envers un Etre supérieur, quelconque, il n'est nullement nécessaire d'avoir, au préalable, scruté toutes les profondeurs infinies de l'essence divine, et d'avoir éclairé du lumignon de notre petit esprit toutes ces insondables immensités. Ce travail dépasse de beaucoup les forces intellectuei-
(1) Fouillée, Crilii/. des systèmes, p. W et suiv.
lions de
Fouillée ,
•4^0 FONDEMKNTS DE LA MORALK
les des plus fiers génies (1), (îes génies, cependant. ont réussi à soulever un coin du voile mystérieux (jui nous cache l'infini, mais plus modestes et plus logiques, ils n'ont pas fait de ces succès la condition préalable de leur croyance en Dieu et au devoir.
La vraie méthode scientifique, comme nous le répète vingt fois Aristote, est de « constater d'abord qu'il y a une éclipse » ; c'est ensuite seulement qu'on cherche à expliquer Téclipse. . . si on le peut.
De même, il faut constater la grande loi du devoir, qui s'impose à l'humanité, et en conclure au Législateur suprême. Puis chercher à connaître la nature et l'essence de ce Législateur... si on le peut.
Dans cette difficile recherche, si M. Fouillée l'entreprend d'une manière plus sérieuse, il fera bien d'éviter recueil de l'anthropomorphisme : pas une de ses objections, qui ne provienne d'une ambiguïté de sens anthropomorphique.
Quant à son objection : « Si Dieu nous commande précisémentcequenous nous commandonsànous-mémes(par la raison),àquoisertdele faire intervenir?» — Nous croyonsy avoir longuement répondu. Gela serà légitimer la loi morale, car une loi sans un législateur, un devoir d'obéir sans un droit de commander correspondant, seraient déraisonnables et nuls. Et cette réponse estautrementclaire quecelledeM. Fouillée, déclarant que « la science a découvert la source de la loi morale sur les sommets (.?) de la pensée humaine > (3) !
-. Sans Nous ajouterons que cela sert encore à donner à la
Uieu pcis
de sancUon. ^j^ ^ ^^^ notion de l'infini a ce double caractère de s'imposer el d'être incompréhensible. Quand cette notion s'empare de l'entendauieiit, il n'y a qu'à se prosterner. » Pasteur, Discours de réception à l'Acud. franc.
\2) Fouillée, Critique des systèmes, p. 61. (3) Fouillée, Ibid., p. 58.
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loi une sanction indispensable, puisqu'une loi qui manque de sanction et qu'on peut violer impunément, est une loi sans force. Et ce second rôle de l'idée de Dieu en morale n'est yràs moins important.
Kant, après s'être rapproché de la morale indépendante, par sa conception du devoir autonome et sans Dieu, s'en éloigne brusquement par sa croyance plénière en la vie future et ses sanctions nécessaires. Pour lui, c'est là un acte de foi ; un <( postulat » qui s'impose à la conscience, et sans laquelle toute morale croule.
Heureusement pour nous, ce n'est pas par un acte de foi aveugle, mais par des raisonnements solides, que nous avons établi ailleurs la spiritualité de l'âme humaine, et partant son immortalité (l).Déjà ce grand fait est, pour nous, démontré autrement que par des nécessités morales. Il nous reste à examiner ici si la science morale pourrait s'en passer.
Et d'abord, n'aurions-nous pas le droit de nous sanctions étonner de la singulière distinction que les moralis- ''pa^r^r tes indépendants veulent établir parmi les témoigna- "'"ç^'®°" ges de la conscience? Ils admettent son témoignage quand elle commande le bien ou défend le mal, et le rejettent comme un préjugé quand elle proclame la justice de la sanction. Ils acceptent donc une moitié du témoignage, et suspectent l'autre moitié. Voilà qui nous parait pleinement arbitraire, car si la conscience peut nous tromper sur la sanction, elle peut aussi nous tromper sur l'obligation.
Mais n'insistons pas sur cette position peu logique prouvée» de nos adversaires ; supposons qu'il soit permis, mal- y^^l\.^ gré la conscience qui proteste, de nier la sanction morale d'un juge suprême, — ne voyez-vous pas que
(1) V. Le cerveau, l'dme et les fncullés, p. 460 etsuiv.
moral.
4S2 KONUEMKNTS IH: LA MuBALE
cette négation vachanger tout à coup l'axe du monde moral, et transformer ce monde que nous avions crn, sinon le meilleur possiiile, du moins essentiellement bon, en un monde essentiellement injuste et mauvais? N'est-ce pas la destruction de toute idée de justice, et le triomphe assuré du Pessimisme, que le spectacle de la vie présente où tant d'honnêtes gens gémissent et souffrent dans les humiliations et les misères imméritées, tandis que les méchants vivent dans les honneurs et l'opulence; où la plus grande partie du genre humain travaille à la sueur de son front, pour entretenir la vie et les plaisirs d'un ]ietit nombre d'heureux? C'est à peine si les sanctions de la vie future et les espérances de la foi chrétienne peuvent réussir à atténuer l'injustice apparente de ce grand scandale ; que sera-ce si vous les supprimez ! 11 est clair qu'alors l'ordre du monde apparaîtra souverainement injuste, et contraire à la loi d'équité que nous portons dans nos cœurs. Il ajjparaîtra semblable à l'enfer du Dante, lorsque vous aurez écrit sur la porte: « Vous qui entrez, laissez là l'espérance ! >
Que si l'ordre du monde est mauvais, comment persuaderez-vous h l'homme de se soumettre à cet ordre, d'observer la loi de justice et de cliarité (jui n'est pas observée à son égard, et ne sera jamais observée, ni dans le temps, ni dans l'éternité ? Il refusera logiquement ce rôle de du})e qu'on voudrait lui imposer ; et la lutte sauvage pour l'existence, surtout s'il est le plus fort, lui paraîtra la meilleure défense contre l'injustice du monde.
Vous aurez ainsi porté la plus rude atteinte àcette loi morale que vous vouliez alfermir, et même ajoutezvous. />?'r?7/>r et dégager de tout bas intérêt. Carc'eslici une prétention nouvelle, et non moins surprenante, de nos moralistes indépendants, qui mérite examen.
m. CRITIQUE. — MORALES INDEPENDANTES 4bd
En supprimant la sanction, nos adversaires pré- objectendent, en effet, purifier la morale. L'idée de rémuné- Notre
^ .... morale
ration en ferait un calcul, une spéculation, qui avili- pas assez
i? 1 1 • pure.
rait la vertu. Les chrétiens, disent-ils, ne font le bien que par peur de l'enfer ou par l'espoir du ciel, ils travaillent comme des mercenaires, en vue d'un pourboire ; seuls, les libres-penseurs partisans de la morale sans Dieu, n'ayant pas d'espérance, agissent en hommes vertueux.
Une si sotte prétention mérite bien qu'on la fustige un peu, et voici comment un orateur de N.-Dame s'est magistralement acquitté de la tâche.
< Quand ie les entends reprocher à la morale chré- Réponse
^ •> t' de Mgr
tienne d'amoindrir la vertu et d en faire un marché, d-H.iist. ah ! je vous l'avoue la patience m'échappe, et je ne résiste plus au besoin de rappeler ces messieurs k la pudeur ! Quoi ? leur dirai-je : c'est vous qui allez défendre contre l'Evangile la dignité de la conscience humaine ? Jésus a dit un jour cette parole, que jusqu'ici on avait cru fière, et qui avait inspiré de sublimes actions : « Ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps, mais qui, après cela, n'ont plus de mal à vous faire. Je vais vous montrer qui vous devez craindre. Craignez celui qui après avoir tué le corps, peut jeter l'âme en enfer. Oui, je vous le dis, craignez celai-là(l). » Surlafoidecetteparole,on avait vu des femmes, des enfants, des vierges de quinze ans, braver les tyrans, résister aux proconsuls, refuser l'encens aux idoles, en présence des bûchers allumés et de l'appareil des supplices. On avait pris cela pour de l'héroïsme. Lrreur! Ces réfractaires de l'apostasie n'étaient que des joueurs. Ils jouaient sur la félicité, et, pour lever le titre du Paradis, ils payaient la dif-
(I) Luc, XII, 4, 5.
férence du martyre. Vit-on jamais plus basse conduite,déguisée sous de plus honoraljles dehors? Ah ! parlez-nous des modernes moralistes ! Ce ne sont pas eux qui léduiralent la vertu à de vils calculs 1 Ils aiment mieux nous la montrer sortant des bas-fonds de l'animalité, par une génération spontaiié<', coinnie les abeilles de Virgile naissaient de la pourriture. La tempérance, la chasteté, la justice, la pitié, le dévouement, tout cela ce sont des appétits épurés par la sélection naturelle et par le frottement des égoïsmes. Qu'on ne nous parle plus de peines ou de récomjjenses. Gela nous gâterait notre idéal. Des raffinés comme nous peuvent bien cousiner avec les singes; ils ne sauraient, sans déroger, fraterniser avec les martyrs (1). »
craiote Après ce mouvement bien légitime d'indignation,
«civile el '^ "
crainie 1 orateur exDOse clairemeu t la réponse à Taccusation. Tout d'abord, les théologiens sont unanimes à condamner la crainte purement servile du châtiment, comme l'espérance purement mercenaire de la récompense. « Si la sanction tendait à renii)lacer le sentiment du devoir par l'espoir ou la crainte; si à l'idée d'une obligation absolue elle substituait un simple pacte : fais le bien el tu seras payé ; fais le mal et tu seras châtié ; alors, sans doute, il faudrait reconnaître que la morale subit une déchéance. Mais non, la sanction éternelle ne se substitue pas au devoir, elle s'y superpose. KUe vient au secours des volontés défaillantes et leur fournit un nouveau motif d'être fidèles au bien. > (Jeux qui ont besoin de ce soutien * méritent autre chose que notre mépris...
Oui, il y a déjà (juelque chose d'élevé et de noble, a sacrifier les plaisirs grossiers des sens aux joies spiri-
(1) D'HuIst, Confér. de .V. D . ISVM. p. li*5.