‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 203 sur 211 · III. CRITIQUE · texte numérisé non relu

III. CRITIQUE

MORALES INDEPENDANTES

tuelles de la béatitude étemelle ; de se fier à l'éternité quand on vit dans le temps ; d'échanger le visible pour l'invisible, la terre pour le ciel. La preuve que cela est déjà noble, c'est que, quand les chrétiens agissent ainsi, le monde les traite d'insensés; cette folie-là ne sera jamais la maladie des calculateurs. Du reste, la théologie n'exclut nullementla poursuite L'amour

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désintéressée du devoir. Loin de là, la crainte de Dieu n'est que le commenceinent delà, sagesse (1) ; l'amour de Dieu pour lui-même, et l'amour des hommes pour Dieu, font partie des préceptes essentiels de la morale. Même pour le repentir et le pardon, il faut au moins un commencement de ce pur amour. Vivre pour Dieu seul et pour sa gloire, restera l'idéal des parfaits (2).

Mais la perfection ne saurait être imposée à la masse des hommes. Déjà ils ont tant de peine à accomplir le devoir le plus strict, même avec l'appui des sanctions éternelles ; que sera-ce si vous leur enlevez cet appui?

A la rigueur, observe justement l'abbé de Broglie, -^*",?^^'.* «on comprend que l'on s'appuie ainsi sur la cons- pérince. cience seule, quand on mène une vie moyennement heureuse, quand on est honoré de ses concitoyens et que le devoir est facile. Mais supposez une mère de famille, qui voit ses enfants près de mourir de faim sous ses yeux, et mettez à côté d'elle le moyen de les nourrir, soit par un acte contraire à la probité, soit par le sacrifice de sa vertu. Dites alors à cette personne

(1) « Inilium sapientiae, timor Domini. » Psal., CX, 10.

(2) Dans leur rigoureuse précision, les théologiens ont distingué cinq mobiles difl'érents : 1" Faire le bien par la seule espérance mercenaire, en excluant le bien do l'intention ; 2" pour la seule récompense, mais sans exclure le bien ; 8» à la fois pour la récompense et pour le bien ; 4° pour le bien seul, mais sans exclure la récompense ; 5° pour le bien seul, en excluant la récompense. Dans les 1«'" et 5» cas, il y a désordre et péché. Dans le 2» cas, l'action est imparfaite. Dans le 'A' elle est bonne. Dans le 4" elle est parfaite.

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qu'il n'y a ni Dieu, ni ciel, ni enfer, et que c'est par le devoir seul qu'elle doit résister à la tentation. Ajoutez que, quoi quelle fasse, (ju'elle ait supi)orté lamisère et la faim, ou qu'elleait acquis, je ne dis i)as la richesse, mais l'aisance ou la nourriture d'un jour, au prix du vice ou de l'infamie, son sort après cette vie sera exactement le même, croyez-vous que sa vertu résiste? N'est-il pas évident qu'il y aura disproportion entre la faiblesse du principe abstrait et la puissance de l'impulsion réelle vers le mal ? Placez encore un de ces hommes dans une situation où il lui sera possible de satisfaire par un acte coupable une passion très vive, à l'insu de l'univers entier, et il est bien difficile de croire que son stoïcisme puisse résistera une telle épreuve. S'il le fait, c'est qu'il sera un héros de la vertu. Or, la morale n'est pas faite pour les héros, elle est faite pour les hommes ordinaires ; elle doit être assez efficace pour maintenir dans le bien ceux qui n'ont que des forces et un courage médiocres (1). > Sagesse H est douc uianifesto que cette morale du devoir

et justice . ••■-,■

de Dieu, saus aucuue sanction, serait meilicace et insuthsaiite pour les besoins réels de l'humanité. La sagesse de Dieu seraitdonc gravement en défaut, s'il l'avait ainsi établie, mais ce serait surtout sa justice.

Le bien et le bonheur sont une seule et même chose, ou, si l'on veut, deux aspects du même devoir. Ils semblent séparés ici-bas, mais ce ne peut être qu'en vertu d'une épreuve passagère. Si, au contraire, le bonheur se trouvait dans le mal, et le malheur dans le bien, linalement et sans aucun espoir de compensation, il faudrait désespérer de la justice de Dieu. Dieu se doit donc à lui-même de rétablir l'ordre un instant ébranlé et renversé par le libre arbitre : délaisser le malheur

(1) De Broglie, La Morale sans Dieu, p. 119.

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