III. CRITIQUE, — MORALES INDÉPENDANTES
pas paraître déchoir aux yeux des hommes, on tient par-dessus tout à leur estime.
Ce second sentiment n'était guère connu des sages de l'antiquité,, aussi a-t-on pu dire que l'honneur est un sentimentmoderne.Nouscroyons même que les anciens l'excluaient formellement, par leur maxime que la vertu se suffit à elle-même, et que le sage n'a pas besoin de l'opinion des hommes : « in se reconditur, se contentus est », comme l'écrivait Sénèque (1),
Peut-être les anciens avaient-ils raison, au moins en partie. La recherche de l'estime des hommes est un sentiment intéressé, que l'on peu t trouver non seulement dans le cœur de l'homme vertueux, mais encore dans celui de l'homme vicieux et mauvais. II n'est donc pas, par lui-même, un élément de moralité ; et si cette estime est un frein pour certaines natures, pour d'autres elle est une provocation à l'hypocrisie, ou aux lâches abdications de sa propre conscience^par respect humain. Aussi la fière devise des anciens : etiamsi omnes, ego non, nous parait-elle bien plus morale et bien moins dangereuse.
Quoi qu'il en soit, c'est le premier des deux sentiments de l'honneur (jui seul peut avoir, et qui a réellement, une valeur morale : aimer à devenir digne d'estime à ses propres yeux, ou aux yeux de juges impartiaux. C'est assurément une ambition très noble et très morale. Elle est l'équivalent de l'amour du devoir, et même d'une certaine délicatesse et perfection dans l'accomplissement du devoir. L'homme d'honneur est avant tout l'homme du devoir.
Malheureusement, le devoir, tel que l'entendent, y^çodo
'■ de I lion-
dans le monde contemporain, les hommes d'honneur, «eur. est assez incomplet. Ni tuer, ni voler, et respecter
(1) Senèque, Epitre l\ à Lucilius,
certains usages, dictés par les convenances sociales ou l'étiquette, c'est là tout leur Gode moral, d'où l'on a décliiré bon nombre de feuillets gênants au point de vue des mœurs. S'il condamne certaines fautes, avec une sévérité inflexible, surtout les fautes de la femme, n'est-il pas d'une indulgence excessive et monstrueuse pour d'autres fautes, surtout celles de l'homme ? Et que dire de l'honneur qui exige, pour des injures parfois imaginaires, des réparations homicides? Incomplet, mutilé, et falsifié gravement, tel est donc le Gode de l'honneur moderne.
Mais nous ne pouvons entrer dans ces détails, qui ne répondraient plus au sujet de morale générale que nous traitons. Nous ne pouvons même pas demander à ces hommes d'honneur, qui se prétendent les hommes du devoir, s'ils ne manquent pas au premier et au plus sacré de leurs devoirs, en omettant leur devoir envers ce Dieu qui leur a donné l'être, et dont ils dépendent à la vie et à la mort.
Manque Nous dcvous Icl uous couteuter de leur dire, que de'base. leur Gode du devoir, serait-il pur et complet, — ce que nous sommes loin d'accorder, — ce devoir serait sans fondement et comme bâti en Tair, s'il est fondé sur la libre volonté de l'homme et non sur la volonté indéfectible de Dieu. Nous l'avons suffisamment établi au point de vue théorique, contre les partisans delà morale autonome.
Que si, au point de vue pratique, ils semblent avoir réalisé la séparation de ces deux idées, le Devoir et Dieu, la Loi et le Législateur, sans faire périr la loi et le devoir, c'est qu'ils continuent à être mus par l'impulsion acquise ; ils continuent, sans s'en douter, à vivre d'un sentiment formé dans le cœur des générations actuelles par de longs siècles d'esprit religieux et (le foi chrétienne.