‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 206 sur 211 · III. CRITIQUE. — MORALES INDÉPENDANTES · texte numérisé non relu

III. CRITIQUE. — MORALES INDÉPENDANTES

« L'Evangile, écrivait un penseur distingué, n'a-t- son il pas sa part à réclamer dans cette délicatesse de sen- chrétien, timents et de procédés, à laquelle sur bien des points, la belle antiquité paraît avoir été trop étrangère ? Tout ce que renferme d'exquis le mot de pudeur, sans lui, le sentirions-nous? L'honneur, cette autre pudeur, n'a-t-il pas à son principe rien de chrétien (1)?»

Oui l'honneur, par son respect de la dignité humaine et son amour du devoir, est un sentiment religieux, c'est un legs des âges chrétiens, du monde féodal et chevaleresque. Il est comme un écho de l'idéal divin: « Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait >. Renan lui-même en faisait l'aveu : « C'est souvent à ces formules que nous devons le reste de notre vertu. Nous vivons d'une ombre, du parfum d'un vase vide ; après nous, on vivra de l'ombre d'une ombre. Je crains, par moments, que ce soit un peu léger (2). »

Il est clair, en effet, que si l'antique parfum venait à être épuisé, si l'impulsion acquise finissait peu à peu par s'arrêter, on verrait alors que le sentiment de l'honneur serait bien léger pour la conscience humaine : il ne serait plus qu'un sel affadi, incapable d'arrêter la corruption croissante des mœurs publiques.

Séparé du sentiment religieux, il sera bientôt se- séparé paré du sentiment du devoir. Et alors l'honneur ne sera plus un mobile intérieur de conscience, mais un mobile deparadeextérieure. L'honneur cherchei'a bien moins à être bon qu'à le paraître. L'orgueil, le culte de soi-même, aura remplacé le culte du devoir et de la vertu. La peur de l'opinion, allant jusqu'à sacrifier

(1) A. Vinct, Mélanges.

(2) E. Renan, Discours d'Acad., pour la réception de M. Cherbuliez.

périra.

ses convictions et les plus saints des devoirs, aura remplacé la bravoure chevaleresque.

Indépendance de Dieu et esclavage des hommes, sera le dernier mot de celle morale alhée.

Gardons l'honneur, — l'homme n'aura jamais trop d'appuis pour sa faiblesse, — mais qu'il plonge sa racine dans les eaux pures et profondes de l'amour du "Vrai, du Bien et du Beau, qui est l'amour même de Dieu, sinon le tronc à demi pourri, entrevu par Prévost-Paradol, loin de pousser des rameaux verdoyants, privé de la sève divine, achèvera bientôt de se dessécher et de périr.

Mi'rlie ^^ reste encore à la morale indépendante un dernier d'anftu degré à descendre ; après avoir rejeté Dieu et les sanc- Devoir. tlous dlvlucs, qui foudaieu t OU garau tissaicut le devoir, il lui reste à rejeter le devoir lui-même. Et cette chute, cet effondrement, était une conséquence trop logique pour ne pas arriver tôt ou tard.

Si ce n'est plus Dieu qui commande à l'homme de respecter l'ordre établi par lui ; si c'estl'homme qui, désormais maître de lui-même, se commande à luimême ce qui lui plaît ou ce ijui lui parait bon, un tel commandement ne saurait le lier d'une manière absolue. Ce n'est même plus un commandement proprement dit^ puisqu'il n'y a plus dualité d'inférieur et de supérieur ; il ne peut plus se dire à lui-même : tu es obligé par un autre, s'il n'y a plus de supérieur; ni se dire : je f oblige, puisiju'il est seul, et ne peut être à la fois sujet et maître. Il peut se dire tout au plus : ce serait convenable iïàgiv i\e telle ou telle manière.L'obligation morale se transforme ainsi en simple convenance morale. (jui j)eut me persuader, mais ne m'oblige point, car s'il me plail d'être moins couve-

Gravité du péril

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