III. CRITIQUE. — MORALES INDÉPENDANTES
nable ou moins raisonnable, dans telle ou telle occasion,ça me regarde seul, et je n'ai de compte à rendre à personne. C'est ainsi que la libre-pensée se complète logiquement par la morale libre ou facultative.
Cependant le danger social de ces audacieuses nouveautés sautait aux yeux des moins clairvoyants et ^°"^^ des novateurs eux-mêmes. On se demandait avec anxiété si la société pourrait subsister longtemps, lorsque le frein moral du devoir serait brisé dans les consciences, et si le naufrage de la moralité individuelle n'entraînerait pas bientôt le naufrage de la moralité publique et de la société elle-même.
Sans doute, les sociétés modernes ont des gendarmes et des tribunaux, pour réprimer les actes qui lui sont nuisibles. Mais que cette défense sociale est déjà faible, si l'on compte la multitude d'actions criminelles, secrètes ou publiques, qui leur échappent! Bien plus, elle suppose que les magistrats préposés à cette défense sociale sont eux-mêmes honnêtes et soumis à la loi du devoir, car s'ils devenaient complices du désordre, où serait la répression? Si les fonctionnaires et les soldats sont des gens sans conscience, n'obéissant à leurs chefs que quand ils sont surveillés, ou tramant en secret la révolte contre eux, qui gardera l'ordre social ? L'opinion publique ? Mais quelle sera la force de son blâme ou de ses éloges, si l'idée de devoir disparait des consciences !
La puissance de la justice sociale repose donc, en dernière analyse, sur le sentiment du devoir. Une fois le devoir supprimé, il n'y a plus de droit, ni social ni individuel ; on ne peut môme plus craindre que « la force prime le droit», puisque la force existera seule. Ce sera le règne de la barbarie, et de la pire de toutes, la barbarie civilisée.
C'est en vain que pour nous rassurer on nous pré-
Vaine. dit,pour UFi avenii" il est vrai assez lointain, l'âge d'or du"pro"* sur la terre. Grâce au progrès fatal de l'évolution, la niorah nature de l'homme doit, parait-il, devenir plus douce, et son égoïsme se transformer spontanément en généreux altruisme. La sympathie pour nos semblables deviendra instinctive et si pressante, qu'on n'aura plus d'effort à faire pour respecter leurs personnes et leurs droits. La justice sociale disparaîtra faute de crimes et de délits ; la charité elle-même Jinira par être sans objet, puisqu'il n'y aura plus de maliieureux : tout le monde sera heureux et chacun jouira du bonheur des autres ! Le ciel des chrétiens sera ainsi remplacé par un vrai paradis terrestre.
Nous regrettons de ne pouvoir prendre au sérieux ces utopiques rêveries ; mais alors même qu'elles devraient se réaliser dans quelques milliers de siècles, en attendant il faut vivre..., et ni l'individu ni la société ne peuvent vivre sans devoir.
Les Au fond, nos adversaires sont du même avis,puisleïi'du qu'ils sont en train de rechercher < les équivalents du **^"''''" devoir >. Si le devoir a des équivalents, nous aurions mauvaise grâce, en ellet, de ne pas les accepter : une valeur reste la même, quelles que soient les formules équivalentes qui l'expriment. Reste à examiner si le devoir à des « équivalents >.
Nous avons déjà vu les matérialistes remplacer le devoir par divers mobiles ({uils n'ont jamais osé nous présenter comme des équivalents. 'Lintérêt, la sympathie, Yhonneur, sont assurément de puissants mobiles d'action. Mais s'ils ne sont pas dirigés et orientés par le devoir, ils peuvent tendre au mal comme au bien. C'est au devoir de s'emparer de ces divers moyens pour les diriger vers Dieu et la vie future; comme il appartient au pilote de se servir des organes de son navire pour arriver au port. Ces organes
m. CftITIOUE. — MORALES INDÉPENDANTES 495
ne peuvent remplacer le pilote : ils ne sont pas des équivalents.
Du reste, les théories sur l'intérêt ou la sympathie, par Bentham, sont un peu vieillies. Il fallait trouver mieux, et surtout donner du neuf et de l'inédit. Le jeune philosophe, auquel nous avons déjà fait allusion, a cru nous servir à souhait en nous offrant cinq équivalents du devoir. — Cinq, c'est beaucoup ; un seul nous suffirait. Mais comme l'auteur est modeste, et qu'il n'ose affirmer la suffisance de chacun d'eux, il a bien dû suppléer à la qualité par la quantité.
Quoiqu'il en soit, passons à leur examen. Tout Thèse de
1111 • • 1 , 1 , . Guyau.
d abord, voici en quels termes, obscurs et bizarres, l'auteur a formulé sa thèse :
« Les seuls équivalents ou substituts admissibles du devoir, nous dit-il, sont les suivants :
« 1° La conscience de notre pouvoir intérieur et supérieur, à laquelle nous verrons se réduire pratiquement le devoir ;
«2° L'infiuence exercée par les idées sur les actions ;
« 3" La fusion croissante des sensibilités et le caractère toujours plus social de nos plaisirs et de nos douleurs ;
«4° L'amour àxi risqtie dans l'action, dont nous montrerons l'importance jusqu'ici méconnue.
«5" L'amour de l'hypothèse métaphysique, qui est une sorte de risque datis la pensée.
€ Ces divers mobiles réunis sont pour nous tout ce qu'une morale réduite aux seuls faits et aux hypothèses qui les complètent, pourrait mettre à la place de l'ancienne obligation catégorique (1). »
Le lecteur trouvera peut-ètreque l'exposé de lathèse
(1) Guyau. Esquise d'une morale sans obligation ni sanction, p. 6.
Prem ier « équiva-
iOC) l'ONUEMK.MS Dli LA MUItAI.K
n'est pas aussi clair (}iie l'eau de roche, mais l'auteur peut s'abriter derrière les usages reçus. Quels sont les auteurs contemporains de la libre-pensée qui, à la suite de Kant, n'allectent i)as de parler ou d'écrire en style énigmatique, et qui ne doivent pas à ce procédé nouveau une grande partie de leur succès?
Pour nous, ne voulant pas uous payer de mots, essayons de voir quelles sont les idées déguisées sous ces cinq formules.
Voici le sens de la première formule.
L'auteur part de la loi fondamentale de la biologie :« la vie n'est pas seulement nutrition, elle est production et fécondité; vivre c'est dépenser aussi bien qu'acquérir. » Ainsi toute vie opulente cherche à se répandre, soit physiqueuient par la génération, soit intellectuellement : le savant, l'artiste, l'homme de bien, l'apôtre, tous ont besoin de communiquer aux autres le trop plein des richesses de leur esprit et de leur cœur, l'exubérance de leur activité. L'homme abesoinde vivre non seulement i)our lui, mais aussi pour les autres.
Or ce besoin est l'équivalent d'une ohligution. «Qu'est-ce en somme que l'obligation... une certaine forme dCimpulsion... Eh bien, c'est cette force impulsive qui nous a paru le premier équivalent du devoir (1). >
Nous avons bien compris : c'est ce hcsoin d'ojjir pour soi et pour les autres, provenant dans l'être vivant d'une « accumulation de forces et d'une réserve d'activité qui a besoin de se dépenser >,que l'on nous propose pour remplacer le devoir moral. C'est exactement comme si l'on nous proj)Osait de remplacer la digue du torrent par l'impétuosité du torrent, et le
(,1) Guyau, Ibid., p. "Ji?.
m. CRITIQUE. — MORALES INDÉPENDANTES 497
frein du coursier fougueux,par sa fougue elle-même !..
Vous ne voyez donc pas que plus vous supposez la vie humaine intensive et exubérante, plus ce besoin d'action appelle et réclame une règle morale, au lieu de la supprimer?
Et puis, le devoir apparaît-il toujours comme une extension plus grande de la vie ? N'est-il pas souvent, au contraire, une restriction et une défense : tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne mentiras pas, tu seras chaste, tempérant, etc. Si, comme vous le dites, le pouvoir se confond avec le devoir : « je puis donc je dois », ces restrictions du pouvoir seraient injustes. Je « puis » faire le mal aussi facilement que le bien ; pour m'interdire d'user de ce pouvoir, parfois si impétueux et si violent, il vous faut d'autres règles que le « besoin d'agir ». Il vous faut distinguer le bien et le mal, il faut savoir établir une hiérarchie absolue des biens et des maux, légitimant la supériorité de l'esprit sur la chair, du désintéressement sur l'égoïsrae. Or votre abstention de tout principe métaphysique vous l'interdit.
Ainsi, dans ce « pouvoir »ou « besoin » d'agir,je ne vois pas encore le moindre élément de moralité. Pour la faire naître, vous ajoutez que résister à ce besoin d'agir, c'est provoquer une peine qui ressemble au remords, tandis que lui céder, c'est provoquer un plaisir qui est semblable à la joie de la bonne conscience ; et que cette joie ou ce remords sont l'équivalent delà conscience morale ou du devoir.
Là encore je ne vois que des comparaisons trompeuses.Eprouver un besoin, le satisfaire, et éprouver )a joie d'une satisfaction, est un phénomène vulgaire, qui peut ne pas renfermer un atome de moralité. Uue d'actes mauvais et criminels peuvent aussi donner à nos passions cette satisfaction malsaine.
498 FONUliMDNlS IJI-: LA MoHALI-:
L'ivresse poiir l'alcoolique, le vol pour l'avare, riiiipureté pour le débauché, provofiuenlde grandes joiiissuiices, qui satisfunl leurs a{)pétits grossiers, et qu'un ne peut confondre avec lajoie d'une bonne conscience. Pour distinguer celte joie supérieure, il faut faire appel à la distinction du bien et du mal, de l'esprit et de la chair, en un mot à la notion du devoir que vous avez supprimée.
Donc la première formule, remplaçant le devoir par le pouvoir ou le besoin d'agir, est une formule anarchique, qui ne contient pas l'ombre d'une direction morale. Passons à la seconde.
Deuxième Ou nous propose de remplacer le devoir par < l'in- *i»ni». tluence d'un idéal sur nos actions ». Certes, ce n'est pas nous qui nierons riniluence,surla conduite delà vie. d'un idéal élevé. L'idéal de la sainteté chrétienne, quoiqu'il ne soit pas obligatoire, mais de simple conseil,a produit des merveilles. Quoique cet idéal n'ait jamais été le seul facteur de la vie héroKjue de nos saints, et qu'il y ait eu d'autres ressorts puissants dans leurs âmeschrétiennes, cependant nous ne pouvons nier qu'il ait joué un rôle important.
Mais pour que l'idéal moral de nos moralistes indépendants ait une intluence quelconque sur la vie humaine, il faut plusieurs conditions, dont la première c'est qu'il soit conçu et montré.
Or nous nions à M. Guyau et aux autres positivistes,le droit de concevoir un idéal moral el de nous le proposer. Ils protestent eux-mêmes que leur morale est « réduite aux seuls faits et aux hypothèses qui les complètent >, qu'ils s'abstiennent de toute idée métaphysique, voire même de toute notion de bien et de mal ; comment pourraient-ils tout à coup faire surgir la notion du souverain bien, du bien idéal, sans faire de la métaphysique, sans s'en douter?