III. CRITIQUE. — MORALES INDÉPENDANTES
Dès lors, ridéal qu'ils nous proposent : « la vie la plus intensiveetlaplus extensive possible, au pointde vue physique et mental », n'est plus un idéal qui s'impose, comme meilleur ou préférable moralement; ce n'est plus qu'un fait physique : le fait d'une tendance générale que l'auteur a cru constater, mais qui est fort discutable, et qui, serait-il réel, ne peut être imposé comme désirable. D'aucuns préféreront, au contraire, à la vie la plus intensive et extensive, la vie la plus calme et la modération des désirs.
Mais pour décider entre l'idéal de la modération et l'idéal de l'agitation, il faudra des principes et non des faits, des principes qui nous permettent de distinguer le bien du mal et les divers degrés hiérarchiques du bien. Or M. Guyau, qui rejette tous ces prinpipes métaphysiques, s'interdit à l'avance de rien décider sur le caractère bon ou mauvais, meilleur ou pire de son idéal. Son idéal moral n'en est pas un : c'est un simple fait, très contestable, et qui n'a pas l'ombre de bonté ou de malice, ni de moralité.
Mais enfin, supposons pour un instant que M. Guyau, sortant de l'école positiviste, réussisse à concevoir et à nous montrer un idéal moral de perfection absolue. Pour qu'il ait quelque influence appréciable sur les esprits et sur les cœurs, il lui faut une seconde qualité : qu'il soit absolument certain, et non pas douteux ou chimérique. Car si je viens à découvrir qu'il n'est qu'un « [jeut-être > d'oi'dve supérieur, une vaine idole de perfection, sorti du cerveau des philosophes, ou inventée par mon cœur pour me consoler des désenchantements de la vie; si cet idéal n'est qu'un fantôme et un rêve, pourquoi le poursuivrai-je?On peut contempler un beau rêve,radmirer, mais le désirer sérieusement,jamais ! encore moins le poursuivre, sans trêve ni relâche, pendant toute une vie, préférer ce
bien futur et imaginaire aux.biens présents et réels, lui donner ce témoignage qu'aucun n'rgale, celui du sacrifice ; sacrifier pour lui mon repos, mon t-goïsme, mes affections, mon bien-être, ma vie, voilà le choix qui serait essentiellement dér;iisonnable, puisqu'il consisterait à préférer ce qui n'est pas à ce (]ui est, la chimère à la réalité.
L'idéal moral de nos saints a puisé sa force d'action dans sa réalité même : Dieu connu, aimé, imité, possédé, tel était leur idéal de sainteté.
Tout idéal de morale sans Dieu trouvera, au contraire,dans son caractère fictif et chimérique, sa faiblesse et son inefficacité. Il ne ferait que des dupes.
En outre, un idéal de perfection morale restera le mobile d'une élite de sages et de parfaits ; la grande masse des hommes néglige habituellement les conseils de perfection morale, et se contente à grand'peine d'observer, tant bien que mal, les préceptes les plus rigoureux. Si vous supprimez la région inférieure des préceptes, et s'ils refusent d'autre part d'habiter les régions supérieures de votre idéal, où les logerez-vous dans votre édifice moral? Votre morale n'est donc pas faite pour le commun des hommes, mais pour un petit nombre d'intellectuels : elle n'est pas la grande morale de l'humanité.
î'Sh'^! La troisième fornmle de M. Guyau nous propose de remplacer le devoir obligatoire par « la fusion croissante des sensibilités et le caractère toujours plus social des plaisirs élevés ». L'auteur veut signifier par ces paroles que, par le fait de l'évolution et du progrès continu, la sensibilité des hommes s'épure spontanément et se socialise, c'est-à-dire devient de moins en moins égoïste et de plus en plus impersonnelle et désintéressée.
Le fait est-il certain, et n'y a-t-il pas, au contraire,
lent V.
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dans les bas-fonds de nos civilisations avancées, des raffinements croissants de vices égoïstes et abjects? Que si Ton constate, sur d'autres points, des manifestations croissantes de bonté et de charité, ne faut-il pas l'attribuer bien plus aux conquêtes de l'idée chrétienne, qu'aux progrès aveugles de l'évolution ? Le lecteur en jugera.
Quoiqu'il en soit, et aurions-nous dûment constaté le fait d'un courant ascendant de l'humanité vers «la fusion croissante des sensibilités », pouvons-nous conclure de ce fait, qu'il ira toujours croissant, et que l'altruisme va remplacer bientôt l'égoïsme ? Qui nous assure que le progrès actuel n'aura pas ses retours, ses défaillances et son déclin ? Et pouvons-nous assez compter sur ce fait du progrès, pour supprimer notre devoir de le seconder ? Passe encore si. pour supprimer le devoir, on attendait que Tàge d'or promis soit réalisé, où Taltruisme aura définitivement remplacé l'égoïsme ; mais en attendant ?...
Notre auteur reconnaît lui-même avec sincérité la valeur de cette grave objection. x\ussi nous l'entendons conclure avec mélancolie :< La lutte pour la vie a beau être diminuée parle progrès de l'évolution. elle reparaît dans certaines circonstances, qui sont encore fréquentes de nos jours. Sans loi impérative, comment entraîner alors l'individu à un désintéressement définitif, parfois au sacrifice de soi ? > — Tenons-lui compte de cet aveu.
La quatrième formule est « Vamoiw du risque phy- Quairièsique ». On pouri-ait, d'après le même auteur, rem- « élîulvaplacer l'idée de devoir par l'impulsion que donne l'amour du risque. On ne comprend pas très bien, au premier abord, ce que l'amour du risque peut avoir d'équivalent à l'amour du devoir et il faut quelque subtilité pour l'exjdiquer.
L'homme estnaturellement brave, etilaimeàaiïronter le danger, les risques (riiiio soullrance pliysique. De là, l'esprit d'avifiiliire, si (lévelo{)pé cliez certaines races. La peur, la lâcheté, n'est (jue le bas côté de l'humanité. Or,le bien moral c'est souvent une souffrance physique ou une privation de quehjue j)laisir physique. Pour le faire })ratiquer, on pourrait donc remplacer la contrainte de l'obligation, par la tendance qui résulte de l'amour du risque. Il suffirait pour cela de cultiver cette disposition dans l'individu, }»ar l'éducation, elle se transmettrait ensuite par l'hérédité, et nous aurions des générations nouvelles de braves, s'exposant au risque physique, faisant le bien et résistant aux vices, tout naturellement. Cette nouvelle tendance, produisant le même résultat pratique que l'idée de devoir, en est l'équivalent.
La réponse à cette prétention, nous l'avons déjà faite plusieurs fois, sous diverses formes. Puisque vous avez constaté parmi les hommes deux tendances opposées, l'une vers la lâcheté, l'autre vers la bravoure, ces deux courants continueront à se partager l'humanité. Ceux qui préféreront aux risques et aux aventures, la sécurité et la tranquillité de la vie, se croiront aussi sages que vous, et vous n'aurez aucun principe pour leur démontrer le contraire. S'il n'y a plus ni bien ni mal moral, ce n'est plus là, en elfet, qu'une question dégoût et de sentiment parfaitement libre pour chacun.
Vous dites, il est vrai, que le courage finira par prévaloir fatalement, et que, par votre méthode de sélection naturelle, il n'y aurabient(')t plus de lâches parmi les hommes. Soit ; ne discutons pas cette utopie. Mais en attendant cet âge d'or?...
En attendant, le devoir étant supprimé avec la distinction du bien et du mal, chacun suivra son caprice
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OU sa passion, et votre amour du risque, ne pouvant s'imposer à la conscience, n'aura pas du tout remplacé le devoir.
En outre, le risque physique n'est pas nécessairement lié à tous les devoirs. Il est des devoirs sans risque de souffrance physique. Et, au contraire, ce risque se trouve uni à bon nombre de vices, et même aux plus grossiers ; cet amour du risque, s'il reste aveugle et sans direction supérieure, peut donc nous porter à ne pas pratiquer des devoirs trop faciles, et à pratiquer des vices périlleux. C'est donc une tendance anarchique qui n'a pas l'ombre de moralité.
La théorie du risque physique est donc gravement insuffisante : aussi notre auteur nous propose-t-il d'y joindre l'attrait d'un autre risque, le risque delà pensée, ou risque métaphysique.
C'est la cinquième Qi dernière formule, qu'il nous ^'3^^" reste à examiner. L'amour du risque ne porte pas seu- ",gXJ^ lement ànous exposer à une souffrance physique, mais encore à nous exposer à une erreur de la pensée. Il y a des « erreurs fécondes» qui ont fait, parait-il, plus de bien à l'humanité que des « vérités trop étroites et stériles». Du reste «onnepeut pas juger les théories métaphysiques sur leur vérité absolue, qui est toujours invérifiable ; mais un moyen de les juger, c'est d'apprécier leur fécondité. Ne leur demandez pas alors d'être vraies... », il suffit qu'elles soient fécondes. L'amour du risque nous portera donc à les embrasser, malgré leur invraisemblance, peut-être même à cause de cette invraisemblance ; or telle est l'hypothèse métaphysique du devoir et de la vertu.
Pascal, dans son fameux pari, soutenait que si Dieu et la vie future étaient douteux, il faudrait encore y croire parce que c'est le parti le plus sur. Notre auteur a renversé et mis au rebours le célèbre argument ; son
amour du risque le portant, au contraire, au parti le moins sûr, il doit se risquer à ne pas croire à Dieu ni à la vie future. Mais une fois (in'oii a supprimé la vie future, il ne reste plus que la vie d'ici-bas. Or le devoir et le sacrifice qu'il exige deviennent alors le parti le moins sûr, puisqu'il n'y a plus de récompense assurée. Voilà un noiile risijue à courir, plus séduisant que les risques de lâchasse, de la guerre etautres risques physiques. Il séduira les âmes et remplacera l'obligation.
Tel est, ce nous semble, le subtil raisonnement que laisse entrevoir la pensée énigmatique de l'auteur.
Eh bien, nous ne comptons guère sur sou efficacité pour remplacer le devoir. Il est d'abord si subtil, qu'il sera à peine compris par l'immense majorité des humains, et ceux qui comprendront ne seront pas convaincus.
Gomment, vous commencez par déclarer le devoir douteux, très douteux, comme non existant, et c'est sur ce doute même que vous comptez pour fasciner les belles âmes et les entraîner à la con(|uête de la vertu, comme dans le risque d'une glorieuse aventure ? Mais ce n'est pas sérieux. Combien en fascinerez-vousdela sorte? aucuneou bien peu. Et lesautres,cellesdu genre humain tout entier, comment les convaincrez-vous? Si ellesrefusentde vous suivre, comment leur prou verez-vous qu'elles ont tort? Et si vous ne pouvez prouver qu'elles ont tort, que devient votre équivalent du devoir? Vousnousavieziiromis une moralequi n'obligerait ])as et que tout le monde embrasserait (juand même. Celle que vous nous donnez n'oblige pas. je le reconnais sans peine, mais je ne vois pas comment elle peut s'emparer de l'humanité.
Tels sont les fameux « éc] nival en ts du devoir >. Pour les résumer, groupons-les par ordre : 1" le be-
lents
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soin d'agir et de se répandre ; 2" la force de l'idéal : Résumé maximum d'intensité et d'extensité de la vie ; 3° le critique