I. LA LlBEinE
LA LIBEliTR ET LA MOKALE
rintelligence sera le seul titre au respect, à moins de n'estimer que la force, la richesse et le succès.
Mais quel moraliste voudrait mesurer la valeur des La valeur hommes à leur force, à leur richesse et à leur succès ? On ne peut les mesurer davantage à leur seule intelligence. Car si le degré d'intelligence était la seule mesure du respect, les plus intelligents devraient dominer les intelligences moyennes, et asservir les gens les plus simples d'esprit. Bien loin de voir régner l'égalité des droits pour tous les hommes, nous verrions rétablir des castes privilégiées, qui au nom de leur supériorité intellectuelle et des droits de l'hérédité, réduiraient à un nouvel et pire esclavage l'immense majorité du genre humain. Ce serait le règne des scélérats les plus intelligents.
Avec le libre arbitre disparaîtrait donc ce qui fait la valeur et la dignité humaine, en même temps que ce qui fait le progrès et l'honneur de la civilisation moderne, à savoir le respect dû à la liberté de l'homme, agentdu devoir individuel et social : liberté inaliénable, imprescriptible et radicalement égale dans tousles hommes. Aussi, pour conclure, reprenant un mot célèbre sur la croyance en Dieu, nous dirions volontiers : On grandit dans la mesure où l'on croit au Devoir et à la Liberté ; on diminue avec cette noble croyance ; on s'anéantit quand elle s'éteint.
En face des conséquences ruineuses de leurs doctrines, qui, en bouleversant et rendant impossible toute vie morale, individuelle et sociale, se trouvent ainsi réfutées par une sorte de réduction à Tabsurde, les philosophes déterministes ont varié dans leurs moyens de défense, et changé plus d'une fois de tactique, ce qui prouve la gravité de leur embarras.
Réponse
des
anciens
délormi-
nistes.
40 FONDKMENTS DE LA M(JRALfc;
Au XVIII" siècle, les Diderot, les La Metlrie, les Helvétius, avouaient ingénuement la rigueur logique de toutes ces couséqueiices pratiques, et les acceptaient avec un courage cyni(iue.
Ainsi Diderot, dans un de ses romans, écrit pour vulgariser ces désolantes (U)ctrines, n'hésite pas à dire de son héros, Jacques le Fataliste: < la distinction d'un monde physiijue et d'un monde moral semblait à Jacques vide de sens.... Il ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu ; il prétendait qu'on était lieureusement ou malheureusement né. Quand il entendait prononcer les mots récompenses ou châtiments, il haussait les épaules... 11 croyait qu'un homme s'acheminait aussi nécessairement à la gloire ou à l'ignominie, ({u'une boule qui aurait la conscience d'elle-niêiiie suit la pente d'une montagne ; et que si l'enchaînement des causes et des elïetsqui forment la vie d'un homme, depuis le premier instant de sa naissance jusqu'à son dernier soupir, nous était connu, nous resterions convaincus qu'il n'a fait que ce qu'il était nécessaire de faire (1) ». Seulement, pour rassurer le lecteur, que de telles énormités pourraient justement eiïrayer, Diderot se contente d'ajouter que pratiquement : « Jacques se conduisait à peu près, comme vous et moi ».
Ainsi pour soustraire la vie humaine aux conséquences désastreuses de ces doctrines, les fatalistes ont un moyen bien simple: se conduire à peu près comme s'ils n'étaieul pas fatalistes, séparer soigneusement par une cloison élanche la théorie et la pratique, dédoubler la conscience humaine ; penser d'une manière et agir d'une autre, tout doit être ainsi sauvé par une heureuse inconséquence ! Ce divorce serait-il
(1) Œuvres de Diderot (éd. Brière), t. VI, p. iHA.