‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 74 sur 211 · I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LES SCIENCES MODERNES · texte numérisé non relu

I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LES SCIENCES MODERNES

giste ne sont qu'approximatifs, parce qu'ici l'activité spontanée commence à apparaître avec la vie ; que si on la suit dans ses développements supérieurs, de la sensation jusqu'à la pensée pure et à la volonté, le champ des prévisions diminue de plus en plus, et les calculs finissent par être complètement déjoués.

Cette échelle, savamment graduée, qui part de la nécessité la plus absolue pour aboutir à la liberté, après avoir parcouru tous les degrés de la spontanéité et de l'indétermination, est un fait si remarquable que, d'excellents philosophes, voyant la liberté dans les sommets, ont cru pouvoir proclamer la liberté etla contingence universelles, tandis que les déterministes, considérant surtout les degrés inférieurs, proclamaient au contraire la nécessité universelle.

Ce fait rappellera sans doute au lecteur l'histoire de la lorgnette qui grossit ou rapetisse les objets suivant le bout par lequel on les regarde, etlui démontrera que la sagesse du philosophe doit se tenir également à l'écart des deux excès : de l'universelle contingence, comme de l'universelle nécessité. Liberté et nécessité ne s'excluent pas, mais s'unissent dans la nature.

L'observation scientifique de la nature bien conduite, n'est donc pas concluante contre la liberté.

Mais, me direz-vous, l'autre objection demeure ; oi,-ejtio„. avec la liberté, le cours invariable des phénomènes p^v 'fo"»

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menace à chaque instant d'être troublé, et la prévision scientifique, partant la science elle-même, deviennent impossibles.

L'objection serait surtout embarrassante pour ceux qui,d'Epicure jusqu'à M. Renouvier, supposent la liberté répandue partout dans la nature, à des degrésdivers, et jusqu'au sein des atomes. Il est cependant curieux de voir avec quelle souplesse M. Renouvier y répond.

« Tout d'abord, dit-il en substance, la science élève

science.

FONDEMENTS DE I.A MORALK

son ambition un peu trop haut quand elle i)rétend à la prévision de tous les fulurs. Est-il bien sûr qu'on puisse tout prédire? Croit-on sérieusement qu'un savant universel, possédant la (•oniiaissance adéquate des phénomènes ijui constituent aclueliemeiit l'univers, serait à même de prévoir jusqu'aux moindres inllexions de la queue d'un chien, par exemple? S'il y a des gens qui aient une telle croyance, c'est qu'ils n'ont pas bien observé le jeu de la nature et celui de leur conscience. Il faut l'admettre, en premier lieu, car c'est vrai dans tous les systèmes: chaque mouvement implique un surplus de réalité (un passage de la puissance à l'acte;, cluuiue mouvementest partiellement nouveau. Par là même, chaque mouvement introduit dans la suite des phénomènes un facteur inattendu, qui suflit à dérouter tous les calculs. De plus, ce facteur se multij)lie avec les phénomènes eux-mêmes : de telle sorte que plus il y a d'intermédiaires entre le moment actuel et l'événement futur à prédire, plus les chances de déviation vont s'accroissant (1), >

Rien de plus juste que cetteobservation. Alors même que CQ facteur nouveau ne viendrait pas toujours du libre arbitre, — ce qui est pour nous une exagération, — ce facteur nouveau existe dans toute évolution, dans tout passage de la puissance à l'acte, car l'acte est quehiue chose de nouveau relativement à la puissance, au moins un état nouveau, alors même qu'on supposerait leurs entités équivalentes. Ce sont ces facteurs nouveaux dont la multiplication s'accroit sans cesse, avec le nombre prodigieux des phénomènes, et qui rendent forcément toute prévision scientifique approximative ou inexacte.

(I) Piat, La Libfvté. I, p. 312.

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