I. LA LIBERTÉ. — LA LIBERTÉ ET LES SCIENCES MODERNES
C'est donc la formule de Leibnitz qui triomphe définitivement dans la pensée des savants contemporains. Reste à savoir si elle est si opposée au libre arbitre qu'on veut bien le prétendre.
Si le libre arbitre de l'homme existe, nous dit-on, objection
' ' contre
il doit produire pour mouvoir son corps, — soit pour ^.J»^ C07nmencer, soit ^our diriger, soit t^ouï' arrêter le mouvement, — force « décrochante », « directrice > ou « prohibante », — un surplus d'énergie et de mouvement, contraire au principe de la conservation de l'énergie. Le libre arbitre est donc incompatible avec la science. < Il est insoutenable, écrivait Leibnitz, que l'âme donne de la force au corps, car alors tout l'univers recevrait une nouvelle force (1). »
Descartes connaissait déjà l'oijjection, et il y répon- souuion dait en supposant que le libre arbitre, sans avoir la l'encartes puissance de créer du mouvement, avait la puissance de le diriger où il lui plait. Il n'y avait donc pas d'augmentation de mouvement. «La détermination vers un côté ou vers un autre, dit-il lui-même, peut être changée, sans qu'il y ait rien de changé au mouvement (2). »
Mais cette position était vraiment difficile à tenir. D'abord, Descartes omet le pouvoir décrochant, par lequel la liberté prend l'initiative des mouvements, ainsi que le pouvoir prohibaiit qui les arrête ; quant au pouvoir directeur, il l'affirme bien plus qu'il ne l'explique. Pour modifier mécaniquement la direction d'un mouvement, par exemple la résultante d'un parallélogramme de forces, il faut en effet supprimer un des mouvements composants, ou introduire un mouvement nouveau, et dans les deux cas la somme
(1) Leibnitz, 5'' Ecrit contre Clarke (Janet, t. H, p. 673).
(2) Descartes, Principes , 2« part., n° "24. — M. Freycinet fait la môme réponse: Essai sur La philosophie des sciences, p. 327.
lof) FONDEMENTS DE l.A MUHALE
totalt! des ënergies a varié. (Test ce que soutenait Leiljiiitz, et les savants modernes n'ont pu trouver à ce principe général qu'une exception : le cas où la force dirigeante n'agirait que normalement à la trajectoire du mobile. Dans ce cas, elle ne communique aucune force vive nouvelle. Mais cette excej)tion ne saurait s'appliquer à la volonté agissant sur les molécules du système nerveux. L'assimilation de la volonté à une force cinéti(|ue, orientée dans un sens de Tespace, et s'emparant des mouvements cérébraux pour agir sur eux perpendiculairement à leur direction, n'est plus intelligible et n'a plus aucun sens. L'objection de Leibnitz demeure donc, ce nous semble, dans toute sa force.
soiuiion II fallait donc chercher d'autres solutions à la difconrnoi. ficulté proposée. Mais la question parut languir, fort longtemps, les cartésiens et les éclectiques se contentant de répéter, faute de mieux, la ré})onsede Descartes. Ce n'est que vers le milieu du XIX" siècle, qu'un ])enseur distingué, M. Gournot, eut l'idée de résoudre le problème par le procédé infinitésimal.
Remarquant que l'iiomme, en perfectionnant de plus en plus les rouages d'une machine, peut arriver à rendre de plus en plus petite laforce nécessaire à l'ouvrier qui la dirige, il concluait (jue dans une machine inliniment parfaite, cette force pourrait être infiniment petite et rigoureusement nulle. Tel serait le cas du libre arbitre, qui dirigerait la macliine humaine sans aucune dépense de force.
des.int- r/estàpeuprèslamêmeidéeque M. de Saint-Venanl exposait, le 15 mars 1877, devant ses collègues de l'Académie des Sciences dans une note intitulée : L'accord de l(( lihcrfr monde (irrr 1rs lois de la inécanique. Ce savant comparait l'effort de la liberté à < celui dun homme qui presse la détente d'une arme cbargée >,
VrnanI