PREMIÈRE PARTIE : LE MOUVEMENT
Que si l'observateur s'arme du microscope, pour étudier de plus près la nature intime des choses, il découvre des merveilles de mouvement jusque dans une goutte d'eau ou dans une cellule vivante. Là où l'œil de l'ignorant n'avait vu que repos et immobilité, le savant découvre maintenant des mystères déconcertants d'agitation et de changements ; partout c'est un fourmillement d'actions harmoniques sans nombre et sans fin. Et — ce qui n'est pas moins grandiose — ces mouvements semblent se faire écho et se correspondre d'une molécule à une autre, jusqu'à l'extrémité de notre globe ; bien plus, d'un monde à l'autre, à travers l'immensité des espaces éthérés, dans un concert de solidarité universelle.
En sorte que le mouvement paraît être le fait le plus important et le plus universel de la nature. « La nature nous dit Aristote, c'est l'ensemble des choses qui se meuvent ; c'est le principe du mouvement ou du changement... Ignorer ce qu'il est, ce serait ignorer la nature entière (1). »
Le mouvement sera donc pour lui le point de départ de toute explication scientifique. Il'dominera toute sa philosophie, comme il domine toute la nature.
Et cependant, il s'est trouvé des philosophes assez f^'cst en aveugles pour nier l'existence du mouvement. Dans i"'*"! '»
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l'antiquité, l'école d'Elée, — dont Parménide fut le chef et Zenon le discipline le plus brillant, — soutenait la thèse de l'immobilité absolue . Le mouvement ne saurait exister, croyaient-ils, parce qu'il est logiquement impossible. Et ils donnaient de cette prétendue impossibilité les quatre preuves fameuses qu'Aiistote expose et réfute au VP livre de sa Physique.
(1) Ettôî 0 -^ çpjTt; •i.ii îTZi'j àpyjr, y.i'jri'jt',);y.xi uîTxSol-Tjç ... à.'jxyy.uîoii yôip, «ùr/iç àyvoo'j^t/îV/î;, àyvOHrT&ff: vai zrrJ yûa-tv. Denat. auscull.,Physiqtte, 1. III, c. 1.
Quelques philosophes modernes (1) ont repris la môme th^se, avec de très légères variantes dans leur argumentation. — « Ce qui se meut, cliange et devient autre ; or, il est impossible qu'un être devienne un autre être. » — « Le mouvement ne saurait provenir ni du mobile seul, puisqu'il n'a en lui-même aucun principe de changement ni aucune raison de changer, ni provenir d'un moteur extérieur, car un être ne saurait agir hors de lui-même \ » — » Le mobile, pour aller du point A au point B, devrait traverser un nombre d'intermédiaires indéfini et inépuisable puisque l'espace AB est divisible indéfiniment, donc il est impossible qu'il arrive jamais du point A au point R », etc., etc.
Nous ferons grâce à nos lecteurs de leurs autres subtilités sophistiques. Une exposition et une réfutation en rèsle des Parménides et des Zénons, anciens et modernes, ne piqueraient pas beaucoup la curiosité de nos lecteurs (2) ; d'ailleurs nous les croyons superflues. C'est en marchant qu'il faut prouver le mouvement.
(1) Parmi lesquels F. Herbart. Voy. Herbatii opéra, Ed. Hartenst€in, t. I, 173-210 ; IV, 64-125.
(2) Voy. Arist. Phys., livre I, presque tout entier, et livre IV, c. 14. — Cependant, en faveur de ceux de nos lecteurs qui en seraient curieux, nous allons résumer les quatre arguments de Zenon :
I. Argument : ta Dichotomie. L'espace figuré par la ligne AB, par exemple, étant composé (d'après ce sophiste) d'un nombre infini de parties inétendues, et le nombre infini étant inépuisable, le mobile ne pourra jamais achever de les épuiser pour les parcourir. Le mouvement AB est donc impossible. Et comme on peut raisonner de même pour une ligne A'B', infiniment petite, tout mouvement est impossible.
II. Argument : U Achille. Jamais Achille « aux pieds légers » qui court vers une tortue ne pourra l'atteindre, car il y a entre eux un nombre infini de points à parcourir dans un nombre infini d'instants. Or il est impossible d'épuiser jamais ces deux infinis, d'espace et de temps.
Ces deux premiers arguments reposent au fond sur la même difficulté. Jamais, nous dit-on, un mouvement qui est fini ne pourra parcourir ou épuiser deux infinis. — Nous l'accordons. — Or l'espace AB, ouïe temps correspondant, sont infinis puisqu'ils sont composés dun nombre infini de parties simples et inétendues ; — c'est cette mineure que nous nions. La ligne n'est pas composée de points, ni
un fait.