‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 27 sur 118 · PREMIÈRE PARTIE : LE MOUVEMENT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE : LE MOUVEMENT

Rien ne saurait prévaloir contre ce fait évident : le ^.^.° "®

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mouvement est là sous nos yeux, manifeste, palpable, donc il existe. Serions-nous réduits à l'impuissance de

la durée composé d'instants (Voir tome VI, L'Espace et le Temps, p. 147 et suiv.). Le point est un zéro d'espace, c'est la limite de deux lignes voisines, et nullement une partie d'espace. De même pour l'instant. Donc, le mouvement tini AR n'a pas à épuiser deux infinis, mais deux quantités finies d'espace et de temps. Accorderait-on que ctiaque unité AI! d'espace ou de temps esl composée d'un nombre infini (ou plutôt indéfini) de fractions possibles idéalement, il faudrait en dire autant du mouvement AB, et partant ces trois quantités d'espace, de temps et de mouvement, pourraient très bien s'égaler, se correspondre et coïncider ensemble. — Mais cette manière de parler est inexacte : il est faux de dire que l'unité soit un composé de fractions, car l'unité est antérieure à ses fractions. Avant la division, ces fractions idéalement possibles n'existent pas réellement. On n'a affaire réellement qu'à des unités. L'unité du mouvement peut donc correspondre à l'unité d'espace et de temps, sans avoir égard à des fractions d'unité qui n'existent pas encore (en acte, mais seulement en puissance) . Ainsi lorsque je compte à mon créancier cent pièces de un franc, je n'ai qu'à compter ces unités, sans avoir à compter en outre les décimes, centimes et fractions de centimes (qui sont en puissance et non en acte dans chaque pièce de un franc). Ou si l'on préfère, ces fractions étant implicites, je les comjDte toutes implicitement, en comptant les unités. De même, il suffit de faire coïncider les unités d'espace, de temps et de mouvement, pour faire coïncider implicitement toutes leurs fractions possibles. — Dans aucun cas, le mouvement fini n'a donc à épuiser deux infinis.

III. Argument de la Flèche. La flèche qui vole ne se meut pas dans le lieu où elle est, puisqu'elle y est, ni dans le lieu où elle n'est pas encore, puisqu'elle n'y est pas. Où donc se meut-elle? Nulle part. G'est-à-dire qu'elle ne se ment pas, ou que le. mouvement est identique au repos. — Zenon s'amuse ici à reconstruire un mouvement donné avec des points immobiles. Il est clair qu'il ne peut y réussir. A chaque point de son trajet, la flèche qui vole se distingue d'une flèche au repos pas une tendance dynamique ou un devenir. La flèche qui vole ne fait que passer par tous les points où une flèche au repos s'arrête. Il y a donc deux manières ditférentes d'être dans un même lieu : en repos ou en mouvement. El c'est cette' double modalité que Zenon oublie de distinguer.

IV. Argument : Le Stade. Soit un mobile AB qui passe simultanément devant deux corps, dont l'un est immobile, C ; et dont l'autre BA se meut, en sens inverse, à la rencontre de AB et avec la même vitesse que lui. II arrivera que le mobile AB, pendant qu'il parcourt une certaine longueur de C, aura franchi une longueur double de B\. D'où Zenon conclut « qu'une durée serait double d'elle-même ». — Raisonnement puéril, car la durée objective d'un mouvement ne se mesure par aucune longueur spatiale, si l'on fait abstraction des vitesses, ni par les impressions subjectives de la sensibilité du spectateur. 11 faut conclure seulement que dans une même durée

6i THÉORIE FONDAMENTALE : ACTE ET PUISSANCE

l'expliquer, il n'en existerait pas moins, et, loin de l'anéantir, nous n'aurions fait que constater, une fois de plus, les limites et rinfirmité de notre pauvre raison en face des premiers mystères de la nature.

Parfois, il est vrai, l'orgueil du philosophe se résigne à grand'peine à son impuissance native. Parfois, nous dit Arislote, il ose, « bravant et dédaignant le témoignage des sens », traiter d'illusion les faits les plus palpables dont il ignore l'explication. Le philosophe de Stagire se glorifie à bon droit de n'être pas au nombre de ces « raisonneurs insensés » qui traitent d'illusion tout ce qu'ils ne savent expliquer, sauf à ne pouvoir pas mieux expliquer ensuite l'existence de ces prétendues illusions. Il n'hésite pas à condamner, par les expressions les plus fortes, leur prétention ridicule, yeloîov, et à recommander vivement la méthode d'observation contre les théories purement spéculatives. L'observation directe n'est-elle pas mille fois plus claire que tous les raisonnements discursifs (1) ? Ne se fier qu'au raisonnement, ajoute-t-il ailleurs, en méprisant les sens, c'est donc une faiblesse d'esprit : infirmitas qusedam cogitationis est, àpp^ànzia ~[ç hn ^ixvofocç (2).

de temps, l'espace parcouru sera double, si la vitesse est double ou s'il y a deux vitesses égales additionnées, celles de AB et de BA, comme dans le cas proposé.

De ces subtilités, il ne faut pas conclure que Zenon fut absolument sceptique. S'il niait les phénomènes mouvants, c'était pour mieux affirmer les substances ; s'il méprisait le témoignage des sens, c'était pour relever la certitude de la raison. De nos jours, à la suite d'IIéraclite et de Hegel, l'école bergsonnienne prend la position diamétralement opposée qui n'est pas moins fausse : elle consiste à nier les substances pour exalter le mouvant. La vérité est entre ces deux extrêmes et concilie les deux éléments, mobile et statique.

(1) « Demonstrare qiise sunt perspicua (nota per se) ex obscuris (ex non perpicuis per se) ejus est qui non potest dijudicare quod est per se et quod non est per se notum ». Arist., Physic, 1. Il, c. 1, § 6. — Cf. 1. VIII, c. 3. — « Qui multum de intellectu confidunt, sensum deserentes, facile in rébus naturalibus errant. » Suarez. D. 1, sec. 1, no 29.

(2) Aristote, Physic, 1. VIII, c. 3, § 2, et 6 ; - Cf. 1. I, c. 2, § 6 ; 1. II, c, 1, g 6 ; c. 4, § iO, etc.

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