PREMIERE PARTIE : LE MOUVEMENT
Bien plus, dans le même instant, s'il n'y a plus d'être stable sous le changement, s'il n'y a que changement pur, vous ne pouvez l'arrêter au passage, le « congeler » ou le « cristalliser » pour dire ce qu'il est, car toute son essence serait d'être changeant et divers, et jamais identique à lui-même.
Qu'on le remarque avec soin : nous n'exagérons pas, ^^^^'^^ et c'est bien là la théorie exposée, sinon avec une tranquille audace, du moins avec une sérénité déconcertante, dans certains ouvrages contemporains, qui se font l'écho de Hegel, comme Hegel s'était fait l'écho du vieil Heraclite, en niant le principe de contradiction. On y lit, en effet, que « le propre de esse de l'être relatif (le devenir), est d'être non-identique à lui-môme ».. « H est en même temps identique et opposé relativement à lui-même. » Bien plus l'être et le non-être sont mis sur le même pied d'égalité: « L'idée d'être relatif est celle de néant relatif » (1).
De son côté, M. Le Roy n'hésite plus à nier la valeur Le Roy. objective du principe de contradiction. Pour lui, les contradictions logiques s'identitient dans « les profondeurs supra-logiques ». — « Ait delà de la logique: telle doit être la devise de l'inventeur. » — « L'invention... échappe au principe de non-contradiction », car <( il y a de la contradiction dans le monde ». — Sans doute, M. Le Roy veut bien accorder à ce principe quelque valeur subjective pour l'usage pratique : « H a son domaine d'application, dit-il, il a sa signification restreinte et limitée. Loi suprême du discours et non de la pensée en général (2). » Mais cette concession nous paraît vaine. Si la non-contradiction n'est plus la loi de la réalité, elle ne saurait demeurer la loi du « dis-
(1) D"^ Compagnion, Critiq... du Thomisme ; Lettre à V Ami du Clergé, 25 juin. 1907, p. 678, 679.
('2) Le Roy, Revue du Mélaph. et de Morale, 1905, p. 200-204.
cours », car toute la valeur du « discours » consiste en sa conformité au réel. Si la loi du « discours » ou de la pensée ne correspond plus à la réalité des choses, elle n'est plus qu'une formalité subjective et trompeuse, à laquelle nous ne pouvons plus ajouter foi. Elle n'est plus qu'une habitude menteuse et tyrannique, dont il faut s'émanciper.
D'autre part, admettre a prHori que la réalité n'est plus soumise à la loi de non-contradiction, et que la contradiction peut être au fond des choses, c'est admettre que si l'absurde est impensable, il n'est pourtant pas impossible ; que, par exemple, le réel pourrait être identique au non-réel, la pensée identique à la nonpensée, et tout l'édifice de la pensée s'écroule une seconde fois dans l'abîme du scepticisme. Tant il est vrai qu'on ne fait pas sa part au scepticisme, et qu'après avoir admis la contradiction dans le réel, on ne peut plus l'exclure de la pensée qui doit représenter ce réel. Hége). Hegel avait déjà formulé les mêmes paradoxes, et sa célèbre maxime : « l'absolu, c'est l'identité de l'identique et du non identique, » ou « l'identité de l'être et du néant « (1), loin d'être une simple boutade, est le pivot essentiel de tout son système, qu'il ne cesse de commenter à chaque page de ses 17 volumes.
En cela, il se reconnaît le fidèle disciple d'Heraclite. « Heraclite, écrit-il, ce hardi penseur est le premier qui, même avant les sophistes grecs, ait prononcé ce mot profond : « Vêtre et le néant sont même chose » (2). (( 11 est le premier qui ait dit ce grand mot, qui ait vu le concret et l'absolu dans l'unité des contraires. » Il est donc pour Hégcl le plus grand des ancêtres: « c'est ici, ajoule-t-il avec enthousiasme, c'est ici qu'il faut dire: Terre ! 11 n'est pas une seule des propositions
(1) Hegel, CEwrres complètes (1832-45), 2^ édit., t. XIV, p. 171, 22G.
(2) Hegel, Ibid.,\. XIV, p. 305.