‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 40 sur 118 · PREMIÈRE PARTIE : LE MOUVEMENT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE : LE MOUVEMENT

en effet, dans ce système, en quoi puissent se transformer les êtres, puisque tout est identique à tout (i). » Si tout est identique, assurément, à quoi bon changer pour rester identique ? le changement n'a même plus de sens. Ainsi la thèse outrée que le mouvement seul existe a fini par rendre impossible le mouvement lui-même, justifiant la célèbre parole d'Aristote : « le malheur commun de toutes ces belles théories, c'est, comme on l'a répété cent fois, de se réfuter elles-mêmes » (2),

Mais à quoi bon tous ces raisonnements avec des ç^^^^^^^ adversaires qui nient le principe premier de tout rai- ^^^"îe sonnement? Quittons les hauteurs de la métaphysique, pour redescendre sur le terre-à-terre de la vie pratique, et nous nous convaincrons facilement que la théorie de l'identité ne peut être vécue.

Aristote a préconisé ce genre de réfutation des sophistes, le seul qui puisse les toucher. Pourquoi, leur demande-t-il, celui qui veut se mettre en route pour Mégare se met-il en marche au lieu de rester en repos? Pourquoi en sortant, un beau matin, évite-t-il de tomber dans un puits ou dans un trou qui se rencontre sur ses pas... si tomber et ne pas tomber sont identiques, également bons ou mauvais ? (3) « Pourquoi quand le médecin leur prescrit tel remède, le prennent-ils volontiers? car si, selon eux, il est identique qu'une chose

(1) « Accidit eis qui simul dicunt esse et non esse, magis dicere quiescere cimcta, quam moveri. Non enim est in qnod quicquam muletiir,où '/à^o ettw d^ort uîtot^iD-t : namomnia omnibus insunt.» Arist., Mela.,'l. III, c. 5, g' 16.

(•2 «. Accidit igitur id quod fertur vulgo liis omnibus orationibus eas seipsas périmera, aùrov; î'xvroj; x-jy.tpù-j. » Arist., Meta., II. III, c. 8, § .T — Autre argument : Pour constater le mouvement réel des objets, il faut être au repos ; que si nous n'y sommes jamais comme on le prétend, impossible de constater le mouvement qui pourrait bien n'être qu'apparent. Cf. Meta., 1. X, c. 5, § 10-11.

(3) Arist., Méia., 1. III, c. 4, ,^ 'i4.

Conclusion.

soil ou ne soit pas un remède ; identique de le prendre ou de ne pas le prendre, ils devraient rester indilTérents. Et cependant ils prennent fort bien le remède prescrit, parce qu'ils croient à la dilïérence des choses bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, et non à leur identité; ils croient aussi à la persistance dans les choses sensibles (telles que le remède) d'une nature qui demeure la même, avec les mêmes propriétés, sous le flux perpétuel des accidents (i). »

Impossible à un homme sensé de résister à ce nouveau genre de preuve. Aussi Aristote avait-il bien raison de croire que si, au lieu d'argumenter avec Heraclite, on l'eût ainsi interrogé, on l'aurait vite acculé à Tubsurde ou à l'aveu que le principe de contradiction est la loi du réel, non moins que du discours, et qu'il ne saurait être la loi du discours, s'il n'était pas la loi du réel. 1] est clair qu'en soutenant le contraire « Heraclite ne s'était pas très bien compris lui-môme (2) ».

Voilà donc où aboutit logiquement la thèse fameuse du perpétuel et universel devenir ; elle conduit à la négalion de l'être, et partant à la contradiction et au néant de la pensée et de l'action. L'être et la vérité étant identiques,comme nous le verrons plus tard en détail, — car la vérité n'est que l'être dans son rapport avec l'intelligence, — il arrive que la vérité s'évanouit avec l'être et subit le môme sort. Elle n'est plus et devient insaisissable, étant comme Têtre dans un perpétuel et total changement (3). Si nos adversaires retiennent encore le mot de vérité, il est vidé de son sens naturel ; rien n'élève la vérité « nouvelle » au-dessus du fait sensible

(1) Arist., Mêla., I. X, c. 5, § 10.

(2) Aristol., Ibid., § 8.

(3) « Heraclite, dit Aristote, suppose que tous les objets sont dans un perpétuel écoulement et qu'il n'y a pas de science possible pour des choses ainsi faites. » Mêla., I. I, c. 6, § 1 ; 1. IX, c. 4, § 6; 1. XI c. 10, § 11 ; 1. XII, c. 4, § 2.

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