PREMIÈRE PARTIE : LE MOUVEMENT
qui passe, et le caractère absolu des premiers principes du sens commun s'est évanoui dans le perpétuel écoulement des choses. Aussi M. Le Roy n'hésitait plus à le proclamer, sous la forme d'interrogation qui lui est chère: « Y a-t-il des vérités éternelles et nécessaires? on en peut douter » (1). C'est le triomphe élégant du scepticisme radical. Triomphe il est vrai bien éphémère, carne pouvant plus rien affirmer ni rien nier sur le réel, ou pouvant tout affirmer et tout nier à la fois, la pensée du sceptique s'est elle-même suicidée.
Ces conséquences et leur gravité suprême ont déjà montré au lecteur l'importance capitale du problème qui se pose sur la coexistence dans l'êlre créé du mouvant et du stable, du dynamique et du statique ; ce sont là deux aspects du même être, et l'on ne peut sacrifier l'un au profit de l'autre sans tomber dans le paradoxe, soit en niant le devenir, soit en supposant un devenir pur qui ne devient jamais quelque chose, où tout se dissout sans que rien se survive et progresse (2). Il faut donc maintenir les deux termes du problème, maintenir sans défaillance les deux bouts de la chaîne dont on ne voit pas encore la continuité, et chercher avec confiance le chaînon médiateur qui les unit.
C'est ce que nous allons essayer, sous la conduite d'Aristote et de S. Thomas, mais qu'on nous permette auparavant de noter deux importants corollaires de ce qui précède : le premier sur la nature et le rôle naturel de l'être substantiel ; le second sur la prétendue connaissance cinématographique d'après M. Bergson.
(1) Le Roy, Revue de mêla, el de morale, 1907, p. 167. Cf. juillet, p. 480, etc. « Axiomes et catégories, formes de rentendement ou de la sensibilité, tout cela devient, toatcela évolue, l'esprit humain est plastique et peut changer ses plus intimes désirs. » Ibid., 1901, p. 305.
(2) « Clarum est quod nec illi qui omnia quiescere dicunt, verum dicunt, nec qui omnia moveri. » Arist., Meta., l.III, c. 8, § 6.
uTubl I- Corollaires?/?' Vêtre substantiel, — Sous les phésiance. nooiènes qui changent et qui passent, il y a donc une réalité stable qui demeure; sous le mouvement, une chose qui se meut ou se laisse mouvoir, et c'est celte réalité sous-jacente que tous appellent du nom de substance, 70 yTToxEtjaevov, d'être subsistant, ou tout simplement du nom A'être^ par opposition aux modes d'être cliangeants et accidentels, qui sont bien moins des êtres véritables que des rayonnements, des manifestations de l'être, ou si l'on veut des entités dérivées, cns-entis.
Sans doute, cette réalité substantielle peut n'avoir elle-même qu'une persistance ou une durée relative, en ce sens qu'elle peut n'être pas éternelle ni immortelle. Par exemple, cette réalité permanente que ma conscience saisit au fond de moi-même a pu naître et pourra un jour mourir, et alors la question se pose de savoir si un être qui a un commencement et une fin, ne serait pas lui aussi un être dérivé, un être second, exigeant un Etre nécessaire et absolu. Mais c'est là une question trop complexe que nous ne pouvons aborder aujourd'hui, et qu'il nous suffit de laisser entrevoir.
Nous nous contenterons ici, après avoir montré la réalité de cet être substantiel qui se cache sous les phénomènes, — ou plutôt qui se manifeste par eux, — d'en so,, expliquer la raison d'être et le rôle naturel. S'il faut une '^Vôfe substance sous le phénomène, c'est d'abord parce qu'il eWa- ^^^^ ^^ support au mouvemen déjà reçu, ainsi qu'à tou- ""''"*• tes les autres modifications passives ; il faut, sous la passion, un être qui pâtit (1). Mais ce premier rôle statique de la substance, quoique essentiel, n'est pas le seul, ni môme, à notre avis, le principal. S'il faut une substance
(1) Oùx £(TTt 3è zt'vïiTiç TTy.pi rà Kpiyiixrx ', Arist., Meta., 1. X, c. 9, S 1.