PREMIÈRE PARTIE : LE MOUVEMENT
SOUS le phénomène, c'est surtout parce qu'il faut un agent sous l'action ; sous l'apparition un être qui paraît, en un mot, sous FefTet une cause, car il serait contradictoire de supposer des actions sans agent, des rayonnements sans un foyer,des etTets sans cause. Et c'est pour n'avoir pas compris ce rôle dynamique de la substance à l'égard de ses accidents (1), si profonde'mcnt analysé par les scolastiques (2), que plusieurs philosophes ont essayé de s'en passer. Ils ont cru faussement que ce rôle était imrement statique; que la substance n'était qu'un « théâtre inerte » de changement, et le phénomène un « vêtement tout fait d'avance » (3), comme une « mince pellicule » dont notre imagination habille ou déshabille un être invisible et inutile, partant un ôtrefantôme qu'il faudrait supprimer comme irréel.
Ce double rôle, à la fois statique et dynamique, de soutien et d'activité productrice des accidents, pourraitil êlre rempli par quelque autre élément surajouté aux phénomènes, tel qu'une c< loi objective », comme le
(1) H ô-jTiK v-p'/jh y,v.i aiTix Tt; èœtu. Arist., Mêla., 1. YI, c. 17. § 1. 'AtTtov TTjOwTov TO'J Etvat. Ib'id . , S 10 : et I. VII, c. 2, § G.
(2) Cette causalité efficiente de la substance par rapport aux accidents est enseignée par S. Thomas et tous les scolastiques ; la seule question en litige entre eux est celle de la nature de cette causalité. — La substance joue-t-elle le rôle de cause efficiente piincipale ou seulement instrumentale ? Par ex., lors de la production d'une substance, se trouve-t-on en présence de deux actes, dont l'un serait la production de la substance, l'autre la génération des accidents par cette même substance (telle est la doctrine de Suarez) ; ou bien, n'y a-t-il qu'un seul acte consistant dans la production simultanée delà substance et des accidents, avec celte réserve que la substance jouerait dans la génération des accidents le rôle d'une cause instrumentale (c'est l'opinion de S. Thomas) ? — Mais dans l'une et l'autre thèse, la causalité de la substance est sauvegardée, en sorte que dans les deux opinions la nature des accidents permet de conclure par induction à celle de la substance, tandis que dans l'opinion de Kant il serait impossible de s'élever du phénomène au noumène qui reste inconnaissable. Cf. S. Thom., Quodlib., IX, a. 5 ; — Siim. TheoL, p. I, q. 77, a. 6. 7 — la 2se, q. 77, a. 1. — De Virtut., q. 1, a. .3 ; — De Verit., q. 14, a. 5 ; — //;. IV Sent., q. 1, a. 1. — l'rraburu, Onlol., n»' 319-325 ; — De Maria, Ou loi., p. 578, etc.
(8) Le Roy, Revue de Mêla, et de Morale, mars 1907, p. 132.
pensait M. Fonsegrive (1), ou bien un « entrecroisement de rapports », ou une « limite inlernè de convergence », comme l'insinuait M. Le Roy ? » (2) — Il est clair que non. Ce ne sont là que des métaphores incapables d'aueSs ^""^^ efficacité réelle. Une « loi » n'est qu'une manière 'î^ser? ^'^^^^ o" d'agir, uniforme et constante, qui suppose l'être et l'agent au lieu de les remplacer. A son tour, « l'entrecroisement des rapports » suppose la réalité des termes en rapport et dont les activités s'entrecroisent. Quant à la « limite de convergence, c'est là un i'Iéal qui ne peut être atteint, pas môme visé, sinon par des réalités dynamiques assez subsistantes pour converger vers cette limite. — Ajouter avec M, Le Roy, que <( l'existence est effort, montée, progrès » (3) ne sauve pas sa thèse. Pour monter et progresser il faut déjà être, car l'être est antérieur, au moins logiquement, à son effort et à son progrès.
M. Rergson nous parait encore moins heureux lorsqu'il essaye de remplacer la substance des choses par leur « durée ». La « durée », nous dit-il, « est la substance même des choses (4) ». Deux critiques suffiront à montrer le peu de solidité de cette hypothèse :
1° La première est qu'aux yeux du bon sens, la durée est un mode d'être ou un attribut, et la question demeure entière : à qui appartient cet attribut ?
2° La seconde critique est que la « durée », au sens de M. Bergson, étant elle-même « une réalité qui passe » (5), un écoulement perpétuel des choses, sans aucun élément fixe, il faudrait en conclure, au contraire,
(1) Fonsegrive, Eléments, t. II, p. 233.
(2) Le Roy, Bévue de Meta, et de Morale, juillet 1907, p. 476, 488.
(3) Le Roy, Ibid., mars 1907, p. 159,
(4) Bergson, L'Evolution créatrice, p. 259, 260. — « Le temps en est Tétofife même... il n'y a pas d'ailleurs d'étoffe plus résistante et plus substantielle. >> Ibid., p. 4.
(5) Bergson, Ibid.,^. 331.