PREMIÈRE PARTIE : LE MOUVEMENT
que rien ne persiste et ne dure. Aussi vanle-t-il luimême l'hypothèse « où le changement deviendrait enfin la substance même des choses (1) ». La durée, sans substance qui dure, s'évanouit donc à son tour, dans un perpétuel changement, comme un fantôme qui disparaît en naissant, pour renaître à l'instant suivant. Mais ces renaissances successives constituent une série de phénomènes nouveaux, et nullement la durée ou la permanence identique du premier.
M. Bergson a bien vu cette difficulté: « la permr(nence, dit-il, ... consiste en cette répétition (2). >; Or sa réponse à cette grave objection ne l'a pas résolue : « si ce qui se défait dure, réplique-t-il, ce ne peut être que par sa solidarité avec ce qui se fait. » — Mais comment parler delà solidarité de ce qui n'est plus? Ce qui n'est plus aurait-il encore quelque attribut réel? D'ailleurs cette solidarité serait-elle réelle, comment pourrait-elle faire durer ce qui n'est plus? Celte métaphore brillante de la solidarité n'est donc qu'une solution purement verbale.
Il reste acquis que M. Bergson a remplacé la continuité et la « permanence » des individus par leur « répétition », et qu'il a ainsi rendu inintelligible l'identité permanente de nos mémoires individuelles et de nos personnes. Nouvelle preuve, par l'absurde, qu'on ue remplace pas la substance.
Elle est la source dynamique d'où jaillissent les phénomènes, et qui nous rend intelligible à la fois leur apparition et leur constante récurrence. Point d'action sans agent, point de phénomène sans cause, comme nous le démontrerons plus loin, en traitant du principe de causalité.
(1) Bergson, L'Evolution créalrice, p. 259, 260-
(2) Bergson, L'Evolution créatrice, p. 325. — Au contraire, il dit p. 46: « la même réalité concrète ne se répète jamais. La répétition n'est donc possible que dans l'abstrait. »
^"uences' '-"^ IlièsG Contraire csl lellemeiil invraisemt/fable, aux vci-a'ires y^ux clu boii scHs, quG nos phénoménisles bergsonni6ni.Te« ^^^^^ n'ont pu la soutcnir jusqu'au bout. A près avoir nié la substance, et laissé en Vair ses manifestations, comme dans une vaste phantasmagorie ; après avoir essayé de nous montrer ce fantôme sans substance de V Evolution créatrice, qui ne crée aucune chose mais qui se crée elle-même, en évoluant dans le vide, — nous rappelant ainsi, malgré nous, la fameuse chimœra hombylans in vacito de Rabelais, — nous les voyons tout à coup se reprendre, à la page suivante, où ils ressuscitent <v un principe de création mis au fond des choses (1) », c'est-à-dire un « noumène fondamental sous-jacent », une « continuité profonde sous-jacente », un grand « Tout » où sont les « racines réalisantes » de chaque chose (2), en un mot une réalité permanente quelconque, qui, pour être supposée fort gratuitement unique et panthéistique, n'en est pas moins une substance, la substance indispensable à la production et au soutien des phénomènes. Et cette contradiction est tellement fatale, qu'Aristote la signalait déjà chez les disciples d'Heraclite. « Du reste, disait-il, nous ne croyons pas nous tromper en supposant que ces philosophes aussi admettent une autre substance des choses, qui n'est soumise absolument ni au mouvement, ni à la destruction, ni à la production (3). »
Il n'y a donc pas de phénomène sans substance, de mode d'être sans être, d'action sans agent, de mouvement sans chose mue, et c'est là une vérité fondamentale, — qui n'est nullement admise « pour satisfaire notre imagination (4) », comme le dit M. Bergson, mais pour satisfaire aux premiers principes de la raison.
(1) Bergson, L'Evolution créatrice, p. 299.
(2) Le Roy, Jbid., mars 1907, p. 139, 142, 143.
(3) Aïisi., Meta., 1. III, c. 5, § 4.
(4) Bergson, L Evolulion créatrice, p. 325.
PIIEMIÈHE l'AKTlE : LE MOUVEMENT 93
Eu elïot, impossible d'admettre le principe d'iden- principe tité sans le principe de srJ^stance : ils sont au fond les substance mêmes. Le principe d'identité affirmait, nous l'avons vu: ce qui est est ; tout être est égal à lui-même ; tout être est un et le même. Or le principe de substance se formule ainsi: loulêtre est un et le même, sous ses rnanières dêtre multiples et diverses. C'est donc une répétition du premier, avec le nouveau lappoit d'opposition en tre l'être et ses phénomènes. Puisque les phénomènes sont multiples et divers, tandis que l'être est un et le même, il serait contradictoire de les identifier. Il faut donc les opposer, opposer l'être de soi, per se, qui est un et le même, à l'être dérivé, per accidens, qui est multiple et divers, et la seconde formule ne fait qu'exprimer cette opposition. En formulant ainsi les oppositions et les contrastes, la lumière jaillit plus éclatante. Elle nous fait voir comment l'être, tout en restant un et le même, peut produire des actions multiples et diverses ; comment le multiple et le divers peuvent jaillir du sein de l'être un et le même, sans aucune contradiction. Et désormais nous avons compris le multiple et le divers en fonction de l'un et de l'identique, le devenir en fonction de l'être ; nous avons fait la variété dans l'unité, et notre raison est satisfaite.
Tel est le principe tle substance. Nous le reconnaissons pour la pierre angulaire de cette philosophie respectueuse du sens comm.un, qui se glorifie à bon droit d'être appelée la philosophie de l'être, par opposition à la philosophie du devenir ou du non-être, qui est une sophistique, suivant le mot sévère de Platon qu'Aristote a fait sien en le déclarant « parfaitement juste » : « la sophistique roule sur le non-être (l) » ; ou ce qui
(1) « Ouare non maie Plato ait, quum dixit sophisticam circa nonens immorari, tov To^t^rviv moi rô uy) o-j Sta-otêjjK. Meta., 1. X, c. 8, § 2. — « Et pillantes de ente Iractare, de non ente dicunt, xat oiôuvjotroo-jliyia, nspi roïi y:h o-jro; léyouviv . Mêla., 1. III, c. 4, § 17.
9i THÉORIE FONDAMENTALE: ACTE ET PUISSANCE
revient au même : toute philosophie qui roule sur le non-être est une sophistique.
"Coro». 11. Corollaire swr la prétendue connaissance ciné- ''méui*' tnatographique de M. Bergson. — Après avoir admis phore. q^,e tout est mouvement ou devenir, et d'autre part que l'intelligence ne saisit que l'iinmobile, — double hypothèse où l'on suppose que ce monde est contradictoire et fait au rebours du bon sens, — iM. Bergson en a conclu que la connaissance humaine se bornait à prendre des « vues instantanées » sur la réalité mouvante, et que la succession rapide de ces instantanés nous donnait l'apparence de cette réalité mouvante. De là, la célèbre comparaison, dont il est l'inventeur, de l'esprit humain avec le merveilleux appareil du cinématographe, qui produit l'apparence du mouvement par la succession rapide de vues immobiles. De là aussi son dédain pour toutes nos idées ou concepts « fixes », « cristallisés », qui « réilient maladroitement » la réalité perpétuellement fluente, et qui partant sont mensongères. Ici l'anli-intellectualisme, ennemi-né de l'idée, prend des airs de triomphe, grâce à une métaphore brillante, et nous avons à démasquer les confusions et les erreurs multiples que cette figure de rhétorique a su recouvrir de son éclat trompeur. Elles sont fort nombreuses assurément, et nous ne prétendrons pas les relever toutes ; voici du moins en abrégé les principales : Les 1° Que si tout n'est pas mouvement, s'il y a du stable
qa'ene SOUS Ic mouvant, comme nous venons de l'établir, cette partie tout ou moins de la réalité doit bien pouvoir être représentée par des images ou des concepts stables, et « l'instantané » de M. Bergson est ici parfaitement inutile.
2' Dans les phénomènes mouvants eux-mêmes, le
recouTre.