‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 44 sur 118 · PREMIÈRE PARTIE ^ LE MOUVEMENT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE ^ LE MOUVEMENT

mouvement n'est pas toujours tellement rapide que l'instantané soit requis, et le photographe peut tout aussi bien faire la pose. Ainsi pour photographier les tours de Notre-Dame, quoiqu'elles soient changeantes avec le temps, puisqu'elles noircissent et s'effritent, la pose du photographe peut être aussi longue qu'il voudra. L'image immobile peut donc représenter un mobile si peu changeant.

3° Lors même que nous ne prenons que des instantanés successifs sur les choses mobiles qui passent, ces instantanés n'ont rien de faux ni de trompeur. Ils sont du réel, car ce n'est pas arrêter le mouvement ni le « réifier maladroitement » que d'arrêter sa pensée à tel ou tel point. Considérer ces points, par abstraction, comme en dehors du temps, ce n'est pas les fixer mais y fixer notre attention ; ce n'est pas changer et déformer la réalité, ni changer les termes du problème qu'elle nous pose.c'est seulement étaler ces termes pour prendre le temps de les étudier. Aucune illusion dans ce procédé d'étude (1). Tandis que le devenir deM.Bergsgon,sans lois fixes et sans points de repère, sur lesquels notre esprit puisse avoir une prise ou se reposer pour les mieux étudier, serait absolument inintelligible et intraduisible en langage humain.

4" Enfin il n'est pas moins faux que nous ne puissions prendre sur le mouvant que des vues immobiles ou des instantanés discontinus. Le regard de notre conscience à l'intérieur, ou celui de nos yeux à l'extérieur, peut fort bien suivre le fil d'un mouvement intérieur ou extérieur, sans aucune discontinuité. Entre le point A et le point Z, le commencement et la fin du même mouvement, aucun hiatus, mais continuité parfaite dans notre

(1) Cf. Arist., .Vêta., 1. XII, c. 3, i 8, 9. — D'où l'adage scolastique abstrahenlium non est raendacium : 0-jùi yh-zctt -l-'Ao; /^upi'Çi'jTorj. Phys., I. Il, c. 2, §3.

représenlalion.Et c'est précisément dans la constatation de ce passage continu entre deux termes, que je saisis l'existence et la nature du mouvement, car sans cette expérience je n'en aurais aucune idée.

Du reste, ma conscience ou mon œil ne sont pas les seuls instruments à jouir du privilège d'enregistrer le continu successif, et puisque M. Bergson aime ce génie de comparaison, qu'il observe de plus près, par exemple, le Kodak panoramique tournant, il le verra enregistrer en tournant la vision successive d'un immense paysage, ou la continuité du môme mouvement. 11 en conclura que l'instantané discontinu n'est pas le seul mode que nous ayons pour saisir le mouvant, et que nous avons aussi, quand il nous plaît, des images mouvantes du mouvement.

Ce qui H Qe qui a trompé M. Bergson, c'est que pour mesurer le mouvement, il nous faut des points de repère fixes et des mesures fixes, tels que des millimètres ou des secondes invariables. Car si les mesures étaient variables, et fluentsles points de repère, il serait impossible de rien mesurer. Mais de là à conclure, comme il le fait, que nous conceoons le mouvement comme l'addition de positions immobiles, et le temps comme l'addition d'instants intemporels, il y a tout un abîme. Et il est entièrement faux qu'Aristote ou S. Thomas aient jamais songé à (( reconstituer artificiellement la mobilité en combinant des immobilités les unes avec les autres (1) ». Nous n'avons jamais prêté le flanc à une telle critique, comme nous le montrerons bientôt en traitant de la nature du mouvement.

Mais ce qui a surtout trompé M.Bergson, c'est une autre méprise encore plus grave : il n'a pas suffisamment distingué l'image sensible de l'idée ou concept intellec-

(1) Revue du mois, 10 septembre 1907, p. 354.

Bercson

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