‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 47 sur 118 · PREMIÈRE PARTIE : LE MOUVEMENT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE : LE MOUVEMENT

Âristote et S. Thomas (l). Ce sont, en effet, les idées générales qui permettent au savant de prévoir l'avenir avec assurance ou de reconstituer le passé le plus reculé: ce qui, de l'aveu unanime, est le plus beau triomphe du génie humain. Seules, elles peuvent faire l'accord entre les hommes et donner à la vie morale et sociale une base solide. Les images instables et fugitives sont trop individuelles et trop changeantes pour faire cet accord et rien fonder de durable.

Non seulement l'idée crée la science et la morale, mais encore c'est elle, c'est l'idéal qui inspire le génie de l'artiste et du poète, aussi bien que la conception du plus humble artisan. Tout se dit et tout se fait à son image, on ne peut s'en passer. Aussi nos anti-intellectualistes, après avoir fulminé contre l'idée, sont les premiers à s'en servir à chaque instant, à en remplir leurs ouvrages, alors même qu'ils affectent de la déguiser sous de brillantes images (2). Répétons-le encore une fois : on ne peut s'en passer ; elle est la vie de l'esprit et de l'action ; elle est le moteur universel.

Terminons cet important corollaire, en dévoilant la ?''^'."'

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source première d'une si grave erreur, qui vicie à sa "'*"'■ racine même la philosophie « nouvelle » de nos modernes Héraclites. Aristote nous y aidera puissamment.

(1) « Un joueur d'échecs, par exemple, ne crée pas une science en gagnant une partie. Il n'y a de science que du général » (Poincaré, La Science et l'Hypothèse, p. 13). — « Omnis scientia est universalium... Quodam modo scientia est universalis (dans ses principes), quodam modo autem minime (dans ses applications particulières). » Arist., Meta., 1. XII. c. 10, § 8. — Cf. I. V, c. '2, § 10 et 1. XII, c. 9, § 19.

(2) « Je me refuserai toujours à comprendre qu'un homme qui écrit des livres remplis de pensées, soit anti-intellectuel, qu'il oppose l'instinct à l'intelligence. Il y a là une contradiction interne... Que l'on prétende aboutir à l'anti-intellectualisme par des raisonnements, ce sera toujours pour moi une absurdité dépourvue de sens. » Borel, Revue de Mêla, et de Morale, nov. 1907.

Ce qui a causé l'erreur de ces philosophes, observe le Stagirite, ce n'est pas leur peu d'amour pour la vérité. « Comment donc, s'écrie-t-il, des gens qui la recherchent et qui l'aiment avec tant de passion, s'en font-ils des idées si fausses, etl'onl-ils si singulièrement interprétée, à ce point que ceux qui débutent dans l'élude de la philosophie, en sont scandalisés et absolument désorientés ? Rechercher la vérité ne serait-ce donc que poursuivre des oiseaux qui s'envolent (1) ? »

A cette question, vieille de plus de deux mille ans et toujours actuelle, toujours palpitante d'intérêt, voici ce que répond aussitôt le Philosophe : « Leur erreur vient de ce qu'ils ont confondu les sens et la raison, et que le sensible leur a paru dans un perpétuel changement... Ce qui a causé leur erreur, c'est que tout en étudiant sincèrement la vérité, ils ne voyaient d'êtres réels que dans les choses sensibles exclusivement. Or. . . c'est en voyant que cette nature tout entière que nous avons sous les yeux est incessamment livrée au changement, et qu'il est impossible de savoir la vérité sur ce qui change sans cesse, que ces philosophes ont été poussés à croire que l'homme ne peut jamais conquérir la vérité, au milieu de ce bouleversement perpétuel et général. C'est là l'hypothèse qui fit fleurir la plus extrême de toutes les doctrines que nous venons de citer, celle des soi-disant disciples dHéraclite, parmi lesquels il faut compter Cratyle, qui en était arrivé à ce point de croire qu'il ne devait même plus proférer une seule parole, et qui se contentait de remuer le doigt. Il faisait un crime à Heraclite d'avoir osé dire qu'on ne pouvait jamais se baigner deux fois dans la môme eau courante, car pour lui il pensait qu'on ne pouvait pas même dire qu'on s'y baignait une seule fois ...»

(1) Tô '^àp Ta TTêTopiEva o(wx£/.v To Çy/T£Îv av £tv! TvîV àlriBîiyy . Arist , Mêla., 1. III, c. 5, § 10,

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