PREMIERE PARTIE : LE MOUVEMENT
Pour guérir ces esprits malades, ajouterons-nous avec ^^l;^l^^ Aristote, « il faut leur montrer et leur persuader qu'il A'^fs^of^. existe sous le sensible mouvant, une nature subsistante et immobile », et que nos sens auraient beau être paralysés ou détruits, et tout le sensible supprimé, comme dans une nuit universelle, les êtres de la nature ne seraient pas anéantis pour cela, car « il serait impossible que les objets qui causent la sensation n'existassent plus parce que la sensation n'aurait plus lieu (1)». De même pour la pensée, serait-elle détruite, il n'en resterait pas moins vrai éternellement que 2 4-2 = 4.
En d'autres termes, il faut, pour les guérir, leur montrer comme un fait inéluctable cette loi de l'esprit humain, contre laquelle aucun mortel ne saurait s'insurger : « nous ne connaissons jamais quoi que ce soit qu'à cette double condition qu*il y ait quelque chose qui subsiste d'un et didentique, et aussi des (principes) universels (c'est-à-dire l'être et les principes nécessaires qui nous l'expliquent)... c'est bien là une nécessité incontestable... à moins de soutenir cette énormité que la science se réduit à la sensation (2) ».
On ne saurait mieux dire aujourd'hui, après vingt siècles de progrès, ni plus clairement démasquer l'erreur fondamentale de cette philosophie « nouvelle » qui se dit elle-même néo-positiviste et anli-intellectuelle, oubliant que « toute la dignité de l'homme consiste, — non à sentir, — mais à penser »; oubliant aussi que le premier devoir du philosophe, qui cherche à expliquer la nature humaine, est de ne pas la mutiler, sous prétexte de la mieux expliquer. Or c'est bien de celte mutilation qu'ils se rendent coupables lorsqu'ils appellent l'idée « mensongère » (parce qu'elle exprime l'im-
(1) Arist., Mêla., 1. III, c. 5, g 7, 10, 12, 21. — Cf. I. XII, c. 9, .U9.
(2) Arist., Mêla., 1. Il, c. 4, Si, 3.
muable) et qu'ils érigent en principe qu'il faut «retrouver le sensible (seul vrai, parce qu'il est mouvant) sous l'intelligible mensonger qui le recouvre elle masque, — et non, comme^on le disait autrefois, retrouver l'intelligible sous le sensible qui le dissimule (1)».
Par cette mutilation, les néo-positivistes renversent la législation de l'entendement humain, dont ils ne peuvent pourtant pas plus que nous se passer, puisqu'ils se servent de l'idée, et partant l'affirment encore au moment même où ils la nient.
Tel est le vice fondamental ou le point vulnérable, nous allions dire : le talon d'Achille de la Philosophie « nouvelle », et c'est Aristote qui, le premier, a su visei\j droit et frapper juste.
(1) Le Roy, Revue de Meta, et de Morale, mars 1907, p. 201.
L'Acte et la Puissance.
Entre les deux excès contraires de Parménide et d'LIé- imhTe raclite,qui niaient ou le mobile ou l'immobile, Platon s"é- T°m'mo-
taitdéjà maintenu dans un juste milieu ; il avait admis la coexistence nécessaire, dans le devenir, de deux parties impossibles à identider : « de l'immobile et du mobile », oude ce qu'il appelle avec ses contemporains, « l'être et le non-être » (1). Mais il a laissé à son disciple Aristote le soin et la gloire de pousser à fond l'analyse de ce fait vulgaire et si mystérieux du mouvement ou du devenir, et d'en formuler une théorie scientifique solidement assise sur les bases positives de l'expérience (2) . Celui-ci remarque, tout d'abord, que dans la nature le mouvement succède au repos, et le repos au mouvement. Je pense, j'écris, je parle ; mais je ne pense pas toujours, je n'écris pas toujours, je ne parle pas toujours. Et lorsque je me repose^ je sens très bien que j'ai la puissance d'agir: cette puissance, ma conscience la saisit très clairement lorsqu'elle fait effort pour passer à l'acte et qu'elle se déploie librement dans l'action.
(1) Voir dans le Timée les pages célèbres sur la yùpa.
(2) Cf. Arist., Mêla., 1. IV. c. 12 et 1. VIII entier. — On nous a reproché de donner « moins des preuves que des applications de la théorie » (Baudin, Revue thomiste, mai 1899, p. 169). Mais c'est là une méprise. A la suite d'Aristote, nous constaterons des faits ; et leur analyse loyale suffira à dégager les notions d'acte et de puissance, en montrant en même temps leur réalisation dans la nature. Or c'est bien là une preuve, non a priori sans doute, mais expérimentale par induction, la seule preuve possible. Par ce procédé on construit la vraie métaphysique, celle qui ne doit être que « la plus haute abstraction dos faits observés » .
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Le, Il y a donc un état d'action et un état de repos, ou
plutôt un état de force latente où l'être possède la puissance de produire l'action ou l'état qu'il ne possède pas encore. De là découle la distinction fondamentale entre Viifs- y acte, <.<. ivzekiyzioc )),et la puissance , ^^ ^vvocixic » . Lorsque le mouvement est produit ou subi, l'objet possède alors en acte, « z^jspyivMq », la qualité qu'il ne possédait pas réellement auparavant, si ce n'est en puissance,
« ôuyajatzwç » (I ) •
Et comme l'être en puissance contient une indétermination, ~o àipfjTov, et une imperfection, -ô d-elig, qui ont disparu dans l'être en acte, nous en concluons que l'acte est la détermination, l'achèvement, la perfection de la puissance. Telle est la notion générale de Y acte. Après avoir désigné originairement l'^c^îon ou l'opération (2), on l'a étendue à toute autre qualité ou perfection de l'être, et jusqu'à l'être lui-même, en tant qu'être, car l'être est la première perfection (acte premier) d'une chose.
Ainsi le disciple qui vient à l'école du docteur n'est pas encore réellement docte, doctus in acta ; cette qualité lui manque, mais il est apte à l'acquérir. Il est donc en puissance de devenir docte, doctus in potentia ; tandis qu'un idiot serait incapable de le devenir. Un grain de sénevé peut germer, croîlre et devenir un grand arbre, un grain de sable ne le peut pas. Le fer que l'on plonge dans la fournaise n'est pas encore incandescent, mais il peut le devenir, tandis qu'un autre corps, l'eau, par exemple, ne possède pas la même aptitude.
(1) Dans la langue d'Aristote, les deux mots'Evspyeta et 'EvT£),£';^cta sont généralement synonymes. Cependant le premier indique plutôt YacLion (vj soyw) et le second Vélal final qui en résulte [èv-réïoi-'î'xM), d'après Trendele nburg et d'autres philologues modernes. Cf. Aristote, Mêla., I. VIIl, C.3 et 8.
(2; « Nomen actus (a verbo agere) primo fuit attributum operationi, sic enim quasi omnes intelligunt actum .» S. Thomas, Quaesi. disp. de Potent., q, ], a. 1, c.