‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 65 sur 118 · PREMIÈKE PARTIE : LE MOUVEMENT · texte numérisé non relu

PREMIÈKE PARTIE : LE MOUVEMENT

préalablement des changements plus profonds dans les propriétés ou les qualités des corps qui produisent ces mouvemenls, chacun d'après sa nature propre.

il faut donc, comme nous l'avons déjà dit, admettre des changements dans la qualité des corps aussi bien que dans la quantité et le lieu. Et comme ces trois formes de changement sont également produites ou propagées par le mouvement local, il nous paraît tout naturel d'en distinguer trois espèces, suivant qu'il produit un simple transport, ou bien une nouvelle qualité ou quantité; et de considérer le mouvement luimême comme le passage, dans un être corporel, d'un état à un autre état ; passage qui a toujours lieu dans l'espace et dans le temps, facteurs nécessaires de tout vrai mouvement.

Mais si nous voulons saisir de plus près la réalité observée et pénétrer jusque dans ses dernières profondeurs, nous nous demanderons en outre ce que c'est que ce passage.

Sans doute, cette notion est assez mystérieuse. Gomme toutes les notions premières, il est encore moins aisé de la définir que de la comprendre : Aristote n'a pas craint d'avouer et de reconnaître toute la difficulté du problème. Voici comment il a cherché à le résoudre.

Le passage d'un état à un nouvel état ne saurait être quelque chose de né^a^?'/, une privation; c'est au contraire quelque chose de positif et de très réel.

D'autre part, cette réalité n'est pas une simple puis sance d'agir, c'est au contraire un acte ; mais c'est un acte qui commence, c'est un devenir en voie de réalisation. C'est un acte de l'énergie physique, qui tout 5ei/J et séparé par abstraction de ce qu'il va produire (figure, qualité ou quantité nouvelles) est un phénomène incomplet, une évolution.

Défi ni-

tion arisldté-

lifliie du iiiouvenienl.

'acte in- C'est doDC uii actc, Dous dit-il, mais un acte incomcompiet. pigi^ se mêlant encore à la puissance dont il est parti ; "H re y.ïVr/'7Lç èvipytix [xi'j 7iç eivxi ^o/ef, ocrslriçoi (1). Aussi cet acte sera-t-il complété, spécifié et désigné par l'effet qu'il produit dans les corps. En sorte qu'il y aura autant d'espèces de mouvement que de manières d'être possibles dans la nature : "ùare Y.vjr,nz(x)ç /.où fj.eTo£oky}ç £7?tv eÈt/ roaavzx cix roO ovro; (2).

Que cet acte incomplet soit malaisé à expliquer, Aristote, encore une fois, en fait modestement l'aveu; mais, ajoute-t-il aussitôt avec une certaine assurance : s'il est difficile à comprendre, il n'est cependant pas impossible. « Ideoque difficile est sumere quid ipse sit (motus) ; aut enim necesse est eum ad privationem referre, aut ad potestatem aut ad aclum simplicem, quorum nullum videtur esse posse. Relinquitur ergo modus quem diximus : nimirum motum esse actum quemdam ac talem actum qualem diximus (actum scilicet incompletum) difficilem quidem cognitu, sed qui esse possit (3). »

Cet acte « incomplet » est donc partie en acte et partie en puissance, à la fois être et non-être, mais à des points de vue différents. 11 est constitué par la composition de ces deux éléments, et non par leur identité. En cela rien de contradictoire, rien qui ne soit intelligible. Tandis que la notion bergsouienne du devenir qui suppose l'unité et l'identité des deux éléments, être et non-être, par peur du « morcelage », met la contradiction à la racine des choses, en même temps que la parfaite inintclligibilité. Bien plus, elle supprime la mobilité au lieu de l'expliquer, car s'il y a deux éléments, acte et puissance, on conçoit le passage entre ces deux

(1) Arist., Phys., III, c. 2, § 4. — Cf. 1. VIII, c. 5, S 8: eVu S'v7 y.iv/iTi; ijxùiyji!/. zivvjroû àTS^v/ç.

(2) Arist., ïbid., c. 1, § 5.

(3) Arist., Ibid., fin. — Cf. MéLa., I. X, c. 9, S 9.

l'REMIEHE PAUTIE : Lli MOUVEMENT

devenir

en marche.

termes. Ainsi l'énergie actuelle grandira en proportion inverse de l'énergie potentielle. S'il n'y a plus au contraire qu'un seul élément, désormais plus de passage possible entre deux termes, plus de mobilité, et c'est en ce sens qu'Aristote a soutenu que le simple était de soi immobile (1).

Telle est la pensée du Philosophe sur la nature du ceumi mouvement ; elle est résumée dans la formule célèbre: le mouvement c'est, pour les êtres corporels (2), l'évolution de ce qui était en puissance ; c'est le passage de la puissance à l'acte, ou bien c'est Vacte de la puissance,comme ^eZ?e, c'est-à-dire en tant qu'elle est encore en puissance passant à l'acte: 'H roO ^vvc((j.si ovro? vjvû.éyeioc, ft rcjo'jTov, yjyri'jlç k'jzrj (3). On traduirait peut-être encore plus clairement: c'est Vacte du devenir, en tant que c?evenir ,hjre\iyjiy, roy§yva:roO •y? ôuyarov (4),évT£Xc';(£ja roO y.vjr~o\) )9 xiv y;v (o). C'est le devenir en marche.

Définition aussi large que profonde, que nous croyons avec Barthélémy Saint-Hilaire «parfaitement acceptable, bien qu'au premier coup d'oeil, cette formule puisse paraître assez obscure >k — « C4ette définition, observet-il, a été bien des fois tournée en ridicule, bien qu'elle ne le mérite pas plus que la théorie de la matière et de la forme. Pour ces abstractions , le point vraiment difficile, c'est de les comprendre ; mais une fois bien

(1) « Quidquid mutatur, necesse est ut dividuum sit », tô 0£ ^£T«Çâ).)ov y.nà.-j y.-iûs/y.fi ^ly.ipîxh-j shxt, Physique, 1. VI, c. 4, § 1.

— « Id quod partibus vacat non posse moveri, nisi ex accidenti », TO i'j.îptç ojy.èj^i/£-ai ■/.fjzi7Bc<.t Tr/viv zari o-yu-ocSy/xôç, Ibid., c. 15, § i.

— Ci. Mêla., l/VIII, c. 1, § 6; P/ji/.î., 1. VIII, c.'5, § 3. — « In omni quod movetur altenditur aliqua compositio », S. Thomas, 1 ■, q. 9, a.l.

(2, Pour les entités logiques ou mathématiques il n'y a pas de passage de la puissance à l'acte et partant pas de mouvement ; et pour les êtres spirituels ce n'est que par métaphore qu'on peut l'appeler de ce nom. — Arist., Mêla., 1. VIII, c, 1, § 3 ; — cf. 1. IV, c. 12, § 9.

(3) Arist., P/iys.,1. III: c. 1, S 6 ; -cf. Meta , I. X, c. 9, § :^, 4.

(4) Arist., Phys.,\. III, c. 1, S 9.

(5) Arlst., Phys., 1. III, c. i, § 5.

comprises, on voit qu'elles ne sont ni fausses ni inutiles. Ainsi, quand Aristote définit le mouvement : l'acte du possible (de la puissance), il faut, au lieu de s'étonner, tâcher de^savoir ce que signifie cette formule. » — Le lecteur qui l'aura comprise n'aura pas de peine à ajouter avec le savant traducteur : « Cette définition est aussi juste que fine... il est impossible de pénétrer plus profondément que ne Ta fait ici Aristote dans la nature intime du mouvement (1). »

(1) B.-St-Hilaire, Préface de la Plv/sique, p. 38 et 1. III, c. 2, § 4. note. — Comme on le voit, la xtV/î7t; est synonyme de devenir ; il est donc inexact de dire que» le mot Zlr, désigne pour Aristote, le devenir sous toutes ses formes » (Rivaud, Le problème du devenir da7is la philosophie grecque, p. 4i, 373, etc.). La -j).r) ou tnalière première, n'est que le sujet passif du devenir, dont la forme est le principe actif. [Y. nos Eludes, t. Il, Matière et forme.]

définition.

Définition cartésienne du mouvement.

Les définitions que nos modernes ont essayé de substituer à l'ancienne sont-elles plus exactes et plus près de la réalité ? Préférerions-nous dire, avec Descartes, que : « le mouvement est un transport d'une partie de la matière ou d'un corps, du voisinage de ceux qui le touchent immédiatement et que nous considérons en repos, dans le voisinage de quelques autres (1) ».., ?

Mais qui ne voit, tout d'abord, que définir le mouve- d^e""ce"te ment par le repos et le repos par le mouvement, c'est se renfermer dans un cercle vicieux, et qu'il ne faut jamais définir un contraire par son contraire, attendu que l'idée d'un des contraires présuppose la connaissance de l'autre au lieu de nous l'expliquer ?

Qui ne voit surtout que cette définition pèche encore plus parle fond que par la forme, puisqu'elle se borne à nous indiquer un des effets du mouvement, le changement de lieu, sans nous apprendre que son genre prochain, c'est d'être un acte^ que sa différence spécifique, c'est d'être un acte incomplet^ c'est-à-dire un passage, un devenir, une production d'une nouvelle manière d'être?

Un exemple va rendre celte critique un peu moins abstraite. Voici un boulet de canon lancé à toute vitesse* A chaque instant de sa course, il ne peut être que dans un seul point de l'espace, dans un seul lieu à la fois. Si donc vous définissez le mouvement comme une succes-

(1; Lettre XXIV ; Principe de la phil., 2^ p., n» 23.

sion de lieux, vous devez dire qu'à chacun de ces instants le boulet de canon ne change pas de lieu, qu'il est au repos, et que son mouvement total se compose d'un nombre indéfini de repos. Le changement de lieu est donc TetTet du mouvement, sans en être l'essence : celte essence, réalisée par le mobile à chaque point de l'espace parcouru, et à chaque instant de sa course, est d'être une tendance, un devenir^ un instrument d'évolution pour les forces matérielles de la nature ; or la définition cartésienne n'en dit pas un mot.

'"^'•^ Aussi M. Bers'son a-t-il eu beau jeu en critiquant une

de M. définition si superficielle. Définir le mouvement par les

liergson. ' *

diverses positions du mobile, répèle-t-il justement, c'est définir le mouvement par l'immobilité. Impossible de construire le mouvement avec des immobilités juxtaposées. Or c'est bien ce que fait la science encoie dominée par la pensée cartésienne : « elle se représente le Devenir comme une série d'états dont chacun est homogène avec lui-même, et par conséquent ne change pas »,... « elle s'attache avant tout (dans le mouvement) à ses positions actuelles ou futures, et non pas au progrès par lequel il passe d'une position à une autre, progrès qui est le mouvement même... » Aussi « le mouvement glisse dans l'intervalle, parce que toute tentative de reconstituer le changement avec des états implique cette proposition absurde que le mouvement est fait avec des immobilités (1) ».

Tout cela est très juste, mais n'est pas nouveau pour nous, et ne nous atteint nullement. Il y a longtemps que l'Ecole a formulé les mêmes critiques de la conception cartésienne, et nous sommes heureux de les voir acceptées par M. Bergson.

Cependant on pourrait excuser la science d'une im-

(1) Bergson, L'évolution créatrice, p. 168, 177, 296, 330,333. — Cf. Le Roy, Bévue de Meta, et de Morale, mars 1907, p. 132 et suiv.

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