PHEMIÈRE PARTIE : LE MOUVEMENT
provient que d'une conception a priori que Descartes a dû prendre pour une « idée claire «, attendu, comme il l'avoue lui-même, « qu'il ne concevait clairement que le mouvement local, et qu'il ne pensait pas qu'il en fallût supposer d'autres dans lu nature ». — « Je pense, ajoute-t-il ailleurs, que tous les corps sont faits d'une même matière (l'étendue), et qu'il n'y a rien qui fasse de la diversité entre eux, sinon que les petites parties de la matière qui composent les uns ont d'autres figures ou sont autrement arrangées que celles qui composent les autres. «
Mais supposer qu'il n'y a dans les corps qu'étendue g^ et changements de figure, n'est-ce pas nier a priori '^"'"'"*l'activité des corps, dont les changements et les transformations innombrables produisent précisément ces changements de figure? N'est-ce pas nier la force dont on constate les effets ?
D'autre part, supposer qu'il n'y ait dans les corps que des changements de figure ou des changements purement locaux, n'est-ce pas supposer que tous les autres changements de qualité ou de quantité que nous v avions constatés ne sont que des illusions des sens? n'estce pas supprimer d'un trait de plume la réalité de tous les phénomènes sensibles, saut l'étendue et la figure, en attendant que ces deux sensibles privilégiés soient forcés par la logique des choses de se soumettre à l'étiquette commune : illusion des sens, for ûies subjectives à priori de la sensibilité ?
En un mot, n'est-ce pas nier les faits les plus évidents de la nature, sous prétexte qu'ils sont mystérieux, et qu'il ne faut admettre en son esprit que des « idées claires » ?
Où nous conduirait une telle méthode, ou plutôt où ne nous conduirait-elle pas! D'abord elle nous porterait, à la suite de Zenon, à nier le mouvement local lui-
même, dont l'existence est bien moins claire pour l'intelligence que pour les sens : « Motn locali nihil apertius seusibus, intelleclui obscurius nihil. » Et si l'on évitait cet excès, la porte n'en serait pas moins toute grande ouverte à ï'a priori et à l'arbitraire, comme l'histoire de la philosophie depuis la révolution cartésienne ne le montre que trop. « Au lieu d'observer et d'interpréter la nature, écrivait Barthélémy Saint-Hilaire, on la mutile et on la refait à son caprice ; on supprime des phénomènes, et on en suppose d'autres ; parce qu'on ne comprend pas la nature telle qu'elle est, on l'imagine telle qu'on la veut (1). » La science de la nature risque fort de n'être plus qu'un roman scientifique. Son La vraie méthode, au contraire, la méthode expéri-
opposi-
uon avec mentale, tout en cherchant la clarté, vise à atteindre le méthode, réel avaut la clarté. Elle constate tout d'abord les faits élémentaires dont nos idées ne doivent être que la plus haute abstraction. Par exemple, elle doit constater le fait de l'éclipsé de lune, dit et répète Aristote, avant de chercher l'idée claire de l'éclipsé (2). Or il y aura toujours plus de réalité, et partant moins de clarté, dans la vue directe et spontanée d'un fait, que dans l'analyse réfléchie du même fait. L'analyse, en elïct, n'épuise jamais tout ce qui a été perçu. Aussi par l'intuition directe saisissons-nous plus de choses que nous n'en pouvons analyser ou expliquer. De là vient que nos idées analytiques sont plus claires mais plus superficielles, et nos idées intuitives moins claires mais plus profondes et plus complètes : elles gagnent en étendue ce qu'elles perdent en clarté. Telles sont précisément toutes les notions premières d'Acte et de Puissance, de Force, de Causalité, etc., sans excepter celle de Mouvement. Le philosophe cherche ensuite aies clarifier graduellement
^1) B.-St-Hilaire, Pré/ace de la Physique, -p. cxlvu. (2) Aristote, Mêla., 1. VI, c. 17, i; 3, 4.