‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 75 sur 118 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

lA CAUSE MOTRICE OU EFFICIEÎVTE

Premier Facteur du Mouvement

Après avoir constaté dans la nature ces deux états si Dmsjon

r de la

différents de l'être, l'acte et la puissance, et fait remar- seconde

' partie.

quer que le passage de la puissance à l'acte était Tesisence même du mouvement, nous sommes amenés tout naturellement à rechercher comment s'effectue ce passage de la puissance à l'acte, c'est-à-dire quels sont les Facteurs du Movvement et comment ils le produisent.

Or, le premier facteur, nous l'avons déjà annoncé, est la cause ^noirice ou efficiente, celle qui donne l'impulsion physique, qui produit physiquement l'effet, et que les modernes appellent simplement la cause.

A son sujet, nous étudierons : 1" Le fait de la causalité ou son existence ; 2° sa nécessité ou le principe de causalité ; 3° la nature de Teffet produit ; 4° l'origine de l'effet produit ; 3° comment il peut êlre produit au dehors, par l'action dite transitive. Enfin, 6° et 1° nous examinerons les objections de Leibnitz et des modernes conire la causalité transitive.

Existence de la Causalité. — Le fait.

Le fait nit d'abord constatons que le moteur meut réellement reiiaiD. SOU mobilc, qu'il est \vaL\mQXii cause efficiente de l'effot qu'il produit. L'expérience la plus vulgaire suffirait à le démontrer.

Dans les changements successifs des êtres qui nous entourent, il y a en effet deux espèces fort ditïérentes de relations ; tantôt relation de simple succession, tantôt relation de causalité.

La nuit succède au jour, le jour à la nuit ; les êtres naissent et meurent successivement les uns après les autres : nous ne constatons dans ces faits qu'une simple succession. Nous ne voyons nullement que le jour soit cause de la nuit, ni que la mort de Pierre soit cause de la naissance de Paul.

Au contraire, lorsque mon esprit résout laborieusement un problème ; lorsque, sous l'empire de ma volonté, je remue ma main ou mon bras, ma conscience aperçoit avec évidence une relation spéciale entre l'effort de mon esprit et la solution du problème ; entre l'acte de ma volonté et l'action de mon bras ou de ma main : l'un a produit l'autre, c'est une causalité.

De même, entre la statue de marbre et l'ouvrier qui la sculptée, entre l'explosion de la poudre à canon et le départ du projectile, entre le choc du projectile et la brèche faite au rempart, ma raison ne perçoit pas de simples relations de succession, mais de causalité : l'un a vraiment produit l'autre.

Ce fuit de l'existence des causes efficientes est aussi

manifeste que celui de rexistencé du mouvement au sein de la nature. Nous pourrions dire que c'est le même fait, caries mouvements constatés dansla nature sontsurlout des mouvements mutuels des êtres entre eux. Sans doute, c'est un fait mystérieux que le philosophe a mission d'expliquer, mais il n'a pas le droit de le nier.

Et cependant un fait si manifeste a été nié par tous gaieu"^ ceux, — et ils sont nombreux, — qui ont désespéré groupes. d'en trouver l'explication. On peut classer ces philosophes en trois catégories :

1° Les uns, comme M. Bergson, M. Le Roy et leurs disciples, professent le monisme, c'est-à-dire une négation radicale de toute distinction réelle entre les êtres qui, pour eux, se fondent et se perdent dans une unité et une continuité absolue. Dès lors, les distinctions de moteur et de mobile, de cause et d'effet, n'ayant plus de sens, doivent être supprimées et la causalité s'évanouit.

2° Les autres, dynamistes de l'école Lebnitzienne, reconnaissent la distinction des êtres cosmiques, des moteurs et des mobiles, mais ne supposent entr'eux qu'une causalité apparente et illusoire. Ce sont les occasionalistes et les partisans de l'harmonie préétablie.

3° Enfin les positivistes, désespérant de la recherche des causes, ont trouvé plus commode de remplacer la notion de causalité par celle de pure succession, et pour eux, le moteur et le mobile ne sont que de simples antécédents ou conséquents.

Autant d'adversaires dont il nous faut examiner de plus près les thèses négatives, et les arguments plus ou moins spécieux qu'ils opposent au fait de la causalité.

Les philosophes de l'école bergsonienne, avons-nous i dit, nient toute distinction réelle entre les choses de ce nièsede*

monistes.

un.

t60 THÉORIE FONDAMENTALE : ACTE ET PUISSANCE

monde, et s'élèvent avec force contre ce qu'ils appellent avec dédain notre « postulat du morcelage ». D'après eux, le monde est une immense continuité : tout est un ; et notre découpage dans cette vaste unité d'êtres distincts, comme vous et moi, et de parties distinctes dans chaque individu, n'est qu'un morcelage arbitraire, utile sans doute aux besoins de la vie pratique, mais réellement illusoire.

Tout est C'est une des thèses fondamentales de M. Bergson, qu'il a ainsi formulé : u Toute division de la matière en corps 'indépendants, aux contours absolument déterminés., est une division artificielle (1) ». En effet, dit-il, « notre loucher doit suivre la superficie des arêtes des objets, sans jamais rencontrer d'interruption véritable ». Le vide n'est nulle part ; donc le continu universel est un et ininterrompu. Répétons ici un des exemples les plus familiers à i'éminent professeur. Lorsqu'il prépare sur sa table un verre d'eau sucrée, il a, paraît-il, l'intuition et la certitude que « le verre d'eau, l'eau, le sucre et le processus de dissolution du sucre dans l'eau sont sans doute des abstractions (2) », Seul, le grand Tout, dans lequel ces objets ont été découpés par nos sens, existe et dure réellement.

Cette première hypothèse est grosse de conséquences métaphysiques, que ses disciples vont tirer hardiment. S'il n'y a plus, en effet, de distinctions véritables entre les diverses parties apparentes du grand Tout cosmique, si cette multiplicité des parties n'est plus qu'une « idole de l'imagination pratique », les distinctions de moteur et de mobile, de cause et d'effet, de mouvement et de chose mue, ne sont plus que des illusions : l'idée même de causalité s'évanouit, et l'on peut conclure avec M. IjC Roy : « Les choses étant mouvement, il n'y a plus

(1) Bergson, Matière et Mémoire, p. 218.

(2) Bergson, L'Evolulion créatrice, p. 10, 306.

lion (11» se demander comment elles reçoivent celuici » (1).

Nous accordons volontiers à notre adversaire qu'en sa

T criiique

effel, dans son hypothèse, il n'y aurait plus de causalité générale. possible. — au moins de causalité cosmique, — car le problème d'une causalité extra-cosmique ou transcendante, (juoi qu'il en dise, se poserait toujours, en présence (l'un phénomène essentiellement impartait et contingent, tel que le mouvement cosmique Que l'être continrent soit unique ou multiple, la question de sa création ou non-création reste toujours la même. Mais nous réservons pour un traité spécial ce (troblème si grave et si complexe de la Cause première.

Toute la question présente est de savoir si, dans le monde lui-même, tel qu'il est sous nos yeux, nous avons raison d'admettre, avec le sens commun, le fameux (( postulat du morcelage », ou si nous devons le remplacer par le « postulat du monisme », si cher aux Bergsoniens . La même question pourrait aussi se poser sous une forme encore plus saisissante : Lequel des deux prétendus postulats, du « morcelage» ou du « monisme », mérite réellement ce nom plus ou moins 0"est dédaigneux de « postulat » ? «rostu-

, . . lal .. ?

Le morcelage, c'est-à-dire la distinction réelle des êtres cosmiques, par exemple, de vous et de moi, du fils et du père, ou des hommes et des animaux entre eux, est-ce vraiment un postulat, une supposition non évidente et gratuite ? Ne serait-ce pas ;iu contraire un fait, le plus universel et le plus indéniable des f.iits ; une donnée première de l'expérience, laquelle pose à la fois le mouvement réciproque des êtres cosmiques et leur multiplicité ?

Au contraire, est-ce un fait sensible et évident que

(1) Le Roy, Tievue de Mél'i. el de Morale, mars 19u7, p. 135.

ACTK tT PUISSANCE 1 1

cette continuité substantielle et cette unité du grand Tout dont on nous parle ? Qui a pu jamais la voir et la constater, cette unité ? Personne assurément, parce que la réalité expérimentale ne saisit que la multitude des individus et la pluralité des existences, jamais une totalisation de l'ensemble qui nous échappe entièrement. Ce n'est donc qu'une déduction ou une abstraction.

En conséquence, le postulat du monisme ou de l'unité de toute substance, loin d'être une donnée première de l'expérience, en est seulement une interprétation métaphysique ; elle est une hypothèse systématique et artificielle, qu'on ne saurait prendre pour point de départ de la philosophie, sans une énorme pétition de principes. Là pourrait être le mirage trompeur, puisque celte unité abstraite, si tant est qu'elle existe, il nous est impossible de la constater. Au contraire, l'illusion ne peut se trouver à admettre la multiplicité des hommes et des choses, puisque c'est un des faits les plus évidents pour tous (1).

Une On nous réplique que celte multiplicité pourrait bien

objection. , , • i i i i,- • i •

n être qu une « idole de I imagination pratique », ou bien « le produit artificiel d'une élaboration mentale opérée en vue de l'utilité pratique et du discours », comme ils disent si élégamment. En vérité, cette objection nous trouble peu. Quelle utilité pratique « la vie et le discours » pourraient trouver à une si grossière illusion, par exemple, ànous traiter vous et moi comme deux individus distincts, si en réalité nous ne faisions qu'un ? INous le cherchons vainement, et nous croyons qu'un si profond désaccord entre la pensée et le réel,

(1) « Mullitudinem esse et divisibile, magis est sensibile qnam esse indivisibile. Quare multitudo, ratione prior quam indivisibile per sensum est. i> Xô pâ),),ov vÀiOviTm rb 7r).yj9o; civixi 7.t/.i to Sixt/>£TÔv ri tô yÀiy.lpzTO'i y wTTô Tw ),ôyw TzpoTspo-j tô TrkrjBoi ToO à^iKipérov 5tà Tijv KÏTBnTVj. Arist., Méla.,'l. IX, c. 3, § 2.

loin d'èlre une utilité pratique, serait la source permanente des plus graves méprises. Ici encore, c'est la vérité qui est utile : nullement le mensonge et l'erreur.

Cependant, hâtons-nous de le dire, la théorie du ^"j,',''"^ « continu bergsonien », si elle est bien comprise, ne 'bergso"-" nous trouble nullement, car ce n'est là qu'un continu "'®" • spatial que les sens perçoivent sans aucune interruption de droite à gauche, du haut en bas, en surface et en profondeur, mais qui ne préjuge en rien la question du continu substantiel, c'est-à-dire de l'unité ou de la pluralité des substances qui remplissent ce cadre idéal.

N'ayant pas eu l'imprudence de faire évanouir la substance des êtres, comme M. Bergson, nous sommes bien à notre aise pour parler du continu spatial, sans tomber comme lui dans le monisme; aussi l'admetfons-nous volontiers, avec S. Thomas, ce continu bergsonien, au début de toute connaissance, comme le premier objet connu. La connaissance, en effet, soit sensible soit intellectuelle, commence toujours par ce qui est le plus commun et le plus confus. Tam seciindum sensian, dit S. Thomas, quant secundurn intellectum, cognitio magis communis est prior quam cognitio minvs commiinis (1).

Mais ce n'est là qu'un point de départ, une première vue générale et superficielle, encore indistincte et confuse. C'est celle du petit enfant qui vient de naître, et qui voit tout ce qui l'entoure, comme un seul bloc, sans rien distinguer du tout. Ce n'est donc pas encore une connaissance véritable, une connaissance claire et distincte, celle à laquelle aspire tout esprit humain.

Celle-ci se produit peu à peu par l'attention progressive et la remarque de différences profondes entre les divers objets qui nous entourent, et qui se distinguent

(1) s. Th., la, q. 85. a. 3. ' . .

eux-mêmes è nos regards, en se mouvant l'un l'autre, ou en se séparant, s'éloignanl, se rapprochant, se croisant ou s'entrechoquanl, dans l'immensité continue de l'espace et du temps. Et dans chaque objet, les principales parties se distinguent à leur tour par des figures, des couleurs ou des qualités si variées et si dilTérentes, qu'il nous est impossible de les confondre; ou bien encore par les morceaux ou les fragments que nous en détachons, et dont la multiplicité saute aux yeux. s*»" Ainsi, quelques moments après sa naissance, le petit

inorce

'?&« » enfant distingue déjà la flamme d'une bougie qu'on lui

s impose . o 1

„.a montre, et la suit attentivement du regard dans les mou-

rigno- ' ....

lant. vemenls variés qu'on lui imprime. Il distingue bientôt les bruits ou les sons des divers instruments, et ne tardera pas longtemps à savoir distinguer la voix et le sourire de sa mère. Mais c'est surtout par le loucher qu'il distinguera les divers objets solides, à mesure qu'il pourra les palper, les manipuler, les séparer et les rapprocher les uns des autres, ou les briser en morceaux.

Dès qu'il sera devenu capable de réflexion, sa conscience distinguera, déplus en plus clairement, le moi et le non-moi, son corps et les corps étrangers, et jamais il n'aura la tentation de les confondre ou de les fusionner en un seul, tel que le grand Tout bergsonien. I' Cette tentation ne viendra pas non plus à l'esprit du

s impose ' ' '

savant, encore moins qu'à celui du vulgaire. Au contraire, la science ne fera que pousser cette distinction banale des choses, vers une précision plus profonde et plus rigoureuse ; elle la poursuivra jusque dans leurs parties invisibles ou microscopiques, tout en proclamant la solidarité des parties et l'harmonie universelle.

La science, en effet, s'occupe avant tout d'établir des divisions, subdivisions et classifications naliirelios. Toujours elle proscrit les divisions et classifications

savant.

s'impose

artificielles, ou ne les accepte que provisoirement. Aussi le biologiste observe-t-il la nature lorsqu'elle divise elle-nfiême les êtres et les sépare en embranchements, genres, espèces et individus. Dans le même individu il constate la multiplicili^ des organes et de leurs fonctions toujours variées et souvent opposées. Puis il continue à observer avec le microscope les éléments des tissus organiques, et voit avec admiration la nature diviser et subdiviser sans trêve la cellule-mère ou le germe, d'où sortent progressivement tous les détails de l'organisme Je plus complexe.

Le chimiste fait de même, et après avoir divisé les espèces minérales, par la classification de leurs propriétés essentielles, il tente de diviser le morcelage naturel de la molécule en atomes, sous-atomes, ou en électrons.

A son tour, le philosophe, encore plus ami de la distinction, — dont il abuse quelquefois, sans que l'abus pijf|"sopuisse en proscrire l'usage. — procède à la connaissance p''" métaphysique de l'être, objet propre de l'intelligence, par le double procédé de la définition et de la division. K Les êtres sont d'abord multiples par leur définition », dit Aristote (1), caria définition de Thomme et celle du végétal ou du minéral, supposent des êtres essentiellement différents. De même pour les qualités accidentelles que l'on reconnaît multiples parleursdéfinitions.« Ainsi, par exemple, la définition du blanc est autre que celle du musicien bien que ces deux qualités puissent appartenir à un seul et même individu. « On a ainsi une nouvelle distinction très naturelle entre l'être et ses accidents.

« Les choses sont encore multiples par leur division, ajoute Aristote, comme le tout et ses parties naturelles.» Ainsi l'espèce et ses individus seront distincts, ou bien

(1) Arist., Phji.,\. I, c. 2, § lô.

les individus entre eux, ou bien dans le même individu les membres entre eux, qui sont naturellement divisés. Il y a toutefois cette différence que la distinction des individus entre eux sera toujours réelle et absolue, tandis que la division des parties sera plus ou moins naturelle, plus ou moins idéale, suivant les cas. Parfois même le philosophe, au lieu de distinguer des parties réelles de l'être, ne distinguera que des modes et des points de vue de l'être, vraiment différents mais inséparables, sinon par abstraction.

En construisant ainsi ses classifications ou ses « catégories », le vrai philosophe se fera donc une loi d'imiter la nature et de la copier exactement. Aussi, quelque part, Platon a-t-il comparé le bon métaphysicien à l'anatomiste habile, ou à l'écuyer tranchant, qui sait découper la bête, sans lui briser les os, en suivant les articulations dessinées par la nature elle-même (i). A son tour, Aristote proclame la légitimité de cette lépiiimiié. méthode appliquée avec mesure : « Lorsqu'on sépare par la pensée certains accidents, dit-il, et qu'on les considère à part. Ton n'est pas pour cela dans le faux... L'erreur n'est jamais dans des propositions de ce genre ; et la manière la plus parfaite de considérer les choses avec exactitude, c'est d'isoler ce qui n'est pas isolé, ainsi que le pratiquent les savants (2). » Voici par exemple, l'homme, en tant qu'homme, il est un et indivisible, et cependant l'analyse anatomique ou physiologique de chaque organe est indispensable pour le connaître entièrement. Aussi Aristote répète-t-il si souvent qu'une telle abstraction n'est pas un mensonge : ovok yiverat ^sv^og yoifji'Côvzoiv (3). Rien n'est intelligible pour nous qu'en

(1) Platon, Phèdre, 265 E. — Voy. aussi contre l'unité de l'être, Parménide et le Sophiste, surtout p. 248, Irad. Cousin. (21 Arist., Mêla., I. XII, c. 3, § 8, 9. (3) Arist., Phys., 1. II, c. 2, § 3 ; Meta., 1. XII, c. 3, § 8.

fonction de l'être ainsi naturellement fragmenté, par des concepts et des combinaisons de concepts : componendo et dividendo, comme le dit S. Thomas (1).

En même temps, rien n'est plus vrai, puisque chacun de ces fragments de l'être, si la division est faite suivant la nature, est bien du réel ; en sorte que la connaissance humaine, quoique fragmentaire, n'en devient pas pour cela illusoire, mais seulement imparfaite, lente, progressive, analytique, et bien inférieure à la connaissance synthétique des esprits supérieurs.

C'est donc une erreur de dire, avec les Bergsoniens, que ce morcelage est opéré « en vue de l'utilité pratique et du discours », alors qu'il est l'essence même de la connaissance et de la science humaine. Erreur encore plus grave, de traiter d'illusion notre science delà multiplicité des êtres ou de leurs parties, alors qu'elle est copiée sur la nature même, dont elle est la donnée première et fondamentale.

Toutefois, après avoir commencé son étude par l'ana- Latotaii-

. sation

lyse, le philosophe doit la terminer par la synthèse. Mais ne vient ce n'est qu'à la fin qu'il reprend, par exemple, l'étude fin. de ce « continu » primitif de l'espace et du temps, que l'enfant a déjà vaguement senti sans le comprendre. Le philosophe s'élève alors de la divisibilité de ses parties à l'idée de leur totalité. Mais quelle est la nature de ce grand Tout ? Comme elle échappe à toute observation, les hypothèses des métaphysiciens seront nombreuses. Les uns n'y verront qu'une somme, une totalisation artificielle des parties ; une pure abstraction. Les autres réaliseront cette abstraction pour faire de l'Espace ou du Temps» la substance même des choses »,« l'étoffe où tous lesôtressont découpés )),oubienla substance «sousjacente, où tous les phénomènes de l'univers plongent

{D S. Th., la, q. 85, a. 4.

leurs racines ». Nous discuterons ailleurs toutes ces hypothèses.

Quoi qu'il en soit, nous retrouvons ici, au terme de la philosophie, le « continu bergsonien », comme une hypothèse métaphysique et monistique nettement définie, — après l'avoir saisi, au réveil de la connaissance enfantine, comme un fait obscur,indépendantde toute hypothèse métaphysique. 11 n'était alors qu'un simple fait de continuité spatiale, dans laquelle, comme dans un immense réceptacle, se meuvent et pullulent des millions d'êtres essentiellement différents, au moins en apparence,et sans aucune prétention à l'indivisibilité et à Tunité monistique.

On ne Lc tlivisible et multiple reste donc comme le donné «e psser primitif, connu directement par l'observation, bien avant cei8gè"r l'unité cosmique et le simple, qui sont le fruit de la plus haute réflexion. Conformément à ce fait, il est donc légitime que nos idées soient pareillement multiples et distinctes. D'ailleurs qu'adviendrait-il s'il en était autrement? Ce serait la confusion universelle, et la pensée ne serait plus possible, comme l'observait déjà Aristote : « Si l'on dit que tous les êtres peuvent être un... on ne fait que reproduire l'opinion d'Heraclite. Désormais tout se confond ; le bien se confond avec le mal, ce qui n'est pas bon avec ce qui est bon ; le bien et ce ([ui n'est pas bien sont identiques ; l'homme et le cheval sont tout un. Mais alors, ce n'est plus affirmer vraiment que tous les êtres sont un, c'est affirmer qu'ils ne sont rien, et que laqualité et la quantité sont identiques (1). >> On le voit clairement : impossible à l'homme de pen-

(1) Arist., Phys. 1. I c. 2, § 14. « Quocirca idem erit boniim et non bonum, idem homo et equus : nec de hoc erit illis dispulatio, an omnia eiiiia sint unum, sed de eo potius. an niliil sint : item taie esse, et tantum esse, idem erunt.» MfmroLÙToveTToct àyaGôv zaè oùx àyaOô;', z«t av^punoç y.Ki irmog, x«i ov mpi roû Iv sivat ri ovtx ô î.oyoc îTTZt «wTOtç, à).).à nepi toû prîSiv, xaî TÔ TotwSt ehciL y.xi TOffwâi tkùtÔv,

adversaire» s en serveni.

ser et de connaître sans des objets multiples et distincts, et partant sans les idées distinctes correspondantes. Impossible de s'en passer, et de prononcer, par exemple, un jugement quelconque, affirmatif ou néf=;atif, sans distinguer un sujet, un verbe,et un attribut. Et la philosophie « nouvelle )),qui se dit anti-intellectualiste et se pose en ennemie de l'idée fragmentaire ou du « morcelage )),est la premièreàs'en servii',à chaque ligne de ses expositions ou de ses discussions. Ne pouvant s'affranchir de la pensée ainsi morcelée, l'effort même qu'elle a tenté pour la combattre la pose encore et la contient comme un inévitable hommage.

Voyez, en effet, s'il leur a été possible de rester d'ac- no cord avec eux-mêmes.

Après avoir nié la distinction de la substance et de l'accident, ils ont fini par replacer sous les phénomènes un « noumène sous-jacent », qui malgré son caractère panthéistique,est une vraie substancesous les accidents ; — après avoirniéla causalité, ils ontreconnuque les phénomènes « plongeaient leurs racines » dans ce noumène sous-jacent, ce qui est rétablir la causalité niée, avec la distinction de la cause et de ses effets ; — après avoir célébré a l'évolution créatrice >< comme un pur devenir qui se pose lui-même, une auto-création se créant ellemême (ce qui est inintelligible), ilsontlaissécroire volontiers qu'elle est créée par le « noumène sous-jacent». En sorte que l'on revient malgré soi au fameux « postulat du morcelage », puisqu'on se reprend à distinguer ce qui crée et ce qui est créé^ la substance et le phénomène, la cause et l'effet, l'immobile et le mobile, l'acte et la puissance,... en un mot l'on revient fatalement au « jeu de ces entités conceptuelles », pour lesquelles on n'avait pas assez de mépris. Quel hommage involontaire, mais décisif, rendu parles anti-intellectualistes eux-mêmes à

s en

servent

liiien mal.

la philosophie intellectuelle, à la philosophie du sens commun !

Que s'ils sont obligés comme nous de se servir du « morcelage », quelle sera la différence entre eux et nous? La voici, ou du moins voici la principale. Mais ils Puisque nous avons reconnu que le « morcelage » est dans la nature elle-même, notre loi — nous l'avons déjà dit — sera de la copier, de l'imiter aussi fidèlement que possible. Au contraire, après l'avoir déclarée contre nature et artificielle, les Bergsoniens ne peuvent plusavoir d'autre loi que le caprice et l'arbitraire de chaque penseur. Et c'est ce qu'ils confessent ingénument : « La matière, dit M. Bergson, (est une) immense étoffe oij nous pouvons tailler ce que nous voudrons, pour le recoudre comme il nous plaît (1). » — « Tout isolement, tout morcelage, dit à son tour M, Le Roy, sont forcément relatifs à un point de vue choisi cfavance. Les faits sont taillés par l'esprit dans la matière amorphe du donné, par le même mécanisme qu'emploielesens commun, maisdans une autre intention : celle de p7^éparer l'établissement d'un système rigoureux (2). » — Critique décisive que la philosophie « nouvelle » fait ainsi d'elle-même, car si elle n'est plus qu'une interprétation arbitraire, imaginée dans l'intention de préparer un système choisi d'avance, elle n'a plus aucune valeur objective et impersonnelle. Chacun peut se faire un système, ou le défaire,à son gré : la science n'est plus qu'un jeu d'esprit. Résumé Résumons-nous. Poser le monisme en postulat gratuit iriuque. au début dc la recherche philosophique, est un point de départ inacceptable, et tel est le sophisme plus ou moins dissimulé de la philosophie « nouvelle ».

Par peur du fameux « morcelage », ne vouloir plus distinguer réellement le moi et le non-moi, le lien et le

(1) Bergson, L'évolution créatrice, p. 170.

(2) Le Roy, Revue de Mêla, et de Morale, sept. 1899, p. 517.

mien, l'homme et la bête, la plante et le minéral, c'est laisser tous les êtres et tous les modes d'être se perdre et se confondre dans un grand Tout, par définition même inintelligible puisqu'il est l'identité des contraires et la confusion absolue ; — c'est en outre supprimer la pensée avec le principe de contradiction; — c'est enfin braver trop ouvertement soit ce « sens intime » que tous les philosophes admettent comme une donnée irréductible, soit ce « sens commun » ou ce bon sens, sans lequel la pensée philosophique n'a plus de garde-fou.

Que s'il y a un « postulat » vraiment gratuit, et comme ils le (lisent élégamment, une« idole de l'imagination », en délire, — les voilà !

Nous ne suivrons pas davantage Leibnitz (1), ni Maie- n

1 I ,c\\ 1 I I .1 X 11 . Hypolliè

branche (2), dans leurs hypothèses d occasionalisme ^e des

1)1 • ''ii i' >ii Occasio-

ou d harmonie préétablie, parce qu elles ne sont pas une naiisies. explication, mais une négation paresseuse du problème qui se pose et s'impose.

Dire que ce n'est pas ma volonté qui meut mon bras,

(1) « La créature est dite agir au dehors en tant qu'elle a de la perfection, et pâlir d'une autre en tant qu'elle est imparfaite... Une créature est plus parfaite qu'une autre en ce qu'on trouve en elle ce qui sert à rendre raison à priori de ce qui se passe dans l'autre, et c'est par là qu'on dit qu'elle agit sur l'autre. Mais dans les substances simples, ce n'est qu'une influence idéale d'un monde sur l'autre, qui ne peut avoir son effet que par l'intervention de Dieu, en tant que dans les idées de Dieu une monade demande avec raison que Dieu, en réglant les autres dès le commencement des cho.ses, ait égard à elle. Car puisque une monade créée ne saurait avoir une influence physique sur l'intérieur de l'autre, ce n'est que par ce moyen que l'une peut avoir de la dépendance de l'autre. Et c'est par là qu'entre les créatures les actions et les passions sont mutuelles. Car Dieu, comparant deux substances simples, trouve en chacune des raisons qui l'obligent à y accommoder l'autre. » — Leibnitz, La Monadologie, § 50 et seq.

(2) Voy. Malebranche, Recherche de la Vérité, 1. VI, p. 2, ch. IIl. — Éclaircissements, 15.

l'ieu .

ni l'explosion de la poudre qui lance le projeolile, mais que c'eslDieu lui-même qui, à l'occasion de ma volonté, remue mon bras, et lance le projectile à l'occasion de l'explosion de la poudre, c'est recourir à l'expédient invraisemblable du Deus ex machina, c'est surtout aflirmerune chose évidemment contraire au témoignage do la conscience ou de l'expérience externe.

11 ne serait pas plus salisfaisani de dire que ma main se remue d'elle-même à l'occasion de ma volonté, que le projectile part de lui-même, que le rempart se renverse de lui-même à l'occasion du coup de canon, parce que Dieu l'aurait ainsi réglé dès l'origine du monde !.., arafindiii ^c plus,ce scrait refuser à Dieu ou la puissance ou la bonté nécessaires pour créer des êtres capables d'agir, et surtout pour créer l'homme à son imagp et à sa ressemblance, en lui communiquant la plus excellente de toutes nos facultés, la volonté libre. Ce n'est pas, en effet, par impuissance, dit S.Thomas, mais pai- surabondance de puissance et de bonté qu'il a bien voulu communiquer aux créatures l'honneur d'être des causes secondes. (( Non propter defectum virtutis suce, sed propter abimdantiam bonitatis suce, ut dignitatem causalitatis creaturis etiani cotmnunicet (1). » Sans cela, ajoute le saint Docteur, se tiouverait détruite dans la création, par rincapacité même du Créateur, l'harmonie qui règne entre les causes et leurs effets: « Sic subtraheretur ordo causce et causati a rébus creatis ; quod pertinet ad impotentiam creantis. Ex virtute enim agentis est, quod suo effectui det virtiitem agendi (2). »

Elle Ajoutons encore une autre preuve du Docteur angé-

l'iiine |. . . ,. ,. » I • •

toute tique qui, quoiqu indirecte, nous parait décisive et sans

ruine

toute

science.

(1) S. Thoma.!, Sum. Th., la, q. 22. a. 3,

(2) S. Thomas, Sum. Th., la, q. 105, a. 5.

réplique. Ce serait, nous dit-il, ce serait la ruine de toute connaissance scientidque.

La science humaine, en effet, vient de l'observation de la nature « homo accipiû scientiam a rébus », et c'est en cela qu'elle se distingue de la science divine ou angélique. Or nous ne pouvons connaître directement la nature des corps, les substances ne se manifestant pas à nous directement, loul le monde l'accorde ; nous ne les connaissons donc que par leurs actions, c'est-àdire par leurs manières d'ai^ir qui sont toujours conformes à leur manière d'être (opejYitio sequitur esse) ; et c'est pour cela que nous appelons ces opérations des phénomènes {(focivoiJ.(XL), précisément parce que l'être apparaît et se révèle dans son action (1). Si donc les corps n'agissent plus ad extra, si c'est Dieu qui agit à leur place, il nous devient impossible de connaître leurs manières d'agir, et la science objective que nous aurions pu acquérir sur la nature et sur son Auteur luimême est ruinée par sa base. De fait, l'histoire de la philosophie nous le prouve, les erreurs subjectivistes et idéalistes ont toujours eu pour première origine la négation de la causalité extérieure ou de l'action transitive. Voici les paroles mêmes du saint Docteur.

« Si effectus non producuntur ex actione rerum creatarum, sed solum ex actione Dei, impossibile est qnod per effectum manifestetur virtus alicujuscausaî creatœ : non enim effectus ostendit virtutem caus», nisi ratione actionis, quai a virtute procédons ad effectum termiuatur. Natura autem causa? non cognoscitur per effectum, nisi in quantum per ipsum cognoscitur virtus ejus, quaî naluram consequitur. Si igitur res creatae non

(1) Pour Kant, au contraire, qui conserve la terminologie scoîastique après en avoir changé le sens, le phénomène est ce qui semble faussement/;d?'aî<?'e, mais qui ne parait pas du tout.puisqu il paraît autrement qu'il est. Nous réfuterons ailleurs cette erreur.

habent acliones ad producendum effectiis,sequitur,quod nunquam nalura alicujus rei crealaî poterit cognosci per effeclum ; et sic subtraliitur nobis omnis cognilio scientia; naturalis,in quâ pra^cipue demonslraliones per effeclum sumuntur (1). »

m L'on aboii lirait aux mêmes conséquences fausses et

"ie^^dcs ruineuses si, à la suite d'Auguste Comle, de Stuart Mill yhles' 6t de l'école positiviste, on remplaçait la notion de causalité par ceWe d'antécédenl. Cette confusion de la causalité avec une simple succession est sans doute insoutenable pour bien des raisons. Nous nous contenterons d'en résumer ici brièvement les trois principales. l'remière ^° Supprimer l'efficacité produclricè de la cause, c'est <r'i"i>'e. enlever toute sa raison d'être à l'antécédent qui précède l'effet. Par exemple, si le père n'engendre plus véritablement son fils, s'il n'est plus cause efficiente — au moins partielle — de son existence, la nécessité de l'action du père pour la naissance du fils n'a plus de raison d'être. Il pourrait y avoir des fils sans père et des commencements absolus.

Deuxième. 2° Bien plus, cc u'cst pas seulement l'existence de l'effet, mais encore sa nature qui devient indépendante de l'antécédent, en sorte qu'un effet donné pourrait résulter de n'importe quel antécédent, quelle qu'en fût la nature. Il suffirait que, de fait, ils fussent ainsi liés par un caprice du sort. Dans celte hypothèse, rien n'empêcherait que des souris puissent naître, par exemple, d'un tas de chiffons piles, comme le vulgaire le croyait au moyen âge, et toutes les superstitions les plus étranges seraient réhabilitées, car aucune ne pourrait être démontrée absurde.

(1) Conlra Oent.,]. 1, c.ix.

Or, s'il n'était plus légitime de remonter de la nature des effets à la nature des causes, la science, — qui devrait être la connaissance « par les causes », — se trouverait aiusi ruinée, ou du moins rabaissée au niveau d'un art purement empirique, qui se bornerait à constater des successions ou des groupements de faits, comme pour la pluie et le beau temps, et à faire des conjectures sur le retour probable des mêmes faits, sans pouvoir rien prévoir avec certitude pour l'avenir.

3° Enfin, — ce qui ne serait pas moins étrange, — Troisième : V ordre chronologique dans la succession des phéno- Réversimènes n'aurait plus de raison d'être, et pourrait être supposé changé ou même renversé. Le fils pourrait venir avant son père tout aussi bien qu'après, et la réversibilité des événements, en vertu de laquelle les effets seraient antérieurs à leurs causes, cesserait d'être une conception absurde. Nous pourrions voir l'univers parcourir en sens inverse, et remonter la série des phénomènes déroulés depuis l'origine des choses. Et de fait, des mathématiciens, comme M. Philippe Breton, se sont déjà donné le curieux spectacle du monde actuel, arrêté tout à coup dans sa course, et retournant le sens de son mouvement pour remonter à ses origines, jusqu'à la nébuleuse primitive.

Yoici, par exemple, dit ce savant, la goutte de pluie tombée des nuages, qui y remonte, par simple réversion du mouvement et de la vitesse en sens inverse, et revient ainsi, par étapes, à sa position première. De même, voici une poire pourrie c qui se dépourrit, qui redevient fruit mûr, qui se recolle à son arbre, puis redevient fruit vert, quidécroîtetredevienttleur flétrie... puis bouton de fleur, puis bourgeon de fruit,en même temps que ses matériaux repassent les uns à l'état d'acide carbonique et de vapeur d'eau répandue dans l'air, les autres à l'état de sève,

puis à celui d'humus ou d'engrais dans la terre autour du chevelu des racines du poirier... (1). »

Or ce spectacle, paradoxal pour le simple bon sens, paraît théoriquement possible au mathématicien positiviste,qui n'admet qu'une simple équation mathématique entre les antécédents et les conséquents. En effet, ses équations mécaniques, lues dans le sens normal ou en sens inverse, se correspondent exactement, et, d'autre part, pour en changer le sens chronologique, il suflit de changer le signe du temps et d'écrire — Tau lieu de -}- T, ou réciproquement. La lecture du texte dans les deux sens est également intelligible, si la causalité n'est plus qu'une simple succession par équivalence. Que si, au contraire, il y a vraie succession de causes et d'effets, ou véritable production de choses nouvelles, le texte n'est plus intelligible que dans un seul sens, et voilà ce qu'aoublié le mathématicien positiviste. Tlyaunélément essentiel qu'il omet, parce qu'il n'est pas enveloppé dans ses formules mathématiques, et qui empêche la réversion : c'est la causalité.

Oiigiûe II laut donc admettre que la direction des mouvements cosmiques est fixée par la causalité, si nous trouvons absurde de supposer que le fils pourrait être antérieur à son père, et le fruit antérieur à la fleur qui l'a produit (2).

L'origine de cette grave erreur d'Aug. Comte, de Taineet des autres positivistes a été sans doute un vice de méthode. Ils ont voulu forcer l'esprit humain à se

(1) Bévue des questions scientifiques, 1878, t. 4, p. fiOl et suiv. Cf. Les mondes, 2, 9, 16, 'lH déc. 1875, et la rép. du P. Garbonelle, Kevue des quesl. Sfienl,, oct. 187S, .

(2) « Dans Tliypothèse du mécanisme tous les phénomènes doivent être icversibles. . . L'expérience met au contraire en évidence une foule de pliéiiomènes irréversibles. Un corps chaud mis en présence d'un corps froid lui coniinnnique de sa chaleur. Le phénomène inverse ne se produit pas. » Poincaré, Revue de Mêla, et de Morale : Le mécanisme el Vexpérience.

de ceUe

«nciir

renfermer dans l'expérience sensible, au lieu de s'en servir comme d'un point d'appui pour s'élever plus haut, jusqu'aux choses suprasensibles et purement intelligibles, qui en donnent la raison d'être. C'est-à-dire qu'ils ont nié la raison et la métaphysique, pour ne plus se fier qu'aux sens et à l'observation.

Mais cette erreur de méthode est une mutilation de l'âme humaine. De quel droit,en effet, retrancherde l'âme les facultés intellectuelles suprasensibles, comme des facultés sans objet et des organes inutiles ! Pourquoi ne plus aller à la vérité que par nos facultés sensibles, au lieu d'y aller par notre âme tout entière, comme l'exigeait la sagesse antique, avv 'o}:n vn <\ivy-n ?

C'est là, disons-nous, une mutilation psychique, un supplice intolérable, qui rappelle par trop le fameux lit de Procuste, et que l'humanité pensante n'acceptera jamais !

Aussi bien cette position des positivistes est tellement inconsé intenable qu'ils n'ont pu eux-mêmes s'y résigner. S'ils "d"* ont essaye de supprimer la métaphysique, on croirait en vérité que c'est au nom d'une autre métaphysique, car eux aussi ont, comme nous, une explication suprasensible ou métaphysique de l'Univers.

Taine, par exemple, après avoir posé en principe : « nous pensons qu'il n'y a rien au monde que des faits et des lois, c'est-à-dire des événements et leurs rapports » (1), se hâte de donner une explication suprasensible de ces faits et de ces lois. Sous son habile prestidigitation, les faits perdent leur réalité concrète et physique pour se transformer en simples entités malhémaliques^ et les lois, à leur tour, deviennent de simples éléments logiques et abstraits. En d'autres ter-

(1) Taine, Le Positivisme anglain, p. 144.

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