‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 77 sur 118 · ACTE ET PUISSANCE · texte numérisé non relu

ACTE ET PUISSANCE

sance est antérieure à l'acte puisqu'elle y tend : pnteniia prœcedit actwn,qiiando sunt in eodem. Mais dans l'ensemble des êtres, puisque tout ce qui est mû est mû par un autre, comme nous l'avons expliqué, toute puissance présuppose déjà un moteur en acte : actus prior est potentia (1).

L'acte prime donc la puissance de toute manière. Elle est une indépendance et un absolu, tandis que la puissance est une conlino;ence et une relativité essentielle ; et c'est par cette Ibèse londamentale que la philosophie traditionnelle contraste absolument avec la philosopliie «nouvelle» ou hégélienne, évolutionniste et pathéistique, renouvelée d'Heraclite et des sophistes grecs, qui posaient en principe le primat de la puissance sur l'acte et du non-être sur l'être, afin de légitimer leur système d'évolution spontanée, qui fait sortir tout seul le plus du moins et l'être du néant, contrairement au plus élémentaire bon sens formulé dans le principe de causalité. oiijeciion En Fraucc, Renan a essayé de faire admirer le geste de Rhénan ^j^g^j^^ ^q Hégcl rctoumant sur sa pointe la pyramide Le* Roy. du bon scus, lorsqu'il proclamait avec enthousiasme que « le grand progrès de la critique contemporaine a été de substituer la catégorie du devenir à celle de l'être (2) ». Et récemment encore, les coryphées de l'école bergsonienne n'ont pas craint de s'essayer de nouveau à ce prodige d'équilibre. Ainsi M. Le Roy osait écrire, sous la forme inlerrogative qui lui est chère : « pourquoi ne pas identifier tout simplement l'être au devenir (3) ? »

(1) « Movens eniin natura prius est moto », to yxp xtvoûv toO ztvoufxÉvou çpû(7£t npÔTEpô-j £TTt. Arist., Mêla., 1. III, c. 5, § 21.

(2) Renan, Averrohès, préf. , p. 7.

(3) Le Roy, Revue de Mêla, el de Morale, mars 1907, p. 150. Il avoue d'ailleurs que sa Ihèse fait violence à l'esprit : « Nous avons beaucoup de peine à concevoir le devenir pur ; nous sentons le besoin de poser un primat de l'acte, d'affirmer à titre de source nécessaire une plénitude actuelle... C'est à ces vœux de la pensée... » p. 149.

raison.

La réponse à cette étonnante question était pourtant ^^°J^^ç bien simple. On ne peut être ceci ou cela et le devenir en même temps : c'est contradictoire. Le devenir, en tant que devenir, n'existe pas encore, il n'est donc pas encore l'être. Après qu'il est devenu, il est l'être sans doule^ mais il a cessé de devenir ce qu'il est : comment donc identifier le devenir et l'être, puisqu'ils s'excluent ?

D'autre part, l'esprit demandera toujours : pourquoi il est devenu? et Ton ne trouvera de raison suffisante que dans un être antérieur qui l'a fait devenir ce qu'il est devenu.

En effet, d'après le principe d'identité, l'être esi de ^[^"^^ soi un et le même. Donc le devenir, qui est divers et mul- l'i^^^'r^ tiple, n'est pas de soi : il est per accidens, c'est-à-dire accidentel ou dérivé. Il est donc par un mitre. Il suffit d'avoir compris la notion d'être pour n'en plus douter. Et nous sommes heureux d'entendre des philosophes universitaires faire écho à cette profonde et lumineuse métaphysique. « L'union ou l'identification inconditionnelle du divers, écrit M. Penjon, est impossible... Le divers ne peut,en soi et comme tel (perse primo, za^'aO-o y,(xi yf aùro) être un et le même... Tout composé, tout devenir ou union du divers n'a pas en soi sa raison d'être, est dépendant d'un autre qui le fait être (1). »

Le devenir, loin de s'identifier avec l'être, le présuppose donc, au contraire, comme son principe et sa raison d'être.

Prenez comme exemple un germe ou une graine quelconque, qui est à la fois — mais à des points de vue différents — un être et un devenir. En tant que devenirplante, le germe ne l'est pas encore devenu ; il ne l'est

(I) Penjon, Précis de VIdl., p. 106-111. — « Quse secundum se diversa .sunt non conveniunlin aliquod unnm, nisi per aliqiiam causam adunanteni ipsa. » S.Thomas, la, q. 3, a. 7.— Des éléments de soi di vers, ne sont pas de soi quelque chose d'un, et partant ne sont pas être de soi, mais par un autre.

donc pas encore. Une fois devenu plante, il n'aura l'être nouveau que par dépendance du germe antérieur, d'où il est sorti. Et c'est cette dépendance de l'un des deux termes qui nous empêche de les confondre et de les identifier.

A un autre point de vue, le devenir est un futur qui n'existerait jamais sans un présent. Il ne peut donc le remplacer. Et de même que supprimer le présent pour conserver le futur, serait les supprimer tous les deux ; ainsi supprimer l'acte pour conserver le devenir, serait retomber aussitôt dans le non-être, sans aucun moyen d'en sortir (1). Nous maintenons donc la distinction de l'être et du devenir, de l'acte et de la puissance, ainsi que la priorité de l'être sur le devenir, de l'acte sur la puissance, au nom du principe de raison suftisante ou de causalité; mais nous la maintiendrons aussi au nom du principe de contradiction.

tnnclpT En effet, l'être et le devenir, l'acte et la puissance eoîra- sout, commc nous l'avons vu, des notions contradicdiciion. iQiYes et partant impossibles à identifier. Que si vous aimiez mieux supprimer l'être pour conserver le devenir, vous aboutiriez encore à la contradiction, car le devenir n'est intelligible qu'en fonction de l'être. Le devenir, tout seul et sans une cause qui le fait devenir, serait une notion inintelligible et contradictoire. Qu'estce en effet qu'un tel devenir, sinon l'union inconditionnelle ou l'identification des coatraires, par lesquels le même devient autre qu'il n'est ? Devenir autre par soimême est contradictoire, tandis qu'il n'est plus contradictoire de devenir autre par un autre, c'est-à-dire par une cause. La violation du principe d'identité, la contradiction réalisée, serait au fond d'un tel devenir, et la

(1) « Si la puissance est antérieure à l'acte, jamais aucun être en acte ne pourra exister. » A.rist., Meta., 1. XI, c. 6, § 5.

nalure intime des choses deviendrait contradictoire et absurde.

Au contraire, le devenir apparaît intelligible, si on le considère en fonction de l'être qui le fait devenir, soit en le poussant, soit en l'attirant vers le plus parfait. On comprend alors le devenir, soit comme une ascension du moins parfait vers le plus parfait qui l'attire, — soit comme une explicitation des richesses latentes du premier germe d'où il vient et dont il a reçu son impulsion originelle. L'être est alors aux deux bouts de la chaîne du devenir ; c'est un passage intelligible entre les deux termes ; c'est un effort d'ascension de l'implicite à l'explicite, du moins parfait au plus parfait. Que si au contraire vous supprimez les deux termes, le passage n'a plus de sens, la relation dynamique s'évanouit. Le devenir n'est plus qu'un fait contingent sans raison d'être, un commencement absolu, un effet sans cause ; c'est une « création incessante « sans créateur, une « autocréation » où le néant se donne l'être qu'il n"a pas, et vous avez ainsi posé derechef la conlradiction et l'absurde à la racine même des choses.

Si l'on a bien compris la profondeur et la solidité de objection cette thèse fondamentale d'Aristote et de S. Thomas, Bergson. il sera facile maintenant de saisir le point vulnérable de l'argument sur lequel repose toute la thèse bergsonienne du primat du devenir. « Il y a plus, nous dit-on, dans le mouvement que dans l'immobile ;... il y a plus dans un mouvement que dans les positions successives attribuées au mobile ; plus dans un devenir que dans les formes traversées tour à tour ; plus dans l'évolution de la forme que dans les formes réalisées l'une après Tautre (1). » Donc le mouvement est plus parfait.

(Il B^rgson^L" évolution créatrice, p. 84]. — M. Le Roydit de même : « Pourquoi le parfait ne serait-il pas une ascension, une croissance, plutôt qu'une plénitude immobile ? » {Revue de Meta, et de Morale, juillet 1907, p. 482 j.

répoise. Avant de répondre à celte objection, remarquons qu'elle renferme un aveu capital du plus Iiaut intérêt. On y reconnaît formellement ce principe si familier à Aristole (1) que le parfait prime V imparfait^ ou suivant l'heureuse formule de M. Boutroux : « il reste vrai que l'imparfait n'existe et ne se détermine qu'en vue du plus parfait (2) ». L'imparfait ne peut, eu effet, avoir qu'une existence dépendante et subordonnée au parfait.

Reste à savoir si c'est la puissance qui est plus parfaite que l'acte (3) ; le devenir-être plus parfait que l'être achevé ; le mouvement vers un but, plus parfait que le repos dans lebut atteint. Mais qui ne voit que c'est précisément l'inverse [? Si l'on ne se meut pas pour se mouvoir vainement mais pour arriver, si le mouvement n'est pas une fin mais un moyen. n'est-il pas évident qu'il est plus parfait d'être arrivé au but que de le chercher, plus parfait d'en jouir que d'y tendre laborieusement ? j^^ Si le mouvement est apparu, au contraire, plus parfait

n'épHâo que l'immobile, aux yeux de M, Bergson, c'est qu'il a Bergson, cousidéré l'immobilc ou l'immuable comme une inaction qui ne produit rien, un terme purement négatif, une pure privation de cette qualité appelée mouvement, vj'est, en effet, tout ce que les sens y découvrent. Mais l'intelligence en a une vue bien plus profonde. Elle voit dans le mouvement ce qui devient, ce qui n'est pas encore tout ce qu'il va devenir, c'est-à-dire un non-être relatif, une imperfection ; elle voit, d'autre part, dans

(l)«Semperprius est quod melius est» àît tô gArtov TrpÔTspo-j. Arist., Mêla., l.II, c. 3, § 12. — Où/. o~j'j ëélrio-j ro npôirov. Meta., 1. XI, c- 6,

(2) Boutroux, Etudes dChisl. et de phil., i». 202.

(3) « Ce qui est premier, dit Aristole, ce n'est pas le germe (le devenir) mais le parfait : tô npûTov oO (7nép[i.v. ècrrt, à}lx. to rélitov (A/é/a.,l.XI,c. 7,§ 9).— to réhto-j TcpoTspov rri (jixjctsi toû àzùovçi DeCœlo, I, c. 2, § 7j.

l'immobile ou l'immuable ce qui est, c'est-à-dire une perfection au moins relative, peut-être absolue, déjà réalisée, un acte épanoui qui pourrait être l'activité, la vie et la fécondité môme, car l'action n'implique aucun changement dans l'agent, ni la vie aucune mutation dans le vivant, comme nous l'avons vu on parlant des moteurs immobiles (p, i 30), c'est-à-dire des moteurs qui produisent le changement sans en éprouver aucun.

Sans doute, notre vie humaine, pour durer, a besoin du « tourbillon vital », de ce mouvement ininterrompu de va-et-vient entre la mort et la vie, qui nous verse la vie goutte à goutte, dans un recommencement perpétuel. Mais bien loin d'être une vie parfaite, ce n'est là qu'une vie misérable, qui s'use et se détruit sans cesse, ou une « perpétuelle agonie », suivant rheureuse expression de S. Grégoire, Attribuer à la vie parfaite l'agitation et l'instabilité de la nôtre, ne serait que de l'anthropomorphisme le plus grossier : reproche que nos adversaires nous adressent assez souvent, pour qu'ils évitent eux-mêmes de le mériter.

Concluons que le mouvement n'étant qu'un moyen d'arriver et non une fin, il est plus parfait d'être à la plénitude de l'être, et de n'avoir pas besoin de se mouvoir pour y tendre ; ce qui est déjà est donc plus parfait que ce qui devient ; Têtre plus parfait que le non-être. L'être prime donc le non-être, l'acte prime la puissance et le devenir. Soutenir le contraire, dire que le non-être prime l'être, ou que l'être n'est pas et que le devenir pur se suffit, serait trop ouvertement braver le sens commun et les premiers principes de la raison.

Nous continuerons donc, sans nous émouvoir d'ironies insuffisantes, à opposer la philosophie de l'être à celle du non-être, qui essaye vainement de faire sortir spontanément le plus du moins et l'être du néant. La philosophie de l'être est la philosophie éternelle,

Conclusion.

celle de la raison humaine et du simple bon sens, qu'on ne peut déserter sans s'égarer et déchoir (1).

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