ACTE ET PUISSANCE t
pareillement recours à un « noumène sous-jacent », où nos existences « plongent leurs racines ».
L'intention est louable assurément. Mais il est trop tard! Après avoir posé en principe que tout est devenir, on n'a plus le droit de parler du Principe de ce devenir ; après avoir dit que toiil est phénomène, on n'a plus le droit de parler de noumène sous-jacent. C'est donc à ce point de départ, essentiellement faux et ruineux, qu'il leur Faut remonter pour corriger ses conséquences. en le corrigeant lui-même. Alors seulement ils pourront trouver la vraie solution du problème u angoissant » de la contingence.
Nature de l'efiet produit dans un mobile passif ou actif.
Après avoir étudié ïexistence de la causalité et sa Leseffet* nécessité^ approtondissons sa nature en analysant d'à- causante. bord les effets qu'elle peut produire.
La nature de l'efTet produit par l'action du moteur sur le mobile sera fort différente, suivant que ce mobile est une puissance purement passive, ou bien une puissance à la fois passive et active, c'est-à-dire capable de réagir elle-même.
Nous avons déjà distingué la puissance passive de la puissance aciive, et nous en avons montré plusieurs exemples. L'homme peiit marcher, il peut parler : c'est une puissance active qui n'attend que l'excitation intérieure ou étrangère pour agir. La cire peut recevoir l'empreinte du cachet, l'argile peut être modelée par le potier : c'est une puissance passive, une aptitude à subir telle ou telle modification. La première est une puissance d^agir, la seconde est une puissance de subir, une disposition cà se laisser mouvoir et modifier.
On entrevoit, dès maintenant, l'attitude fort différente d'un mobile purement passif, et celle d'un mobile capable de déployer une activité propre.
Dans le premier cas, le mobile passif recevra l'acte |„ EiTet du moteur sans y rien ajouter, et par conséquent lui de- pSancB viendra semblable sous quelque rapport. C'est ce pre- p*^*'"*mier résultat que l'Ecole a exprimé par cette formule :
THÉOlilE FONDAMENTALE : ACTE ET PUISSANCE
''^Tgit Le même produit le même ; tout agent s'assimile le "mf patient : « Agens agit simile sibi » (1).
Si nous en demandons la raison à S. Tiiomas, il nous répondra en peu de mots, moins par un raisonnement que par une explication simple et lumineuse. L'acte dune foice naturelle, nous dit-il, est l'expression même, la manifestation de celte force, et cette manifestation, quoique partielle et incomplète, n'en est pas moins vraie et sincère, car une force ne peut agir que conformément à sa nature. « De natura agentis est, ut agens agat sibi simile, quum unumquodque agat secundum quod est actu (2j. »
Donc, si Pacte est l'expression et la ressemblance de l'agent, ou sa manifestation, — recevoir cet acte d'une manière purement passive sera recevoir sa ressemblance.
Agir, nous dit encore le Docteur angélique, c'est se communiquer par son acte à celui qui peut le recevoir, et dans la mesure où il est capable de le recevoir. « Agere est communicare illud per quod agens est in actu, secundum quod possibile est. « Agem S'il est de l'essence d'un agent de s'assimiler le patient, agens agit simile sibi, nous devons en conclure qu'un agent ne saurait agir sur un patient qui lui serait déjà parfaitement semblable: agens non agit in simile (3) ; et cette seconde loi pourra nous servir à contrôler l'exactitude de la première, d'où elle découle nécessairement. En effet, agir suppose que le moteur est en acte et que le mobile est seulemsnt en puissance, car si le mobile était déjà en acte, sous le même rapport que le moteur, il n'y aurait plus lieu de le faire passer de la
(1) Tè 7rof/;Ttxôv ôijiotowv laÛTM To 7r(7(r;i^ov./ï« Générât., 1. I, c. 7, § 1 . — Cf. S. Thomas, M('/a., I. VIII, lec. 8 : et Sum. th., la, q. 4, a, 3.
(2j S. Thomas, ConlraGent., I. 1, c. 29. — Voy. autre preuve dans Arist., De Générât., c. 7, § 6.
(3) Arist., De Générât., c. 7.
non agit in
simile
puissance à l'acte, et le moteur n'aurait plus d'action possible sur lui, sous ce rapport. Il faut donc que le moteur et le mobile soient dissemblables, par exemple, par quelque qualité ; ou, du moins, s'ils ont les mêmes qualités, il faut qu'ils ne les possèdent pas l'un et l'autre au môme degré.
L'expérience vient conlirmer celte règle, malgré quelques a[)parences contraires. Ainsi une bille d'ivoire en mouvement ne peut agir sur une autre bille qui aurait un mouvement semblable, qu'à la condition d'avoir une vitesse, ou une masse, ou une direction différentes. Un corps froid, plongé dans de l'eau cbaude, commence par s'échauiïer ; puis, lorsqu'il aura atteint la température de l'eau, lorsque l'égalité ou l'équilibre de température se sera rétabli, la chaleur de l'eau ne pourra plus modifier la sienne, parce que « le semblable n'agit pas sur son semblable ».
Mais ce ne serait pas assez d'avoir éludié lu nature de 20 EiTet l'elTet sur la puissance purement ^rnssive, il faut encore puL"ance étudier la puissance active, qui s'y trouve très souvent "Ta^'
1 ' . • » 11 réaction.
surajoutée, et qui y provoque ce qu on appelle une réaction. L'expérience nous montre, en effet, qu'une petite cause provoque souvent de grands effets, ou des effets fort ditîérents de la cause extérieure qui semble les avoir produits. Un léger frottement provoque l'explosion violente de la dynamite ou du picrate de potasse ; la harpe produit des sons mélodieux sous les doigts d'un artiste ; une piqûre d'épingle excity en moi la connaissance et la douleur ; l'attraction de la terre cause également la chute de la pluie et l'ascension des ballons, etc.
La réaction peulatteindre jusqu'à l'agent lui-môme, qui devient à son tour patient. Ainsi c'est un principe fondamental en mécanique que tout corps exerçant une action sur un autre corps en éprouve une réaction
agtnio ^?>''^^^ ^^ Contraire. Nos anciens philosophes disaient rtpatiiw pareillement : Agens agendo repatihir.De là vient que tous les mouvements corporels se ralentissent et s'épuisent par les froltemeuls des milieux ambiants. La vie elle-même s'use, vieillit et finit par s'éteindre, vaincue par la répétition et l'accumulation de ces réactions étrangères. Aussi certains physiologistes, frappés de ce caractère, ont-ils cru pouvoir définir la vie: « l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort. «
Cependant, — Aristote a pris soin de nous le faire observer, — un agent n'étant pas mù par le seul fait qu'il meut, mais par le fait qu'il subit une réaction, si cette réaction n'a pas lieu, le moteur pourra mouvoir sans être mû par réaction, il pourra agir sans pâlir ni s'user. Cela est vrai, nous dit le Philosophe, pour tous les moteurs séparés delà matière ou spirituels, qui par ce fait même sont impassibles et agissent sans s'épuiser Agetu ^' s'éteindre. Mais cela est encore plus vrai,ajoute-t-il, "Vm" ^6 Dieu, le premier Moteur de l'Univers, qui ne pou- Moveiur. yjjiji^ éprouver aucune résistance à vaincre, ni passer de la puissance à l'acte, est par excellence le Moteur non-mû ou immobile, c'est-à-dire l'ac/epztr ou sans mélange de potentialité, et partant, l'activité parfaite et la fécondité inexhaustible, qui produit tous les changements sans pouvoir en éprouver lui-même. D'où le célèbre axiome applicable à tout agent incorporel, mais surtout au moteur parfait : A gens age?ido non movetur ; Qjy, àvdyvsn ■/.ivovv y.ivslaSoci, xv~iy.t.veîfjBo(i (1).
Les exemples de réaction que nous avonsdonnésnous ont déjà faitcomprendre que, dans ces cas^l'agent n'opère pas sur la puissance active du patient comme une cause
(1) Arist., Phys., 1. VIU, c. 5, S 9. — On voit par là la méprise de ceux (Ravaisson, Fouillée, etc..) qui soutiennent que le Dieu d'Aristole, étant impassible, ne peut mouvoir le monde comme cause motrice, mais seulement comme cause finale (Cf. L'idée de Dieu,p. 573).
véritable, c'esi-h-d\re efficiente et formelle, mais seulement comme cause excitatrice de l'activité cachée dans le patient, et que celui-ci, après avoir reçu l'impulsion de l'agent, réagit à son tour suivant sa nature propre, par des opérations qui peuvent être fort différentes de celles du premieragent et même de beaucoup supérieures : ainsi l'objet matériel peut provoquer l'acte de connaissance sensible et intellectuelle, l'aliment matériel provoque l'acte vital d'assimilation, etc. l^a réaction est donc toujours conforme à la nature du patient qui réagit, etnullementà la nature de l'agent qui l'a provoquée : c'est cette vérité que l'Ecole a ainsi formulée : « Quidguid recipitur cictive ad modum recipientis recipitur ; » ou bien : « Receptum est in recipiente per modum recipientis. » Cette loi, qui régit la puissance active, est précisément l'inverse de celle qui caractérise la puissance passive, laquelle prend toujours la forme de l'agent, suivant l'axiome déjà cité : « A gens agit similesibi. »
Au fond, ces principes se ramènent à celui-ci, 3^
. , . , / ^ , „ , . . ' Sjnthèse
qui n est qu une des nombreuses formes duprmcipe desdeux d'identité : l'acte d'un agent est conforme à la naturede cet agent. Voilà pourquoi le mobile, lorsqu'il réagit, est modifié conformément à sa propre nature, tandis que lorsqu'il subit et reçoit une action étrangère, il est modifié conformément à la nature de l'agent qui l'a produite (1).
Ce serait donc un véritable contre-sens de dire que l'acte de l'agent change de nature parce qu'il est reçu dans le patient : ce serait confondre les deux étals très distincts que le mobile peut successivement traverser, la passion et la réaction. Aussi S. Thomas n'a-t-il
il, « lUud quod est in aliquo, non sequitur illud in quo est, nisi quando causetiir ex principiis ejus. » S. Th., Q. q. Disp, De Verit., q. ] , a. 2, ad 3 — Cfr. S. Thomas, Quodlib., viii, a. 3.
Un contresens à éviler.
pas oublié de nous prémunir contre cette grave erreur. L'acte de l'agent, nous dit il, parce qu'il est reçu dans le patient, n'est pas pour cela conforme à la nature du patient, il est seulement proportionné à la capacité de celui-ci ; en ce sens que le mobile ne recevra pas cet acte s'il n'est pas capable de le recevoir, et qu'il ne le recevra que dans la mesure de sa capacité: c'est-à-dire d'une manière plus ou moins adéquate (1). L'eau ne change pas de nature parce qu'elle est reçue dans une amphore, bien qu'elle n'y soit reçue que dans une certaine mesure ; ni l'action de l'objet senti, lorsqu'elle est reçu dans le sujet sentant. C'est ainsi que le Docteur angélique nous met en garde contre une fausse interprétation du fameux principe cité plus haut. « Cum dicilur unumquodque esse in alio secundum modum ejus in quo est, intelligitur quantum ad copacitatis ipsius modum, non quantum ad naturani ejus. Non enim oportet ut id quodestinaliquo habeat naturam et proprietatem ejus in quo est ; sed quod recipiturin eo secundum capacitatem ipsius. Manifestum est enim quod aquanon habet naturam ampliora3 » (2).
iii;;nifcs?e l"" CoTollaire. — Après avoir bien distingué la cause efficiente et formelle, (\m produit dans une puissance passive un effet semblable, de \q. Q,n.\\^Q provocatrice, qui excite dans une puissance active une réaction d'une nature bien différente, nous nous expliquerons facilement pourquoi nous pouvons connaître la nature de la
(1) Comme l'a très bien dit M. Piat : « nous n'en prenons que ce que nous pouvons,.,, nous en recevons tout juste notre mesure. La relativité ainsi comprise, n'est que notre manière d'envisager une objectivité réelle ». Vidée, p. 333 et suiv.
(2j Q. q. Disptit. De anima, q. 1, a. 10, ad 14. — Celte grave méprise est plus fréquente qu'on ne pense : « Il est affirmé (par l'axiome : perceptum est in percipiente per modum percipientis) que l'objet est comme transsubstantié (I!) dans la connaissance même ». F. Maliet, Revue de Philosophie, 1906, p. 242.
vraie cause par son e/7(,'/, tandis qu'il nous serait impossible, par la seule contemplation de la nature de la réaction, de connaitre la nature de la cause provocatrice, que l'Ecole a si justement nommée cause équivoque.
Les forces de la nature se manifestent, en effet, par leurs actes, et leurs actes par les effets qu'ils produisent naturellement, et non point par les effets qu'ils occasionnent.
Sans doute, ces manifestations elles-mêmes sont toujours incomplètes : un être n'opère pas à la fois tout ce qu'il peut opérer ; il agit sous tel rapport, il n'agit pas sous tel autre. Ainsi l'empreinte du cachet sur la cire nous révèle la forme du cachet, et nous laisse ignorer s'ii^est d'or ou d'argent, ^lais il n'en est pas moins vrai de dire que chaque action nous manifeste réellement une des mille faces de l'agent, qu'elle soulève chaque fois une partie du voile qui cache sa nature, et rend chaque jour notre science moins imparfaite et plus adéquate. La raison en a été résumée dans cette formule : « Quidquid perfectionis in effectu est, in causa ipsius aliquo modo prœconlinetur. » L'effet est toujours contenu dans sa cause, ou d'une manière formellement semblable et de môme espèce, foinnaliter, — ou d'une manière éminemment semblable ou analogue, eminenter, analogice, si la cause est plus parfaite et d'un ordre plus élevé ; donc il nous la fait connaitre.
Au contraire, la nature de V effet-réaction n'est nullement contenue dans la nature de la cause équivoque, et nous contemplerions éternellement, par exemple, la nature d'un coup de canon, sans pouvoir arriver à connaître celui qui l'a tiré.
Que si parfois il nous suffit de voir V effet-réaction pour reconnaître la cause équivoque, si nous pouvons reconnaître celui qui parle au son de sa voix, ou un
THEORIb: FONDAMENTALE : ACTE ET PUISSANCE
musicien à son jeu, c'est que nous connaissons déjà la personne et le signe par lequel elle se manifeste ou se trahit. Mais le signe suppose toujours la connaissance préalable de la chose signifiée, bien loin de la faire connaître pour la première fois.
Nos lecteurs peuvent déjà entrevoir les applications importantes que nous aurons bientôt à faire de ces principes à la théorie de la connaissance sensible. Nous les indiquerons plus loin.
Comment 2« Corollciire. — Une autre grave conséquence de
en se , . ^ ^ ,
meut soi- ccttc doctrmc G t quc uous ne pouvons nous empêcher
même. 1 • 1 • , 1
de signaler, au moins en passant, c est que le même être peut 5g mouvoir lui-même (1), comme cause excitalrice et équivoque, tandis qu'il ne peut se mouvoir lui-même comme cause efficiente et formelle.
En effet, si je m'excile à parler, à écrire, je suis à la fois en acte et en puissance, mais pour deux actions différentes : je suis en acte de m'exciter ou de vouloir, et en puissance de parler ou d'écrire. Au contraire, il est impossible d'être à la fois en acte et en puissance pour la même action. Ainsi je ne puis me donner l'existence ou la vie à moi-même ; ce serait évidemment contradictoire : j'existerais puisque je donnerais l'existence, et en même temps je n'existerais pas puisque j'aurais besoin de recevoir l'existence.» L'aulocréation » ou « l'action d'autogénèse », admises sans discussion dans la Philosophie « nouvelle » (2), sont donc des formules contradictoires, entièrement vides de sens.
(1) Voy. Arist. (b. S. -H.), de Générât., 1. VIII. c. 18, — Phys., 1. Vlli, c. 4, 5, 6. — Me/a., l.V.c. 12.— Cfr. S. Thomas,la,q. 2, a. 3 ; q. 25, a. 1 ; q. 79, a. 3; q. 82, a. 4, ad 8. — ConLra Génies, 1. II, c. 65, n° 4.
(2^ Cf. Le Roy, Revue de Mêla, el de Morale, mars et juillet 1907, p. 163,168,497, etc.
[*our la môme raison, je ne puis me cliaufîer moimême si je suis entièrement froid ; mais je puis indirectement provoquer\di chaleur en faisant de l'exercice.
L'èlrc qui se meut lui-même est donc partie en acte, partie en puissance, en sorte qu'ici encore l'agent et le patient sont différents. Une partie est mouvante, l'autre est mise en mouvement, et ces deux actions sont toujours distinctes et dissemblables (1). C'est d'ailleurs ce que l'expéiience nous manifeste.
On peut dire qu'une locomotive se meut elle-même, puisqu'elle agit sur elle-même et se déplace. Mais si nous analysons de plus près son mécanisme, nous voyons que c'est le chauffeur qui met le charbon, que le charbon produit le feu, que le feu réduit l'eau en vapeur, que la vapeur agit sur le piston, que le piston actionne les roues... ; en un mot, il y a toujours une distinction entre la pièce motrice et la pièce qui subit l'action, et une différence entre l'action qui provoque et l'action provoquée, en sorte qu'on ne retrouve pas un seul organe qui soit à la fois moteur et mobile, sous le même rapport, ni de la môme manière.
L'animal se meut aussi lui-même. Ici la charpente osseuse des membres est mue par les contractions des muscles, les muscles sont excités par les nerfs, les nerfs par les cellules centrales de la moelle ou du cerveau ; les cellules réagissent tantôt sous les excitations venues de la périphérie, comme dans l'acte réflexe, tantôt sous l'empire de l'appétit ou de la volonté.
Dans l'àme raisonnable elle-même, nous voyons la volonté toujours mue par une connaissance instinctive ou acquise, et la connaissance à son tour, stimulée par-
;i;« Impossibile est igitur est quod qui seipsum movet.totum moveat seipsum », àôvïarov Ty'n -h kÙto «-jtô xtvo'jv —y.jzr, xtvîtv y.-jzo cf.'jzô. Arist. Plii/s., I. VIII, c. 5. S S. — " Aucun être, s'il ne se dédouble, ne peut rien souffrir de lui-même. » Meta., 1. Vlll, c. 1, § 6.
fois par rinstinct ou la volonté, et toujours déterminée par un objet extérieur ou intérieur. Toutes nos facultés s'enlr'aident ainsi et se meuvent mutuellement, depuis que la vie nous a été communiquée par nos auteurs.
Voilà le fait psychologique ou scientifique que ma raison m'explique en me montrant que s'il y a une manière de se mouvoir soi-même qui serait contradictoire et absurde, il y en a d'autres qiii échappent à cette contradiction.
Origine de l'effet produit.
Après avoir établi que l'effet produit dans une puissance passive est toujours semblable à l'agent (tandis que Je deuxième effet, appelé réaction, est toujours conforme à la nature du patient qui réagit), nous allons essayer de pénétrer plus avant dans la nature intime de cet effet, en nous posant sur son origine le problème suivant.
La bille A ayant frappé la bille B, qui était en repos, et lui ayant communiqué un mouvement semblable au „ ., , sien, on demande quelle est l'origine du mouvement i'o"'è*es. produit : Est-ce une activité nouvelle qui s'est réveillée dans la bille choquée, ou bien serait-ce une partie de l'activité de la première bille qui aurait passé dans la seconde 1 Tel est le problème que nous avons à résoudre.
Les raisons qui inclineraient vers la deuxième hypothèse se tirent principalement de la loi que les physi- ^^. y. ciens ont nommée : loi de la conservation de l'éner- nje'fiijf gie (1).
L'énergie que le Créateur a déposée dans la nature se communique, se transforme, mais la quantité totale n'augmente ni ne diminue jamais. Ainsi, en chimie,
(1) Les traités de mécanique définissent ainsi l'énergie : « Puissance mécanique cause du travail ou de la force vive ». On en distingue deux formes : 1° l'énergie }3olenlie lie, ou. puissance d'une force qui sollicite un mobile. Elle rend le travail possible. 2° l'énergie actuelle qui réside
dans une masse en mouvement. Elle se mesure par i^ et s'appelle
souvent aujourd'hui force vive, ou bien ■puissance vive,s\ l'on veut éviter de la confondre avec la force vive MV2 des géomètres plus anciens. L'énergie potentielle se transforme en énergie actuelle ou vice versa, et la somme des deux énergies demeure constante. Voy. Inlroductioil à la théotic de l'Énergie, par E. Jouflerl, 1883.
le poids tolal des molécules d'iiydrogc^ne et d'oxygène que l'on va combiner ensemble est identique au poids de l'eau qui résultera de leur combinaison.
En mécanique, en physique, la somme des forces vives, des pressions, des tensions, elc, reste invariable dans tous les phénomènes d'un système donné.
Par exemple, si la boule de billard A était animée dune force vive égale à 10, avant de frapper la boule B, et qu'après le choc celle-ci se trouve avoir acquis une force vive égale à 6, on peut en conclure que la première boule aura perdu exactement la môme quantité, et qu'il ne lui restera plus qu'une force vive égale
ïï'ÏV'
à 4. En sorte que le total des forces vives — — avant et
après le choc, sera parfaitement identique. L'une aura exactement gagné ce que l'autre aura perdu. Remarquons toutefois que, pratiquement, la force vive n'aura pas été transmise intégralement sous forme d'énergie mécanique, mais sous diverses formes : chaleur, électricité, etc., dont il faudrait réunir les quantités pour avoir la somme intégrale.
De ce phénomène, il semblerait au premier abord que l'on eût le droit de conclure qu'une partie du mouvement du moteur a été réellement communiquée au mobile, et que celui-ci en a littéralement reçu une portion. ii>po- Mais si Ton approfondit davantage le problème, on
llièse lie . . ■ ^ 1 • i 1
l'equiva- arrive, au contraire, a une conclusion tout opposée.
En effet, a) si le moteur transmettait réellement sa propre énergie, comme il en dépenserait une partie dans le travail de la transmission elle-même, il ne pourrait communiquer intégralement au mobile, comme il le fait sous une forme ou sous une autre, la quantité de force qu'il a perdue. C'est donc une énergie nouvelle que le moteur a engendrée dans le mobile (1).
(1) (( Quod quidem non diflicile est probatu. Motus ex coipore A tran
b) En voici une seconde preuve tirée de la Ihéorie classique du choc entre corps durs.
Lorsqu'une bille d'ivoire tombe sur une table de marbre, elle rebondit et remonte à peu près à la hauteur d'oîi elle e'tait partie. Mais puisque le mouvement de cette bille est revenu sur lui-même, il faut bien convenir qu'au moment où la bille a heurté le marbre et changé de direction, elle s'est arrêtée pendant un instant, inliniment court sans doute, mais très réel; en sorte que les deux mouvements d'aller et de retour sont séparés par un intervalle de repos. Ils ne sont donc pas identiques ; le second n'est pas la continuation du premier. De même, si deux billes de masse égale sont poussées l'une vers l'autre, avec une égale vitesse et dans des directions diamétralement opposées, après le choc, ces billes auront une môme vitesse^ mais en sens inverse. Que s'esl-il donc passé ? au moment du contact les deux billes ont plié comme un ressort, et le mouvement s'est ralenti jusqu'à zéro. Puis les deux ressorts, arrivés au maxima de leur déformation, ont réagi par leur élasticité en s'appuyant l'un contre l'autre, et suscité un nouveau mouvement en sens inverse. Le nouveau mouvement, séparé du premier par un repos, ne saurait donc lui être identique.
c) D'ailleurs, au point de vue de la raison pure, il est difficile de concevoir qu'une qualité puisse se détacher d'une substance et se fractionner pour passer dans une autre substance. Ceux-là même qui soutiennent la distinction réelle entre la substance et l'accident répugnent absolument à cette hypothèse, et maintiennent le principe unanimement affirmé par l'Ecole: « Impossibile
sit in B, a B, in C, D, alia ; ergo ex inotu qui est in A duo progignunliir motus : qui transit in B, et ipsius motus transitus. Quodsi igitur iste motus non vere e/ftceretuv. . . jam motus transiens in D, necessario ad minorem quantitatem redactus esset. » P. Pesch, Insiilutiones ph'.L, p. 51.
€staccidens transmigrare de subjecto in subjectum (1). » Le phénomène en question nous paraît bien mieux expliqué en admettant que l'action du moteur a éveillé ou activé dans le mobile une force vive nouvelle, qui y était en puissance, dans la mesure exacte de la quantité de force vive dépensée parce moteur pour produire son effet.
La nouvelle activité, engendrée par l'acte du moteur sur la puissance du mobile, est donc semblable, mais nullement identique à celle du moteur.
Par la même théorie, on expliquerait facilement le fameux mvstérieux phénomène de la persévérance du moulie» pro- vement local dans un mobile lance dans l espace, et séparé du moteur qui a cessé d'agir sur lui. On sait combien cette énigme a intrigué et tourmenté la curiosité des anciens philosophes, qui agitaient ce problème sous le nom de mouvement des projectiles : Quomodo projecta continue nior>entiir , etiam postgîiam non tanyuntur a movente (2).
Dans la crainte de paraître confondre les projectiles avec des êtres vivants, qui ont le privilège de se mouvoir eux-mêmes par le dedans, Aristole leur cherchait un moteur extérieur, et, d'après la physique de son temps, prêtait ce rôle de moteur au milieu ambiant. L'air mis en jeu par la première poussée du projectile, réagirait à son tour, par son élasticité, surle projectile, au moyen d'impulsions successives, comparables à des
(1) s. Thomas, IV Sent., dist. 12, p. la, a. 4, q. iv. — Cfr. h, q. 115, a. 1, où le saint Docteur reproche cette erreur à Démocrite, « qui ponebat aclionem esse per effluxionem atoinorura e corpore ageiite, et passionem esse per receptionem earumdeni in pôris corporis palientis. »
(2j Arist., Phys., 1. IV, cil, S 8.— Cf. Platon, Timée (éd. Cousin, p. 173, 184).
ondes concentriques, qui, les unes après les autres, pousseraient le projectile, en s'affaiblissant et s'éteignant peu à peu.
Mais nous savons aujourd'hui que l'élasticité de l'air, ^oire
, solution,
bien loin d'être propulsive, comme les anciens le croyaient, est au contraire un élément de résistance et de ralentissement. Il faut donc revenir au moteur intérieur, et dire tout simplement que c'est la fo)^ce qui meut la masse ; dire que cette force vive a été « emmagasinée », ou plus exactement « éveillée » et mise en acte par l'impulsion du moteur; et que c'est cet acte qui continue à produire le changement local. En d'autres termes, le changement local du moteur a produit dans le mobile un changement qualitatif, permanent, qui produit à son tour un changement local permanent ; — le changement de qualité, comme nous l'avons établi, étant l'intermédiaire ordinaire de la transmission du mouvement local. Le projectile est donc en acte quant à sa qualité dynamique, et en puissance quant à ses positions locales : il n'est donc jamais en acte et en puissance sous le même rapport. Toute contradiction est ainsi évitée (1).
Le boulet de canon n'en devient pas pour cela un être vivant, c'est-à-dire un être qui se meut lui-même spontanément. En effet, la spontanéité, apanage du vivant, comme nous le verrons plus tard, consiste à pouvoir passer par soi-même d'un premier acte à un second, d'un second à un troisième et ainsi de suite. Or il n'en est pas ainsi du boulet de canon, qui persévère seulement dans le même acte sans en pouvoir changer : ce qui est bien différent. Etre fixé au même acte est juste le contraire de la spontanéité des mouvements.
il) « Iiiatrumentum intellipfitur moveria principali agente, quamdiii relinet viriutem a principali agente impressam : unde sagitla tamdiu movetur a projiciente quamdiu manet vis impulsas projicienlis » S. Thomas, iie ;)o^,q. 3, a. U, add ; Cî. de Anitua, a. Il, ad 2.