‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 80 sur 118 · ACTE ET PUISSANCE · texte numérisé non relu

ACTE ET PUISSANCE

Telle est la solution que nous proposons avec tous les

néo-scolastiques (l).

Expiica- Aimeriez vous mieux expliquer ce mystérieux phéno-

l'inertr mène en invoquant, avec les savants modernes, le fa-

critiqne. ^^^^^ principe d'inertie ? Mais pour que ce ne soit pas

là une explication purement verbale, je leur demande

tout (fabord : Qu'est ce que l'inertie ?

Le principe d'ineriic. d'après les modernes, comprend plusieurs sens ou plusieurs affirmations , qui sont bien loin d'avoir la même portée.

\o II affirme, en premier lieu, que la matière est incapable de sortir par elle-même de son repos, et dans ce premier sens, elle n'est que la reproduction du principe aristotélicien : guidqtdd movetur ab alio niove-

tur. . X j-

2° Ensuite, il affirme que la matière ne peut modifier le mouvement qu'elle a une fois reçu : ce qui se comprend encore à merveille de la part d'une chose inerte : c'est encore une incapacité. Mais, qu'on le remarque bien, il n'y a là aucune réponse à notre question du projectile. Il ne s'agit pas de savoir si la matière est incapable de modifier un mouvement, — nous l'accordons ; il s'agit de savoir si elle est capable de continuer à le produire : ce qui est bien différent. Or cptle capacité d'agir, loin de découler delà première incapacité, en semble précisément la contradiction. Aussi les savants ont-ils été obligés d'ajouter au fameux principe d'inertie un troisième sens.

30 Ils affirment qu'un corps, s'il n'est soumis à aucune force extérieure, doit avoir et ne peut avoir qu'un mouvement rectiligne, uniforme et indéfini dans la même direction.

n^ P Pesch, De San. Van der Aa, Ilrraburu, etc Parmi les ra^ rai opposants, voy. M. de Vorges, Anncdes dePlal. chret., l89o. pli 9 5ui du reste ne propose aucune autre solution.

Mais, comme l'observe si justement M. Poincaré, « est-ce là une vérité qui s'impose a priori h l'esprit ?.. S'il en était ainsi comment les Grecs l'auraient-ils méconnue ?... Le principe d'inerliequi n'est pas une vérité a priori est-il donc un fait expérimental ? iMais a-t-on jamais expérimenté sur des corps soustraits à l'aclion de toute force, et si on Ta fait, comment a-t-on su que ces corps n'étaient soumis à aucune force ? (1 ). »

Accordons toutefois le principe, au moins comme un postulat, comme une hypothèse commode et vraisemblable, il ne sera pas encore l'explication recherchée. 11 restera toujours à savoir pourquoi le déplacement du projectile continue à se produire ? Sans doute le déplacement initial a bien une cause, mais les suivants ?JNe sont-ils pas eux aussi les effets d'une activité? Et alors, — à moins d'admettre des effets sans cause, — il nous faut bien recourir à une cause interne, et dire que le projectile continue à se déplacer en vertu de l'énergie en acte qu'il porte avec lui et qui l'accompagne tout le temps.

<( Tout s'explique, dit un savant distingué, si l'on conçoit une force agissant durant un temps donné, comme ayant pour objet d'emmagasiner dans le mobile une énergie qu'on appellera, si l'on veut, force vive, énergie limitée el mesurable, qui effectuera un travail susceptible de cesser à la longue, en même temf)s qu'elle s'épuise. Il suffirait de supposer la persistance de celte énergie analogue à celle de la chaleur interne du radium, pour expliquer comment jusqu'ici on n'a pu encore observer de diminution... La physique et la métaphysique semblent donc d'accord pour affirmer qu'il ne peut y avoir de mouvement sans la présence d'une énergie qui

(1) Poincaré, La science et l'/ii/pothèse, p. 118.

r.'iuerlie d'ailleurs ne suffit

accompagne le mobile dans tout le cours de son déplacement (1). >' , j I

Ce môme savant, se rapprochant encore plus de la pensée d'Aristole, soutient que l'énergie motrice a réside à la fois dans le mobile et dans la masse au sem de laquelle il se déplace ». Ce serait peut-être, nous dit-ii, « une modification, une nouvelle manière d'être du milieu... ce serait une rupture d'équilibre qui, en tendant à se rétablir, détermine le mouvement (2) ». ^oneio- Quoi qu'il en soit de cette dernière partie de 1 expli- ^^'- cation, encore bien vague, d'un fait si mystérieux, la première partie demeure : il est certain que le moteur a sur son mobile une puissance causale de transtormalion profonde et même permanente : cest là un fait indeniable. Qu'il éveille une force mécanique ou une afhnité chimique ; qu'il allume la flamme de la vie ; et,s il s agit du mouvement de l'esprit, qu'il engendre la pnsee, le sentiment, le désir, la liberté, c'est toujours du nouveau qu'il produit ; c'est toujours ou un être nouveau ou un nouveau degré d'être, et partant un progrès, une ascension de l'être, car l'acte est toujours supérieur a la puis-

CoDcla

sance.

Le

moteur

Et que l'on ne dise point que ce pouvoir de pvodun-e n...... du nouveau, attribué par nous au moleur, ressemble

::Sr ,„„ à «n pouvoir créateur, qu'il est trop au-dessus des

orces d'une simple créature (3). Il n'en -st r,en Le

ZZl ne crée pas, mais il transforme seuement 1 e.a

Tmobile. Ce nN=st point une création qu',1 opère, c est

une évolution naturelle. Aussi refuserons-nous de 1 ap-

„) „e Montchenil, «..«e ««,.,«,. saen,.. Moc.obre 1907, p. 544.

(2^ De Montchenil, Ibid., p. 551. 573.

(3Uecchi,02>.ci(.,p.61, 207,etc.

peler, avec M. Bergson, « évolution créatrice » parce qu'elle n'est productive que de modes et d'accidents ou de formes nouvelles, non de substances.

Gréer, c'est tirer du néant une substance complète ; transformer, c'est faire exister en acte une qualité (essentielle ou accidentelle) qui préexistait en puissance. « Agens creatum, nous dit S. Bonaventure, nuUam quidditalem nec accidentalem omnino producit, sed existenlem sub una dispositione facit esse sub alia (1). » « Actum extrahi de potentia materiee, nous dit pareillement le Docteur angélique, nihil aliud est,quam aliquid fieri in actu, quod prius erat in potentia (2). » — « Forma (nova) prœexistit in materia imperfecte, non quod aliqua pars ejus sit ibi in actu et alia desit, sed quia tota pra?existit in potentia et postmodum tota producitur in actum (3). »

En conséquence, pour que le moteur transforme le son

action

mobile, il faut qu'il trouve en lui des aptitudes ou des est

... dépen-

capacités spéciales qui correspondent à la nature de son dame action. Le cacliet, par exemple, s'imprimera sur la cire Hmiite. et nullement sur le marbre, le feu consumera le bois et sera impuissant à consumer l'argile. C'est ce que l'Ecole a traduit par son axiome : « Potentia passiva correspondere débet activœ », et réciproquement: « Activa passivœ correspondere débet. »

L'acte qui tt^ansforme ne ressemble donc en rien à l'acte créateur: il est essentiellement limité par la nature spécifique de l'agent et le degré d'énergie qu'il déploie ; d'autre part, il est limité par la nature et la capacité du mobile à recevoir son action.

D'ailleurs, l'acte qui transforme n'est nullement

(1) In libro 11 Sent., dist. 7, p. 2, a. 2, q. i.

(2) S. Th., la, q. 90, a. 2, ad 2.— Gfr. Suarez, Metaph., d. 13, s. 9, n. 8.

(3) S. Th., Qusest. disp., q. 3. dépôt., a. 8, n" 6, ad 10 et M. — Opusc. de nat. mal., c. 8.

indépendant de la puissance et du concours divins. Il n'est qu'un instrument et une cause seconde entre les mains de Dieu, à qui doit en revenir tout le mérite. « Nihil agit ad esse nisi per virtutem Dei, nous dit admirablement le Docteur angélique, sic ergo Deus est causa omnis actionis, prout quodlibet agens est instruinentum divinif virtulis operantis... IpsanaturiP operatioesteliam operatio virtutis divinœ sicut operatio instrumentiest per virtutem agentis principalis (1). » Et c'est précisément leur dépendance absolue de la cause première qui nous explique la merveilleuse efficacité des agents naturels à produire du nouveau. La Lors donc que nous entendrons nos physiciens mo-

*{ôrma-" dernes nous parler de mouvement qui se subdivise, XleT qui passe d'un corps à un autre ; ou bien de travail mécRuique échangé, absorbé, emmagasiné, transformé, puis restitué, mis en liberté ; lorsque nous entendrons nos savants dire et répéter, par exemple, que « les végétaux sont des récipients capables de tenir emmagasinées les forces vives des rayons du soleil » ; que (( la chaleur du soleil jadis emmagasinée dans les dépôts de charbon alimente aujourd'hui nos foyers et nos machines ; qu'en réalité le charbon nous rend la chaleur qu'il a reçue antécédemment du soleil » ; ou bien encore que « le coton par sa combustion restitue, en quantité égale, la chaleur qui avait été dépensée par le soleil, pour le développer au sein du végétal » (2) ; lorsqu'on nous parlera ce langage imagé, nous nous rappellerons que le divin poète avait aussi pu dire sans blesser la vérité :

Guarda il calor del sol che si fa vino Giunto all'umor che dalla vite cola (3).

(1) S. Th., Quxst. disp., de pot., q. ni, a. 7, ad 3. (;2j P. Secchi, Tyndall, Grove. Poncelet, etc., etc. (3) Dante. Purgat., xxvi.

véi'itiiljle sens.

« Vois la chaleur du soleil qui se transforme en vin, réunie à la sève qui coule de la vig ne. » Il est clair que les rayons du soleil ne sont pas une substance qui se métamorphose en vin, en se combinant avec d'autres substances, ou qui se cache dans le charbon comme l'eau dans une éponge, pour en échapper à la moindre pression ! Ce n'est là qu'une manière de résumer, par une métaphore concise et saisissante, les théories les plusbelles et les plus élevées de la mécanique ou de la thermodynamique ancienne et moderne.

Dans la nature inanimée, toute opération est mou- son vement,« omnis actio agentis physici in motuest » (1). Or, le mouvement produit un autre mouvement (qu'on nous permette la comparaison), comme dans la nature vivante, la vie produit la vie, par une série indéfinie de rapprochements et de contacts pleins de fécondité. Tant est grande l'analogie qui relie les parties opposées du plan divin dans une merveilleuse unité !

Entendre autrement le langage scientifique que nous venons de rappeler, supposer qu'il ne se produit rien de nouveau, ou qu'il n'y a que de nouvelles combinaisons d'éléments toujours identiques, ce serait non seulement le priver de sa grandeur et de sa beauté, mais encore le rendre parfaitement inintelligible, puisqu'on supposerait que les accidents peuvent émigrer et voyag»n- de substance en substance. « Ridiculum est dicere, observe le saint Docteur, quod idem numéro calor qui eM in calefaciente corpore transeat ad corpus calefactum, sed quia virlute caloris qui est in calefaciente corpore, alius calor numéro fit actu in corpore calefacto, qui prius erat in eo in potentia (2). »

Les savants quelque peu philosophes ne sont guère plus tendres envers celte théorie de la transformation

(1) s. Th., Opus. de nat. mat., c. I. (2; S. Th., Contra Gent., 1 III, c. lxix.

des forces enlendue dans son sens littérai. «J'ai rtiontré à saliéléjdans la plupart de mes travaux, écrivait M. Uirn, que cette hypothèse est à la fois la plus arbitraire et la plus insoutenable qui ait pu sortir d'un cerveau humain (i). » Et ailleurs, après nous avoir montré que ce n'est pas la loi de la transformation des forces, d'une espèce en une autre espèce, qui a été vérifiée, mais seulement la loi de leur équivalence quantitative au point de vue des effets produits, il n'hésite pas à conclure que « pas un fait scientifique, pas le plus minime d'entre eux, ne nous autorise à affirmer le contraire (2) ».

Les ob- A près cet exposé sincère et loyal de la théorie du moudifM.Te vement et de la nature de la causalité motrice, d'après °^' Aristote et S. Thomas, nous ne pouvons nous empêcher de mettre en regard la « traduction en langage moderne » que certains philosophes contemporains ont cru pouvoir s'en permettre.

« S. Thomas, dit M. Le Roy, parle du mouvement comme de quelque chose qui se donne et se reçoit, qui passe d'un corps à l'autre, et qui se transmet en tout ou en partie... » Et pour bien souligner le sens grossièrement littéral qu'il donne à ces textes, il ajoute un peu plus loin que, pour nous, la « causalité n'est que déversement d'un plein dans un vide, communication à un terme récepteur de ce que possède un autre terme, en un mot, œuvre anlhropomorphique d'un agent (3) ». Le contre-sens est si manifeste qu'il serait inutile d'in-

(1) Hirn, Nouvelle réfut. de la théorie cinétique, p. 20.

(2) Hirn, Anal'jse éléme7itaire,Tp.'6'i&.— «Lorsqu'on p^^le de transformation, on soude de fait une interprétation hypothétique à une autre qui n'a pas même encore une valeur nominale. » Hirn, Nouvelle réfutation des théories cinétiques, p. 22.

(3) Le Roy, Revue de Meta, et de Morale, mars 1907, p. 132, 150.

sister.iMaisce qui suit montre une inintelligence encore plus complète de la théorie que nous venons d'exposer. « Quels sont alors, d'après S. Thomas, ajoute ce critique, les principes explicatifs du mouvement ? Il y en a quatre : 1** une matière ou substrat, théâtre inerte du changement ; 2" une forme semblable à un vêtement tout fait d'avance ; 3° une cause immobile qui habille la matière de la forme ; i° une fin également immobile qui, du sein de son repos, attire la cause motrice et la sollicite à l'action. Partout, on le voit, des immobilités (i). »

Nous répondrons que cette traduction de la pensée Réponse. de S.Thomas est pleine d'inexactitudes et d'équivoques. En voici les principales :

1° On joue d'abord sur le mot « immobilité ». Gomme nous l'avons déjà expliqué (2), l'acte, loin d'être un repos, est la plénitude même de l'être et de l'activité. Or les causes formelle, moUHce et finale sont toutes les trois des actes et des principes d'activité. -

2° Le (.1 substrat » du mouvement local ou des changements accidentels est la substance complète, qui est un principe d'énergie, riche enpotentialités, et nullement un « théâtre inerte ». On confond donc ici la matière première et la matière seconde ou substance complète.

3° La forme, — qu'on l'entende dans le sens de principe actif, ou des manifestations variées de ce principe, — n'est pas davantage un « vêtement de confection », « tout fait d'avance ><, mais un élément nouveau produit par l'efficacité de la cause, comme la pensée nouvelle est produite par la puissance du penseur.

4" Quant au rôle de la cause finale, il est actif, et nous verrons un peu plus loin combien il est différent de celui qu'on lui suppose. La méprise est donc totale.

(1) Le Roy, Jhid., p. 182.

<2) Cf. supra, p. 198,

Jamais un scolaslique n'a conçu Je mouvement comme quelque chose qui « passe diin corps à un autre », comme < une forme semblable à un vêtement tout fait d'avance, dont la cause motrice habille la matière» ; — et nous citerons bientôt (p. 247) les protestations de S. Thomas et de S. Augustin, contre cette interprétation, disent-ils « ridicule ». Jamais un scolastique n'a fait du mouvement une collection d'éléments immobiles. Ni la cause motrice, ni la cause finale, ni les causes matérielles ou formelles, ni les points parcourus par le mouvement entre ses deux termes extrêmes, n'entrent jamais pour nous dans la réalité physique du mouvement, qui est tout entière dans un devenir ou dans un passage, qu'Aristotea si bien appelé un acte incomplet, en voie de se compléter.

Nouvelle Une autre objection du même auteur, quoique plus jeciion. subtilc^ ne nous semble pas plus heureuse. Il suppose que notre cause motrice ou efficiente n'est qu'une « idole de la déduction (1) ». De même qu'on ne déduit une conclusion logique que des prémisses déjà données, qui les contiennent, ainsi — par une confusion ou une assimilation arbitraire du logique et du réel — nous supposerions qu'on ne peut tirer un effet que d'une cause réelle préexistante (2).

Mais cette confusion, nous ne l'avons pas commise. Jamais nous n'avons essayé de prouver la nécessité d'une cause ontologique par la nécessité de prémisses logiques. Jamais nous n'avons eu la pensée d'assimiler à une déduction logique la production dynamique d'un efîet par sa cause. Aristote lui-même nous a déjà mis en garde contre cette erreur, en nous faisant observer

(1) Le Roy, Revue de Meta, et de Morale, juillet ^907, p. 480.

(2) Même objection chez M. Humelin qui nous fait dire que « le processus causal est identique au processus déductif ou syllogistiques. Essai sur les éléments de la représentation, p. 243.

qu'en logique ou en géométrie, il n'y avait ni puissances réelles, ni mouvement, ni causalité, sinon par pure équivoque et homonymie, 6aoov'ja'joç(l).Et le lecteur qui voudra bien se rappeler ce que nous avons dit des modes si variés de la causalité, soit efficiente et formelle, soit purement excitatrice ou par déclanchement, n'aura pas de peine à comprendre combien les deux processus, logique et dynamique, de la déduction ou delà production, sont pour nous essentiellement différents.

Que tous les deux soient cependant dominés de très haut parle principe d'idenlité, c'est là une tout autre question, qui montre seulement l'accord de l'être avec lui-même, comme celui de la pensée avec ellemême, et qui exclut également la contraction de nos deux théories dynamique et logique. Ici la comparaison est permise, mais jamais Aristote n'a donné cette comparaison pour une preuve (2).

Au lecteur maintenant de tirer une conclusion pratique sur la juste valeur qu'il doit accorder aux « traductions en langage moderne » par certains critiques, dune philosophie qu'ils connaissent si mal, et qu'ils ont d'ailleurs déclaré à l'avance « périmée, désormais tombée en désuétude, à laquelle aucun de nous ne saurait revenir : c'est là un fait irrévocable » (3) !

Espérons que cet anathème répété et soi-disant « définitif » de la philosophie « nouvelle », ne le sera pas plus — définitif — que la vérité « dynamique » et incessamment changeante dont elle fait profession. Du mathématicien éminent, nous en appelons donc, sans désespérer, au philosophe mieux informé.

(1) Aristole, Meta., 1. VIII, c. 1, § 3.

(2) Aristote, Meta., 1. VI, c. 9, § 4.

'3) Le Roy. Revue de Meta, et de Morale, mars 1907, p. 132 ; et juillet, p. 499.

Comment le moteur peut-il agir hors de lui-même ?

Difficulté II paraît donc certain que le moteur aeùt sur le mobile,

du pi'o- r T o '

Même, et, que !'e(îet produit consiste à faire passer le mobile de la puissance à l'acte. 11 nous reste à expliquer comment il se peut qu'un corps puisse agir dans un autre corps, comment un être peut agir ad extra, hors de lui-même, et produire une action qui semble transitwe.

Nous arrivons ainsi à la dernière question, qui est sans doute la plus délicate, et qui serre de plus près le problème soumis à notre étude.

Si nous voulons plus sûrement soulever quelque coin du voile mystérieux, commençons par nous défier de nos seules forces, suivons pas à pas nos grands Docteurs, et ne dédaignons pas de nous laisser conduire par des guides si habiles dans des sentiers si malaisés. Interrogeons Aristote et S. Thoma?, et consultons-les de préférence dans les écrits où, traitant ex professa cette grave question, ils ont complètement développé leur pensée. Ouvrons notamment le troisième chapitre du troisième livre de la Physique d'Aristote, et puis la quatrième leçon du commentaire de S. Thomas.

Nous allons les entendre soutenir avec conviction cette thèse si profonde et si ingénieuse qu'elle pourrait suffire à leur gloire : faction de Vagent est dans le patient ; il n'y a quune seule action commune aux deux ; elle est le produit de deux co-principes, l'un actif, Vautre passif, et cest pourqiioi elle est commune aux deux. — Voici comment ils développent leur pensée.

ristute .

Après avoir défini le mouvement, le philosophe de Stagire commence à traiter des rapports du moteur et mluudu mobile; et dès les premiers mots il va droit au cœur ^'°"^'^' de la dilficulté. « Ce dont on a coutume de douter, nous dit-il, devient ainsi évident, à savoir que le mouvement est bien ddiis le mobile dont il est l'acte, et qu'il vient du moteur qui le lui donne. Or, l'acte du moteur ne saurait être différent de celui du mobile, il faut quil y ait un seul acte pour les deux. » — « Sed etid de quo dubitari solet, perspicuum fit,nempe motum esse in re mobili ; est enim ejus actus et (procedit) ab eo qui movendi vim habet. Atque ejus quod yiiovendi vim habet, actus non est dix/crsus : oportet enim atnbobus esse ununt acAum » (1).

Puis il ajoute : « Le moteur est l'agent du mobile et par consétiuent il n'y a qu'un seul acte pour le moteur et le mobile également. C'est ainsi qu'il n'y a qu'un seul et môme intervalle de un à deux., ou de deux à un, ou bien entre les deux extrémités d'une route, soit qu'on la monte, soit qu'on la descende. (Le chemin est en effet le même, quoique dans un sens différent.) Ces deux choses n'en font donc qu'une, bien que leur définition ne soit pas unique, Il en est absolument de même pour l'acte par lequel le moteur meut et par lequel le mobile est mû. » — « Movens est autem activum ipsius mobilis : quare similiter unus est utiHsqne actus (2), quemadmodum idem est intervallum, sive spectes unum ad duo, sive duo ad unum, necnon acclive et déclive ; hœc enim unum sunt, sed definitio non est un^; similiter autem res habet etiam in moventi et eo quod movetur. »

Aussitôt se présente à la pensée d'Aristote une objection, mais une objection purement logique, dit-il, c'est-

(1) Kc/.i Y, To-j /.fjriTi.y.oïi Se è-jéfiyeia o-jy. xkkn hzt' Sïî ptiv yùa etvat i'jTEliyjiccj àTTsoîv. l'hys., 1. III, c. 3, § 1.

\2) iÎTTî Ô'mIm; u.iy. h y.y/fohj èApytiv.. Ibid.^ I. III, c. 3, S 1 •

dif-

ti culte.

Solution.

à-dire à laquelle il n'attache pas grande importance. Voici comment il nous la présente :

Première H Y » peut-ôtrc nécessllé que l'acte ne soit pas le même dans ce qui est actif et dans ce qui est passif, car autre chose est d'agir, autre chose de pâtir. « Existil autem dubitalio logica, quia fortasse necesse est esse aliquem aclum diversum efîeclivi et passivi ; alterum enim est effecto, allerum passio. »

A cette objection voici la réplique immédiate. Mais si vous supposez qu'il y a deux actes différents, où les placerez-vous? Ou vous les placerez tous les deux dans le moteur, ou tous les deux dans le mobile, ou bien l'action d'agir dans le moteur, et l'action de pâlir dans le mobile. Mais qui ne voit que les deux premières hypothèses sont évidemment déraisonnables, et que la troisième est une simple homonymie, une pure équivoque de mots, puisqu'on appelle action de pâtir une simple passivité du mobile. « Quum igitur ambo sint motus, si diversi sunt. in quonam erunt ? aut enim ambosunt in eo quod patitur et quod movetur, aut elYectio est in efficiente, passio vero in patiente ; quod si et banc vocare effectionem opportet sane homonymus erit. »

De plus, si l'action n'est que dans l'agent, et la passivité dans le patient, il s'ensuivra que l'action de l'agent devra trouver son terme en lui-même et se mouvoir lui-même. 11 sera à la fois moteur et mobile, ce qui est contraire à l'hypothèse, ou bien l'action de l'agent n'aura aucun terme ni en lui ni dans un autre, et il n'y aura pas de mouvement, c'est-à-dire qu'un agent n'agira pas: ce qui est contradictoire. — « At vero si hoc est, motus erit in eo quod movet..., quare omne movens movebitur, aut habens motum non movebitur. » Revenons donc à la seule hypothèse raisonnable : c'est par le même acte que l'un agit et que l'autre pâtit. L'action et la passion, au lieu d'être séparées, sont réunies

xieme

liculté.

Sulutino.

dans un seul acte. Serait-ce là un concept si difficile ? — « Sed erit uiius actus ? »

On nous objecte encore, dit-il, qu'il est contre toute ^,,„ raison de soutenir que deux choses différentes en espèce X" puissent n'avoir qu'un seul et même acte. — « A ratione alienum duaruni rerum specie diversarum unum et eumdem esse actum. » Que si enseigner et apprendre, agir et pâlir se font par le même acte, il en faudrait conclure que l'enseignement et l'étude, l'action et la passion sont identiques, et qu'on apprend toujours en instruisant, ou que l'on pàtit toujours en agissant. — « Et si quidem docendi ac discendi actus idem sunt necnon effectio et passio ; certe et docere erit idem quod discere, et facere idem quid pati. »

Arislote répond à celte objection en montrant que sa thèse, serail-elle fausse à un certain point de vue, est pourtant vraie à un point de vue différent. El pourquoi ne dirait-on pas, s'écrie-t-il, qu'il n'est pas absurde de soutenir que l'acte d'une chose puisse être dans une autre chose ? — « An nec absurdum est, alius lei actum in alia re esse ? » Et aussitôt, pour le prouver, il fait appel aux faits les mieux constatée par l'expérience. L'enseignement, en effet, est bien l'acte du maître qui enseigne, et cependant il passe à un autre, c'est-à-dire dans le disciple enseigné, — sans se séparer toutefois de celui qui enseigne, ojx. à-o-crf//;acV/?, — il est l'acte du maître dans le disciple. — « An nec absurdum est aliiis rei actum in alia re essel Nam actus docendi est actus ejus quod docendi vim habet, in aliquo tamen est, neque abscissus, sed hujus in hoc (1). »

Donc rien n'empêche que deux choses différentes aient un seul et même acte, non pas de manière à ren-

(1) 'H c'jTS. TÔ TV/y a)i),ov ivépyîiv.v h iripr.i ivja.i ktottov {'iart "làp ri oiriuqi^ s-jîpyitu Toû djo«(7x«)rxoù, ô'v rtvj asvrot, -/.(/.'t oOz ànoTzru.nu.vrri, à/).à Tovo- £vTw3î). P/njs,, 1. III, c. 3, § 3.

dre leur essence identique, mais de manière que ce qui est en puissance soit informé par ce qui est en acte. — «. Nec quidquam prohibe! unum et eumdem esse duarum rerum actum, non (ita) utessentia sit eadem, sed (ila) ut id quod est poteslate se habet ad id quod agit. » Instance. ^^^ ^^ Saurait donc losjiquement en conclure que l'enseignement soit identique à Télude (l'action identique à la passion) ; et en sup[)Osant même qu'agir et souffrir soient identiques (à un certain point de vue), cependant ils ne sont pas complètement identiques et synonymes, comme serait habit et vêtement, mais seulement comme la route de Thèbes à Athènes est identique à celle d'Athènes à Thèbes, quoiqu'elles soient dans un sens différent, nous l'avons déjà dit. « Nec necesse est eum qui docet discere ; ne si quidem facere et pati idem sint, non sint lamen ita ut una sit ratio quidditatem explicans, qualis est vestimenti et indumenti, sed ut via qusR Thebis Athenas, et quai Athenis Thebas ducit, sicut et ante dictum fuit. »

Pareillement, de ce que c'est par le même acte que le maître enseigne et que l'élève est enseigné, on ne peut nullement en conclure qu'enseigner soit la même chose qu'apprendre ; de même que la distance restant la même entre les deux extrémités d'une route on ne peut dire que ce soit une seule et même chose de la monter ou de la descendre. « At vero nec si actus docendi est idem quod actus discendi, propterea etiam discere est idem quoddocere; quemadmodum nec si distanlia est una eorum qiise distant, propterea etiam distare hoc ab illo, et illud ab hoc, sunt unum et idem. »

Enfin, pour tout résumer en quelques mots, nous disons qu'à proprement parler ni l'enseignement et l'étude, ni l'action et la passion ne sont une môme chose, la seule chose identique ici, c'est l'acte qui les informe. Entre l'acte produit par le moteur sur le mobile, et l'acte

riésunié.

Tliomas.

que le mobile reçoit du moteur, il n'y a qu'une distinction purement logique. « Ut aulem omnino dicam, nec docendi et discendi actus, nec efîectio et passio sunt idem proprie : sed motus cui hœc insunt, idem est ; nam esse aclum liujus in hoc, et liujus ab hoc, ratione difTerunt (1). »

Après avoir suivi le développement complet de la i pensée d'Aristote, il ne sera pas sans intérêt de connaî- mentatre Tappréciation et le jusement de S. Thomas. Nous s. allons donc entendre à son tour le Docteur angélique ; et s'il nous répète exactement les mêmes théories, le lecteur excusera ces répétitions, en pensant qu'elles en sont la confirmation la plus haute et la plus autorisée.

Aristote, nous dit le saint Docteur, nous apprend les vrais rapports du moteur et du mobile, lorsqu'il nous dit que l'acte du moteur n'est pas autre que celui du mobile ; en sorte que si le mouvement est l'acte du mobile, c'est en même temps d'une certaine manière l'acte du moteur. « Ostendit quomodo se habeat motuin ad movens... Dicens quod acius motivi non est alius ab actu mobilis. Unde cum motus est actus mobilis, est etiam quodam modo actus motivi (2). »

11 nous apprend, en second lieu, que l'acte du moteur et du mobile sont bien le même acte ; il est nommé acte du moteur en tant que celui-là agit, et du mobile en tant que celui-ci le subit ; mais c'est le même acte que l'agent cause en agissant et que le patient reçoit en pâlissant. El c'est pour cela que le Philosophe dil que le moteur est le principe actif du mobile, c'est-à-dire la cause qui le met en action. Voilà pourquoi il ne faut qu'un

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(•<!) S. Thomas. Phys., III, lect. 4.

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