‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 82 sur 118 · ACTE ET PUISSANCE · texte numérisé non relu

ACTE ET PUISSANCE

confusion

telles et telles pensées mobiles et fugitives soient identiques à ma substance : elles sont à moi, mais elles ne sont pas le moi. Je puis subsister sans elles ; de ce qu'elles ne sauraient subsister sans moi, il ne s'ensuit nullement qu'elles soient identiques au moi. L'impossibilité pour une chose d'exister sans une autre n'est pas toujours un signe d'identité, mais seulement de dépendance ; ainsi la créature ne peut exister sans l'action du créateur, la flamme ne peut exister séparée du bois qu'elle consume, ni la vitesse d'un projectile sans sa masse, etc..

consé- Nous ferons aussi remarquer à nos contradicteurs de'^ceue quclqucs-uncs des conséquences les plus graves qu'entraînerait leur négation, dans le sujet même qui nous occupe.

Si les opérations ne sont pas réellement distinctes des substances qui les éprouvent, tous les changements d'opération seront des changements substantiels. Dès lors, ou bien il faudra conclure avec Parménide et Mellessius qu'il est impossible qu'une substance devienne une autre substance et nier l'existence du mouvement ou du changement dans un être (i). Ou bien il faudra conclure avec Heraclite que la substance créée est un être successif comme le mouvement, et nier la réalité permanente de toute substance, y compris la réalité permanente du moi. Rien n'existe, faudra -t-il conclure avec ce chef de l'Ecole sceptique, si ce n'est le mouvement perpétuel ; les êtres, bien loin d'exister, sont dans un changement continuel, dans un perpétuel devenir. Le moi n'est plus qu'une « illusion métaphysique » (2).

(1) « Oui, sans doute, si l'Etre est un, il ne peut pas avoir de mouvement, mais s'il a une partie qui change (et une partie qui demeure). . . dès lors le mouvement est possible ; car la forme change, puisqu'elle peut passer d'un contraire à l'autre ; et qui dit changement dit mouvement par cela même. L'unité de l'être est incompatible avec sa mobilité. » B.-St-Hihiire, Préface de la Physique, p. '29.

12) « Si les accidents ne sont point distincts de la substance, si la

Ces conséquences inadmissibles ne sont pas les seules que nous ayons à signaler.

Si l'opération et la substance sont identiques, ne fautil pas conclure qu'opérer c'est créer : produire un acte ne serait-ce pas en effet produire une substance ? Dès lors, toute création étant au-dessus des forces des simples créatures, elles sont incapables d'agir et surtout d'agir les unes sur les autres.

Vous serez donc réduits à vous figurer le moteur et liui.mo le mobile comme deux substances impénétrablesjuxta- |j','^Ji'[e" posées cote à côte. Ne pouvant pénétrer l'une dans l'autre, elles se renferment chacune en elle-même, en faisant des elTorts impuissants pour en sortir. « II y a selon moi, disait Leibnitz, des efforts dans toutes les substances ; mais ces efforts ne sont proprement que dans la substance même, et ce qui s'ensuit dans les autres, n'est qu'en vertu d'une harmonie préétablie, et nullement par une influence réelle, ou par une transmission de quelque espèce ou qualité. » Ce sera donc le mobile qui se mettra spontanément en mouvement à l'occasion de l'effort impuissant du moteur, ou bien ce sera Dieu lui-même, d'après Malebranche, qui interviendra à chaque instant et qui poussera les aiguilles de la montre, pour suppléer à l'imperfection originelle de son mécanisme !...

Des explications si artificielles et si peu conformes à l'observation des faits les plus vulgaires, et surtout des

substance est un être créé successif comme le mouvement^ si elle ne dure pas au delà d'un moment et ne se trouve pas la même durant quelque partie assignable du temps, non plus que ses accidents... pourquoi ne dirait-on pas, comme Spinosa, que Dieu est la seule substance et que les créatures ne sont que des accidents et des modifications ? Jusqu'ici on a cru que la substance demeure et que les accidents cliangent, et je crois qu'on doit se tenir encore a cette ancienne théorie, les arguments que je me souviens d'avoir lus ne prouvant pas le contraire et prouvant plus qu'il ne faut. » Leibnitz, Essai de théod., III, n« 393.

phénomènes de la conscience, sont aujourd'hui à peu près démodées. La plupart des modernes rejettent à la fois la théorie de Leibnitz et celle de Malebranche. Mais s'ils n'admettent plus V occasionnalisme ni V harmonie préétablie, nous nous demandons si, après avoir changé le nom, ils n'ont pas conservé la chose. Si le moteur et le mobile restent chacun chez soi, sans en pouvoir sortir, comment pouvez-vous dire que l'un agit réellement sur l'autre ?

Vous me répondez que c'est par influence. Alors je vous demande ce que vous entendez par celte influence '^ Est-ce quelque chose de réel et de physique, ou quelque chose de purement logique et abstrait? Si c'est quelque chose d'abstrait, cela ne peut produire aucun effet physique dans le mobile ; vous n'expliquez rien. Si c'est au contraire quelque chose de réel et de physique, c'est une substance ou un accident, et comme il est impossible de dire que c'est la substance de l'un qui passe dans l'autre, il ne reste plus qu'à admettre que c'est l'action de cette substance.

Le nier, ce serait nier la notion de l'opération ad extra pour ne retenir que la notion de l'acte immanent. Ce serait nier l'action réelle du moteur sur le mobile, qui est le fait universel et capital de la nature, constaté par les sciences expérimentales aussi bien que par la conscience. Ainsi lorsque je reçois un coup, lorsque je suis blessé par un instrument tranchant ou contondant, je sens avec évidence qu'une action étrangère me pénètre ; et c'est précisément parce que son action est en moi et non pas hors de moi, qu'elle me blesse et me fait souffrir.

Mais nos adversaires se heurtent encore à bien d'autres difficultés non moins graves, piu.^ L'acte par excellence du moteur sur le mobile, l'acte

auô!!'!" dC assimilation, qui est l'acte le plus complet d'une

d'assimi

subslance sur une autre, puisqu'elle lui communique non pas seulement sa forme accidentelle, mais sa forme substantielle, son unité vivante ; cet acte qui est le phénomène le plus lemarquable et le plus indéniable de la biologie, comment pourra-t-on l'expliquer si l'on n'admet pas que l'action du moteur puisse s'étendre jusque dans les profondeurs intimes du mobile ? N'est-il pas évident, au contraire, que la cellule vivante s'empare de la molécule d'hydrogène ou de carbone ? Non seulement elle la touche par le dehors, mais elle pénètre de son action cette molécule étrangère, si bien que l'acte du moteur devient ici complètement l'acte du mobile ; car après l'assimilation il n'y a plus deux formes substantielles ni deux actes, mais une seule forme et un seul acte ; c'est l'acte préexistant dans l'être vivant qui a étendu son domaine sur des molécules étrangères, pour réparer ses pertes quotidiennes ou pour s'accroître.

Non seulement il devient im.possible à nos adver- pu, saires d'expliquer le phénomène d' assimila fAon, mais encore un phénomène plus simple, l'union de deux êtres, soit l'union substantielle de la matière et de la forme (1), soit l'union accidentelle qui réunit les parties d'un tout matériel.

Pour unir deux substances distinctes, pour unir par exemple chimiquement deux atomes en une seule molécule, il faut un lien commun ; et comme ce lien ne peut être une troisième substance (car celle-ci en exigerait une autre, et ainsi de suite jusqu'à l'infini), il faut admettre que c'est l'action de l'une dans l'autre, ou leur action mutuelle, produite par l'affinité chimique ou l'attraction moléculaire.

Enfin nous pourrions ajouter que si les forces de la

(1) « Nihil esse médium uniens materiam cum forma prœter actionem agentis. » — « Nihil est faciens unum ex materia et forma, nisi agens quod movet potentiam ad actum ». S. Th.. Opusc.de princ. nat.

d'union.

nature se renferment chacune chez elle avec des elTorts impuissants pour en sortir, la nature entière devient une énigme indéchitTrable. ^^ Pourquoi dès lors celte admirable adaptation des

nature ^ r

inili'ieîh- organes des sens, par exemple, si merveilleusement ^''■'^ appropriés à recevoir les actions étrangères du monde extérieur, s'il n'y a plus d'action transitive à recevoir? Et nous devons en dire autant de tous les organes de la vie végétative, qui paraissent en relations perpétuelles entre eux et avec les milieux ambiants. Cette profusion d'instruments plus délicats et plus merveilleux les uns que les autres, si visiblement destinés à recevoir des actions et à en produire, ne serait plus qu'un contre-sens, et les sciences biologiques qui en décrivent le mécanisme deviendraient inintelligibles.

Dans le règne inorganique, cette négation de Faction transitive ne serait pas moins contredite. Les échanges des énergies intra-moléculaires qui s'opèrent dans les réactions physico-chimiques sont si manifestes, que les physiciens seraient plutôt tentés d'exagérer ce fait, comme nous l'avons vu, par une interprétation grossière de la théorie dite de la transformation des forces.

H est encore un autre problème plus général que cette négation obscurcirait singulièrement, celui de l'attraction ou de la gravitation universelle, par laquelle sur la terre comme dans les cieux à travers les espaces éthérés, les corps sattirent en raison directe du produit de leur masse, et en raison inverse du carré de leur distance ; phénomène si constant et si universel quil ne souffre aucune exception ; phénomène si vraisemblable et si naturel que nous serions tentés d'y reconnaître l'application à l'ordre physique de cette loi supérieure qui préside au commerce et à l'harmonie des êtres dans le monde des esprits aussi bien que dans le monde des corps : «< Bonum est sut di/piisivum. » Tout être

agit pour se communiquer et se répandre au dehors ; tout être éprouve donc le double besoin de se donner et de recevoir, besoin d'action et de réaction. C'est la loi de l'attraction et de la gravitation universelles autour du Soleil divin, qui lient tous les êtres suspendus à ses rayons et attirés à son amour,

« Omnia appetunt bonum, nous dit le Docteur angélique, etiam qua? cognitione carent... Ex eo quod aliquid est perfectioris virtutis... tanto magis in dislantibus a se bonum quœrit et opérât tir. Unde non immerito dicitur quod bonum est diffusivum (1). »

Et il aime à nous montrer souvent ces vastes horizons que son génie a découverts :

« Natura cujuslibet actus est quod seipsum communicet quantum possibile est. Agere vero nihil aliud est quam communicare illud per quod agens estactu (2). »

Mais ces considérations, quelque attrayantes qu'elles conci.ipuissent paraître, nous entraîneraient trop loin de notre thèse, qui nous paraît d'ailleurs assez solidement établie : L'opération est réellement distincte de la substance.

Par conséquent, il n'y a plus de difficulté à admettre que l'action d'une substance peut agir dans une autre sans se détacher de la première : '< Non est inconveniens actum unius esse in altero... continue et sine aliqua interruptione. »

Telle est cette « admirable » théorie de l'acte et de la puissance, du moteur et du mobile, ou de la causalité motrice, que nous n'avons pas craint d'appeler avec M. Vacherot « l'expression la plus abstraite et la plus haute de l'expérience ». Bien loin d'observer et d'interroger la nature, d'autres ont trouvé plus commode de la refaire à leur caprice, pour la simplifier. Ils ont

fl) S. Th., C. Gent., 1. IH.xxiv, fin. (2) S. Th., De Pot., q. II, a. 1.

pu imaginer des systèmes ingénieux dont on peut encore vanter la clarté et les autres perfections idéales, mais qui auront toujours le grave défaut de la jument de Roland, celui de ne pas exister objectivement, et de ne répondre suffisamment à aucune des réalités observées dans le monde où nous sommes. Aristote et S. Thomas se sont au contraire efforcés de comprendre la nature telle qu'elle est, et nous croyons pouvoir dire avec Barthélémy Saint-llilaire qu'il est impossible de pénétrer plus avant et plus sûrement qu'ils ne l'ont fait dans l'étude de ce redoutable problème.

Toutefois, la causalité motrice, que nous avons étudiée jusqu'ici, n'est encore qu'un premier aspect de notre sujet ; hàlons-nous d'aborder le second, celui de la Finalité, qui va compléter si heureusement et éclairer le premier, en lui ouvrant des horizons nouveaux.

C'est beaucoup assurément de savoir d'où vient le mouvement, mais il nous faut encore savoir où il va, et s'il pourrait même exister naturellement sans une direction vers un but. C'est ce que nous apprendra l'étude de la cause finale.

Page 1