TROISIÈME PARTIE
LA CAISE FIMIE
Second Facteur du Mouve3ient
fiaison
Le Mouvemenl, pris dans son sens le plus large, le devenir en marche, a toujours un point de déDart et '^^ *=«"«
. , 1, . ' élude.
aussi un point d arnve'e, un principe d'où il vient et un terme où il va (1). Et par le mot de terme ou de fin, il ne faut pas entendre seulement une cessation de mouvement, comme on dit qu'une année arrive à sa tin ou que la mort est le terme de notre vie, mais nous entendons un résultat à obtenir, un but visé de quelque manière, en un mot, un futur qui a orienté le présent et déterminé sa marche en avant (2).
Or, il est très remarquable que tous les mouvements raisonnables de l'homme visent ainsi un but cà atteindre, et que tous les mouvements spontanés qui échappent à l'empire de la volonté, soit chez l'homme, soit dans tous les êtres privés déraison,— qu'ils soient animés ou inanimés, animaux, plantes on minéraux, — sont naturellement orientés vers des résultats fixes et invariables (3), si bien qu'une science humaine qui serait plus parfaite pourrait toujours les prédire avec une certitude entière.
(1) ïlina. ^£Ta.(jolh h. Ttvo; ïi- tL Arist., Phys., 1. V, c. 1, § 3 et 7
(2) « Non enim omne extremum meretar nomen 'finis'». Arist fnys., 1. II, c. '2, § 8.
(,T, 'H'fjffi; <y.d 'Çr,Tiî zD.o;. Arist., De Gêner., I. I c. 1.
On sait avec quelle constance et quelle précision merveilleuse se réalisent les prédictions de l'Astronomie,qui est la plus parfaite de nos sciences de la nature ; et les prédictions des autres sciences, quoique moins avancées, n'en sont pas moins fort remarquables. Tous les mouvements de la nature, — même ceux qui subissent des déviations accidentelles, dont nous aurons à parler, — semblent donc orientés vers des fins préétablies,et cette orientation, qu'on appelle iinalité, semble aussi essentielle au mouvement que sa production par des causes motrices. Telle est du moins la thèse célèbre d'Aristote et de S. Thomas, à laquelle se sont déjà ralliés nombre de penseurs très modernes (1), et que nous allons examiner bientôt avec toute l'attention qu'elle mérite.
Place Mais auparavant, le lecteur voudra bien remarquer élude, qu avec la cause finale nous abordons le second chapitre de la célèbre théorie des quatre causes, par laquelle Aristote a synthétisé, comme dans une figure schématique, tous les principes divers, mais irréductibles, qui influent efficacement sur le mouvement et la production des choses ici-bas, et auxquels il a donné le nom très général de causes, y.loà-iixi. Cette haute abstraction lui a permis d'unir, dans une vaste synthèse, tous les principes qui concourent par une influence réelle à la production des choses, alors même que ce concours atïecleraitles modes les plus divers (2).
Svnihèie Pour micux saisir la pensée du Stagirite, prenons quatre l'exemple classique de la statue de marbre, et posons à
laiise*
(1) «Unecausalité non téléolopique demeure frappée d'impuissance, disons d'impossibilité, et cela simplement parce qu'il lui manque une condition encore pour être quelque chose d'entièrement intelligible.» Hamelin, Essai sur les éléments de la reprénentation, Akan, 1907, p. 3-21.
(2i Cf. Arist.. Meta., 1. I, c. 3, ?■ 3 et suiv. ; 1. I, c. 7, § 4, (5 ; et 1. l bis, c. 2, M, 2. — Phxjs., I. Il, c. 3 et 6.
son sujet quatre points d'interrogation. Par qui a-telle été faite ? — par Phidias, l'artiste qui l'a sculptée. C'est la cause motrice ou efliciente. Pourquoi a-t-elle été faite ? - pour la gloire, ou pour gagner de l'argent. C'est la cause linale. De quoi n-i-eW^ été faite? — de marbre de Paros. C'est la cause matérielle. Enfin quelle est la nature ou la forme de cette œuvre d'art? — une statue de Jupiter Olympien. C'est là sa forme ou cause formelle. En sorte que sans un moteur et un but, une matière et une forme, la statue n'existerait pas et ne se concevrait mjme pas. Ces quatre éléments ont donc concouru, quoique très diversement, à la production de la statue, et en sont vraiment les causes essentielles. Si, au lieu de prendre pour exemple une œuvre d'art, nous avions pris une œuvre quelconque de la nature, un œuf de poule, par exemple, nous aurions pu poser à son sujet les quatre mêmes questions. Qui a produit lœuf?— la poule. Pourquoi?— pour perpétuer sa race. De quoi a-t-il été fait? — de sa propre substance Quelle est sa nature spécifique? — un œuf degallinacé. Nous retrouvons ainsi nos quatre causes.
Les deux premières. — causes efficiente et finale, — sont des causes productrices de l'œuvre de l'art ou de la nature ; les deux dernières, — cause matérielle et formelle, — sont des causes constituantes de cette œuvre. Les premières sont les causes extérieures parlésquelles Pêtre nouveau arrive à l'existence ; les dernières sont plutôt des causes intérieures dans lesquelles il existe et il agit. Les premières produisent son existence, les secondes en constituent la nature ou l'essence. Mais les unes et les autres concourent également à TefTet tout entier, et sont vraiment causes de son être total.
Chacune d'eUes réalise donc, à sa manière, la définition de l'école : la cause, en général, est-ce en vertu de quoi l'être est ce qu'il est, c'est-à-dire ce qui influe effi-
cacement sur l'existence et les propriétés de l'être: « causa est id vi cujusens est id qiiod est {\))>. Les con- En même temps, la cause se trouve ainsi nettement sine\ua distinguée des simples conditions posées à son exercice. Ainsi, par exemple, l'ouverture des volets de ma chambre est une condition sine qua îion pour qu'elle soit éclairée par la lumière du soleil, sans être à aucun degré la véritable cause effective de cet éclairage. Voilà pourquoi, ne pouvant rien produire, elle ne peut rien expliquer, ou ne peut être qu'une explication très insuffisante des phénomènes auxquels elle prête son concours.
Maintenant il est aisé de voir que nos quatre questions ont épuisé toute la science possible de l'être, et que si l'on pouvait y répondre complètement, en disant ce qu'est l'être dont il s'agit, — soit dans son existence (d'où il vient et où il va) ; — soit dans son essence (sa matière et sa forme), on aurait acquis une science complète (2), intégrale de cet être, qui n'aurait plus de secret pour nous. Il nous aurait dit tout ce qu'il est et toute sa raison d^êlre. Sans aspirer jamais à cette science adéquate, impossible à la faiblesse de l'esprit humain, notre science essaye pourtant de s'en rapprocher toujours davantage, avec une ferme confiance en la puissance de la raison, et en la valeur de ses méthodes.
gy,^ Sans doute, chacune de ces questions pourrait se sub- '"'i'^"" diviser à son tour en questions subsidiaires, causes. Ainsi, la cause efficiente d'un être pourrait être multiple : cause partielle ou cause totale ; instrumentale ou principale ; formatrice ou seulement provocatrice et
(1) <■ Causa importât inQuxum quemdam ad esse causati. » S. Th., in V Meta., lec. 1 .
(2) « Il n'y aurait pas de science du vrai sans la connaissance des causes », oùz ia/iev oè tô à).yi6£;av£v tjjç KÎziu;, Arist., AJéla.ji. I bis, c. A, §4.
excitatrice; seconde ou première, etc. De même, les causes finales peuvent être multiples et subordonnées. Mais nous persistons à croire que ces quatre espèces de causes les e'puisent loutes,et que toutes peuvenlseranger dans l'une de ces quatre classes.
Si les Platoniciens en ont admis une cinquième, la n ny a cause exemplaire, c'est qu'ils attribuaient faussement !^;^îl aux ide'es séparées une subsistance et une efficacité ""V""*" qu'elles n'ont pas (1). Comme nous le verrons, l'idée ne peut mouvoir qu'en tant qu'elle est désirée et recherchée, et dès lors elle devient une espèce de cause finale.
Du reste, ceux qui, parmi les néo-scolastiques, ont essayé de ressusciter celte cinquième cause, comme le P. de Régnon, ont rendu hommage à l'antique classification. Ce philosophe, en elfet, protestait qu'il ne voulait point s'en écarter pour le fond, mais seulement pour la forme et pour la seule raison de commodité.
^ « Pour rendre compte de l'essence et de l'existence d'un elTet, écrivait-il, il est besoin et il suffit d'une intelligence et d'une volonté, et les causes extrinsèques se
réduisent aune substance intelligenteet voulante. Cependant nous continuerons à distinguer les trois causalités (extrinsèques), comme on le fai\ d'habitude (?), parce que cette distinction se prête mieux qu'un autre au jeu naturel de notre esprit (2). »
Inutile, croyons-nous, de nous engager à fond dans une discussion, qui, de l'aveu de notre adversaire, ne touche pas à la substance môme de la doctrine. Il nous suffit d'avoir rappelé la grande synthèse aristotélicienne, et d'avoir remis dans leur cadre naturel les deux facteurs extrinsèques du devenir ou de la production des choses : la cause motrice et la cause finale, dont nous traitons
est'dice'rf ';,^^"''" '' ^^^' "' ^' ^ ^' ^' ^^ " '^'''"^ etûgmenta poetica (2j De Régnon, La mélaphysique des causes, p, 453.
dans ce volume, réservant au volume suivant l'étude des causes matérielle et formelle. Cette vue d'ensemble, d'une ampleur d'ailleurs si grandiose, nous aidera à mieux comprendre le sens et la portée de l'analyse métaphysique que nous aurons à entreprendre sur la finalité. Plan de Revenous donc, saus uu plus long préambule, à l'étude 3' partie, de la causc finale, et commençons par rechercher son existence et sa fonction, soit dans les œuvres de l'art humain, soit dans les œuvres de la nature. Nous examinerons ensuite les objections des négateurs de la finalité ; et après avoir fait au hasard sa juste part dans les événements de ce monde, nous revendiquerons l'utilité scientifique de la recherche bien comprise des causes finales. Enfin nous terminerons celte troisième partie par le tableau synthétique des principaux axiomes de l'Ecole, qui résument et qui fixent la théorie tout entière.
De là six chapitres : 1° La cause finale dans les œuvres de l'art ; 2° La cause finale dans les œuvres de la nature ; 3° Les objections contre la finalité ; 4° Le hasard dans la nature ; o° L'utilité scientifique des causes finales ; Enfin 6° Les axiomes qui résument toute la théorie.
La cause finale dans les œuvres de lart.
Aristote a ainsi délini la cause finale : « La quatrième ^°"''" cause, dit-il, celle qui s'oppose à la cause efficiente, "^'• c'est le pourquoi et le bien, -o où hs^y: y.où - «yaôôv. Elle est le but du devenir et du mouvement (1). ->
Tandis que la cause efficiente répond à la question : par qui ou j^ar quoi ? la cause finale, — nous l'avons déjà dit, — répond à la question : pourquoi ? Par qui cette statue?— par Phidias. Pourquoi l'a-t-il sculptée ? — pour la gloire. Or ce pourquoi correspond toujours à un bien réel ou apparent ; c'est toujours un bien désiré, recherché, qui est le ressort secret de l'opération, puisqu'on n'agit que pour l'obtenir. Voilà la raison qui a porté Aristote à ajouter le mot ro iyccSôv à sa définition, mais le plus souvent il se contente du premier mot ro où £vc/a. La fin est donc ce qu'on recherche en agissant, mais ce que l'on recherche est toujours un bien, explicite ou sous-entendu, réel ou apparent.
S. Thomas et les scolastiques sont unanimes à ad- Deux mettre la même définition. Pour eux, la fin demeure ^f^ ce pour quoi l'on agit : id cujusgraiia aliquidfit. Ils ont seulement distingué, par une analyse plus profonde, la fin de l'agent et la fin naturelle de son œuvre : finies agentis et finis operis. La fin de l'œuvre est intrinsèque à sa nature ; ainsi la fin de l'aumône est le soulagement du pauvre ; la fin d'un portrait est la représentation d'un
(i) Ts-oirv^y 5i rr.-j Tjr^u^hrr. uhiry., ra^-rv; tÔ où ?vcx« xci TàvaSdv cràS'i^ 7=vc^.-«ç x«i -.«v,7£«; ^i^.,i roDr'i^rt'v.) Arist., Méta.'l. I,
personnage. La lin de l'agent peut aussi ôlre extrinsèque et surajoutée à la portée naturelle de son œuvre, comme dans le cas où il ferait Tauniône par vanité, ou dessinerait le portrait par intérêt et pour gagner de l'argent. Mais dans l'un et l'autre cas, que le but soit intrinsèque à l'œuvre elle-même ou qu'il lui soit extrinsèque, il est toujours ce qui détermine et dirige l'action de l'agent vers un but à venir : ici eu jus gratin aliquidfit. Dans les deux cas, il y a toujours appropriation intentionnelle du présent au futur ou détermination du présent par le
futur.
La vérité de cette notion de finalité éclate visiblement dans toutes les œuvres de l'art humain, et sur ce premier champ de bataille, nous ne rencontrons plus aujourd'hui aucun adversaire. Aussi notre lâche se réduira-t-elle à préciser davantage, par l'analyse des faits, la nature et le mode de cette causalité.
Roie de La fin de l'artiste est toujours une idée à réaliser qui '' "" l'attire. Idée tantôt noble et sublime, tantôt triviale et mercenaire, mais c'est toujours une idée bonne à réaliser. Le sculpteur de génie qui a taillé dans le marbre le fameux groupe du Laocoon, si admiré par les voyageurs au musée du Vatican, a voulu dans cette scène U-agique du fils de Priam enlacé et étouffé avec ses deux hls par deux serpents monstrueux, exprimer un idéal de la douleur, et y a merveilleusement réussi : il a atteint son but. D'autres sculpteurs, mercenaires ou sans génie, se contenteront de reproduire le même groupe et d'en faire des copies pour gagner de l'argent ; ou bien, pour obtenir les triomphes faciles d'une popularité malsaine, ils imagineront des nudités vulgaires et basses. Chacun de ces artistes a donc son idée ; chacun est mû et guidé par son but, quelle qu'en soit l'élévation ou la bassesse, car toujours c'est l'idée qui meut.
mouvoir?
Mais comment l'idée peut-elle mouvoir? II est clair comme que celte motion n'est pas physique, mais idéale quoi- peut-die que réelle (1). Et poui- le comprendre, nous avons ici besoin d'images, car c'est une loi de l'esprit humain de s'élever des choses visibles aux choses invisibles, de l'action matérielle à l'action spirituelle, expliquant ainsi ce qui est plus obscur à nos yeux par ce qui est plus clair, le moins connu pai* le plus connu.
iSous aimons donc à comparer cette action de l'idée à un mouvement d'attraction qui a, comme le mouvement local, un point de départ et un point d'arrivéf>, ou hien à une sorte de courant d'énergie ayant sa source dans le premier point et son terme dans le dernier. Images grossières assui'émenl, mais pourtant légitimes, à la condition de ne pas oublier qu'elles sont de purs symboles, uiiles pour poulenir la pensée dans son ascension, par voie d'analogie, vers des réalités plus hautes, mais invisibles.
Du resie, c'est un fait indéniable, la [lensée nous oriente et nous meut rét-llement ; et c'est un lait non moins incontestable qu'elle ne peut nous mouvoir tant qu'elle resie pensée pure et spéculative, il faut donc qu'elle nous attire [>ar l'altrait du bien qu'elle nous montre; en un mot, il faut qu'elle suscite le désir. Et c'est là précisément ce qu'enseigne si clairement Arislote, lorsqu'il nous dit que la fin ne peut mouvoir qu'en tant qu'elle exerce un attrait, et qu'elle se fait aimer et désirer par nous. La fin meut, dit-il, comme l'objet aimé : ciiç ipoMeyei/oy (2).
Et S. Thomas nous en explique la raison profonde,
(1) Cf. Arist., De Gnierat., 1. I. c. G, § 10. — Cf. l'hij^., 1. VII, c. 2, S I .
(2) Kivst Si (tÔ ov i-jîY.x) m; ipdi'jvjO'j, ztvovaevov Sj T'à),),« xtvsè. Arist., Métd., 1. XII, c. 7, § . « Influere causse linalis est a.pHti et desiderari. » S. Th.. Dei-erit.,q. 22, a. 2. — Cf. la description de l'aitrait du Bien dans le Banquet de Platon.