ACTE ET rUISSANCE
Cnmiiie l'objet aimé.
lorsqu'il nous dit que l'intellect purement spéculatif n'a pour effet que la contemplation désintéressée de la vérité ; il est directement générateur de science et non d'action : « nam inlelleclus speculativus est qui quod appreliendit non ordinat ad opus sed ad solani veritatis conlemplationem (1)» ; — tandis que l'intellect pratique, moins désintéressé et moins impersonnel, nous provoque à l'action, dès qu'il a subi l'attrait d'un bien désirable.
Explication qui d'ailleurs n'était nullement inconnue d'Arislole, puisqu'il définit lui-même l'inlellect pratique : celui qui raisomie pour une fin ; 6 roO gvejta loyiî:;,ô[xevoç (2). Dès que cette fin indiquée par l'intellect pratique est, non seulement pensée, mais encore aimée et désirée, aussitôt l'action correspondante est orientée et peut s'exercer. Tandis que sans cette orientation idéale, l'action de la volonté eût été aussi impossible que celle d'un mouvement local sans direction. Elle na La causc finale n'a donc, directement, aucune incTù^aiiré fluence physique et active sur l'œuvre de l'agent: elle ne p ysique. Y^ produit en rien, dans le sens matériel de ce mot. Mais, si elle ne la produit pas, du moins elle la fait produire par l'agent, en la lui faisant désirer et vouloir.
En ce sens, nous pourrions dire, avec M. Bergson, que l'action de la fin « se trouverait plutôt en arrière qu'en avant », qu'elle est plutôt une « vis à tergo donnée au début comme une (orientation d')impulsion, et non pas posée au bout comme un attrait (3) ». Cela est vrai, si l'on considère l'intliix indirect delà fin sur l'œuvre exécutée par l'agent, mais si l'on examine son influx direct sur la décision de l'agent lui-même, la lin reste
(4) S. Th., la, q. 79, a. 11.
ÔéWjO/jTtx.oû Tw réïsi ; Arist., De Anima ^ 1. lil, c. 10, § 2. (3) Bergson, L'évolution créât., p. 55, 113.
Elle commande le
bien un atlraitsur sa volonté, et un but posé en avant
vers lequel il oriente sa marche.
Or cela suffit amplement pour que la fin mérite bien le nom de cause, dans le sens large indiqué plus haut, id
m cujns ens est id qitod est, puisqu'elle intlue directement sur le désir et le vouloir de l'agent, et indirectement sur la direction de son œuvre, nous donnnnt ainsi la raison d'être à la fois el du vouloir de l'artiste et de la nature de son œuvre d'art, soit dans son ensemble, soit dans ses parties ^1).
^ Remarquons, en effet, que la fin nous donne la raison d'être des parties de l'œuvre d'art aussi bien que de son „.,„„,, ensemble, car ses parties n'ont de raison d'être que par ttfj,' rapport au tout.
Analysez, par exemple, une machine quelconque, vous verrez que chacune de ses pièces n'a de sens et de valeur que par rapport au but général de la machine. Suivant qu'elle doit couper, scier, tisser, creuser, imprimer... elles prennent des formes spéciales, infiniment variées sans doute, mais toujours adaptées à ce but. Ce sont autant de moyens pour atteindre la fin générale, or le moyen sans la fin serait inintelligible; c'est la fin qui nous l'explique, nous en donne la raison, en nous faisant comprendre son opportunité ainsi que son harmonie avec les autres parties.
Voilà pourquoi Aristote nous dit que le tout est idéalement antérieur aux parties (2), puisque c'est l'idée du tout qui a commandé et dicté le choix des parties, comme la fin commande le choix des moyens. Toute l'essence et la vertu de la finalité se trouve là. L'idée meut en attirant l'agent vers une fin, et en commandant le choix des moyens propres à atteindre celte fin.
(1) 0 Bonum movere (dicitury sicut ralio niovendi. .- S Tlioroas De verii., \. II, c. 12.
1,2) Tè'/à/s ô),ov r.pÔTîpo^i ivayzKtov îhoti ro-j ■j.if,o'Ji . krist., Polit. ,1- 1,
276 THÉoniE FONDAMENTALE : ACTE ET PUISSANCE
L'idéede la fin est donc vraiment cause, et nous voyons maintenant comment elle lest, comment elle exerce une réelle intluence sur l'elTet. S. Thomas l'a résumé d'un seul mot: « l'influx de la cause motrice, dil-il, est de produire une œuvre ; iiniluxde la cause finale est de la faire désirer et vouloir. » — « Eu faisant vouloir l'œuvre, elle en fait aussi vouloir les moyens {\). » Elle est Allons cncore plus loin dans notre analyseet montrons des ' que, bien loin d'èlre une cause accessoire ou secondaire,
causes. , n i i i ■ ^ j ' i i
la cause finale est la première des causes, parce qu elle les met toutes en branle ; aussi luia-t-on donné le beau nom de «'ause des causes, « causa caKsarurn (2) ».
En elTel, avant d'exécuter son œuvre d'art, l'artiste doit avoir une intention préalable, un but déterminé, une fin voulue, c'est-à-dire qu'il a dû tout d'abord se laisser mouvoir et décider par l'attrait d'une lin. Sans cette détermination d'une fin, l'artiste resterait indécis et n'agirait jamais. La fin est donc, par une sorte d'anticipation idéale, le premier moteur, le pritnum mol'^n.ç de l'action. Impulsion idéale, sans doute, mais qui n'en est pas moins d'une efficacité très réelle et qui constitue le véritable empire de la cause finale sur la cause motrice ou efficiente.
liidiar- A soH tour, la cause efficiente,qui est ici la volonté de des l'artiste, après avoir disposé la matière, qu'il doit modeler, à recevoir une certaine forme, termine son œuvre en introduisant cette forme dans la matière.
Les quatre causes, quoiqu'irréductibles, sont ainsi conditionnées et mues l'une par l'autre (3), suivant un
(1) « Sicut influere causse efficientis est agere, ita influere causro flnalis pst appeti et desiderari. » S. Thomas, De vent., q. 22, a. 2. — « Caiisalitas... finis in hoc consistit quod propter ipsum alla desiderantur » C. dent., 1. I, c. 37.
(2) S. Thomas, C. Gent., l. 111, c. 2 ; — la 2ae , q. l, a. 2. etc. « Dichur cauxa ciiusarum, quia est causa cuiisalitatis in omnibus causis. » Mêla., 1. V, lec. 3.
(3) « Causœ ad invicem sunt causae.x«i à».y)),wv «triât, sed in diverse génère (à des points de vue différents).» Arïsl., Mêla., I. IV, c.2, s 4,
chie
des'
causes
ordre hiérarchique rigoureux, et c'est la cause finale qui a ouvert le processus causal et donné la première im|)ulsion à toute la série. Dans cette première impulsion, elle est resiée elle-même non-mue ou immobile, car elle mouvait les autres, sans avoir été mue par elles. 31ais voici que tout le mouvement produit revient finalement à elle, comme s'il voulait remonter à sa source, car en orientant tous les effets vers leur fin, c'est vers elle-même qu'elle les a dirigés, et c'est en elle, parla réalisation dernière du but atteint, que le mouvement total prendra fin.
Le circuit sera ainsi fermé, lorsque tout le mouve- circuit ment sera revenu au but d'oi^i il est parti, par une mar- J'"'^"'che circulaire, à la fois centrifuge et centripète, partant du parfait pour revenir au parfait, en réalisant progressivement son idéal de perfection, tandis quela fin ellemême demeure fixe et invariable, comme il convient à un moteur non-mù ou immobile (\).
Ecoutons S. Thomas exposant la même doctrine : « Il faut renifirquer, dit-il, que quoique la fin soit la dernière dans l'exécution, elle est toujours la première dans la causalité. Aussi l'appelle^t-on la cause des causes, parce qu'elle est cause de la causalité de toutes les autres causes. En effet, elle est la cause de la cause efficiente, comme nous l'avons expliqué. Mais la cause efficiente est cause de la causalité de la matière et de la forme, carelle prépare efficacement la matière à recevoir la forme, et la forme à entrer dans la matière. Et par conséquent, c'est bien la fin qui est ainsi la cause de la causalité de la matière et de la forme (2). »
(1) Cf. Arist. (B.-St-H. , 1. Vil. c. S, § 9 ; et I. VIII. c. 12, § 42 ; et c. If), § -25.
'2) « Prima intor omnes causas est causa finalis. Cujus ratio est : quia matena non consoquilnr fonnam, nisi seciindum quod movetur ab ageiile; iiiliil enim reducitse de potentia ad actum; ageiis autnm non movet nisi ex intentione finis. Si etiini aj^ens non esset deterniinalum ad aliquem enectuin, non niagis ageret boc quam iilud. Ad hoc ergo
Pas de Et que l'on ne dise pas que la fin étant cause de la vicieux, cause officiente, et celle-ci à son tour cause de la fin, nous loiirnons dans un cercle vicieux. Nullement, car c'est toujo.urs à des points de vue différents que nous disons d'une même chose qu'elle peut être cause et effet. Ainsi la cause efficiente est mue par l'intention d'une fin à réaliser, et nullement par la réalisation de celte fin.
Bien au contraire, la cause efficiente s'arrête et cesse d'agir dos que la fin est réalisée. La fin, comme intenlion, n'est donc jamais cause et effet. C'est donc un abus de langage de dire, avec certains auteurs (1), qu'elle est « cause de sa propre cause », ou que « les deux séries (des causes efficientes et des causes finales) sont le renversement l'une de l'autre ». Ce ne sont là que des métaphores inexactes ou de vérilablesjeuxde mots. C'est encore S. Thomas qui va nous le faire observer.
« Assurément, dit-il, l'agent est cause de la fin et la fin est cause de l'agent, mais l'agent est cause de la fin quant à sa réalisalion, car en agissant l'agent arrive à ce qui est la fin. D'autre part, la fin est cause de l'agent, non pas quant à son existence, mais quant à la raison d'être (l'orientation) de sa causalilé. Car l'agent est cause en tant qu'il agit, et il n'agit qu'en raison de la fin. Il tient donc de la fin la raison (l'orientalion) de sa causalité efficiente (2).»
Il n'y a donc là aucun des cercles vicieux qu'on
quod determinatum effectum producat, necesse est quod delerminetur ad aliquid certiim quod habeat ralionem finis. » S. Thomas, la 2se , q. 2, a. 1. — Cf. Poster, analytic, 1. I, lec. 16.
(1) Janet, Les causes finales, p. 2, 689.
(2) « Est igitur causa efficiens causa finis, finis auteni causa efficientis. Efliciens auLein est causa finis, quantum ad e^se quidem, quia movendo perducit efficiens ad hoc quod sil finis. Finis autt-m est causa efficienlis,non quantum ad esse.sed quantum ad rationem caiîsalitatis. Nam efficiens est causa in quantum agit, non autem agit nisi causa finis. Unde ex fine habetsuam causalilatem efficiens ». S. Thomas, Meta., 1. V, lec. 2.
affecled'y voir, ou s'il y a des cercles s ne sont nullement « inHénouables ».
Dès maintenant, le lecteur peut entrevoir la grandeur Grandeur et la noblesse du rôle que joue l'idée dans la philosophie noblesse péripatéticienne et thomiste. Elle domine et enveloppe décidée. l'œuvre d'art tout entière, avant, pendant et après son exécution. Avant, elle éveille la pensée et le désir de l'artiste. Une fois celui-ci mis à l'œuvre, elle préside à tout son travail ; c'est elle qui dirige le bras et le ciseau du sculpteur^ ou le pinceau du peintre, ou la plume du philosophe; c'est elle qui, en lui montrant un idéal, stimule son ardeur au travail et soutient sa volonté défaillante dans les dillicultés de l'entreprise ; c'est elle encore qui, l'œuvre une fois terminée, récompense l'artiste de ses efforts et de sa peine par la joie née de sa réalisation et de sa possession. Le bras et le ciseau de l'artiste, la matière qu'il travaillait, la forme qu'il s'appliquait à reproduire ou à créer, n'étaient que les instruments de l'idée, reine et maîtresse de la matière. C'est l'idée qui meut, c'est l'idée qui dirige ; c'est l'idée qui triomphe dans la ré£flisation du chef-d'œuvre. Si bien que celui qui a conçu l'idée, alors même qu'il n'aurait point manié par lui-même l'instrument grossier qui la réalise, en demeure quand même l'auteur principal.
Ainsi Michel-Ange, l'immortel architecte de St-Pierre, a pu lancer dans les airs son audacieuse et géante coupole, sans manier aucunement le marteau ou la truelle, parla seule puissance de l'idée qui mettait en mouvement les ouvriers et les machines, et qui présidait immobile et impassible à cette agitation harmonieuse des causes instrumentales et secondaires. Tant est grande la puissance de l'idée ! non sans doute de l'idée pure, mais de l'idée qui est aimée, wç ipr^uvjo^j ; elle est alors la véritable « idée-force », reiae du monde, et en un sens créatrice du monde : mens agitât molem.
Siirvivan- Ce n'esl pas encore tout. Après avoir fait construire ri!iée''^ic l'œuvre d'art, et accompli une première fois son rôle de ihinsTou cause finale, l'idée peut encore se survivre à elle-même "'"''"'' et continuer son orientation dans l'œuvre d'art qu'elle a marquée de son empreinte. Et cette espèce de survivance virtuelle n'est pas moins merveilleuse aux yeux (lu philosophe.
Voici un mécanisme construit par un habile (tuvrier, sous la direction d'une idée : c'est une horloge. Son travail achevé, l'ouvrier a disparu, mais son idée demeure comme incarnée dans sa machine. En etTef, l'horloge continue à se mouvoir pendant un temps plus ou moins long, le balancier va et vient régulièrement, les rouages marclient, les aiguilles tournent et indiquent l'heure avec précision. Ne peut-on pas dife que si cet admirable mécanisme fonctionne, c'est 2)0ur marquer l'heure, et que l'indication de l'heure est encore et toujours la (in de son mouvement, comme elle a déjà été la fin de l'ouvrier dans la construction de l'horloge? Assurément. Sans doute, celte lin n'est ni connue ni voulue par la machine; mais quelque aveugle et inconsciente qu'elle soit, l'horloge n'en reste pas moins orientée dans tous ses mouvements vers cette fin préétablie par l'horloger. Il V a toujours appropriation du présent au futur, et si cette appropriation n'est plus intentionnelle actuellement, elle l'est encore virtuellement.
Second Voilà le type d'une finalité aveugle et inconsciente, Rmw^^. œuvre de l'art humain, fruit naturel de la finalité éclairée et consciente de l'ouvrier. Et ce second type de finalité, nous ne le trouvons pas seulement dans l'œuvre de l'artiste, mais jusque dans sa personne. Après un long apprentissage du maniement de ses outils ou de ses instruments d'art musical, par exemple, ce maniement
THOISIÈME PAiniE : LA CAUSE FINALE 281
d'un mécanisme parfois si prodigieusement compliqué, devient automatique et plus ou moins inconscient ; son intentionnalité première s'efface peu à peu, mais sa finalité demeure quand même virtuellement: la finalité intelligente se transforme ainsi graduellement en finalité aveugle.
Or ces deux espèces de finalité, si opposées, comme son la pensée vivante s'oppose à l'ombre de la pensée, non tion. seulement nous les constatons comme un fait indéniable, dont il nous faut chercher l'explication, mais encore nous les expliquons très facilement l'une par l'autre. Autant la finalité aveugle et inconsciente de l'horloge s'explique et se comprend par la finalité intelligente et consciente de lliorloger, autant elle serait inintelligible et contradictoire, si elle élaitseule. Elle estdonc une finalité seconde et dérivée ; la finalité intelligente et consciente peut seule jouer le rôle de finalité première et non dérivée.
Ne niez point la finalité inconsciente. Ne dites pas : point de volonté dans la niaclîine, donc point de but. Dites au contraire : point de but sans intelligence ; et SI le but est manifeste, tandis que l'intelligence se cache, affirmez-la quand même, affirmez avec assurance son intervention plus ou moins éloignée.
Ne niez point davantage le caractère incomplet et dépendant li'une finalité inconsciente. Une cause aveugle, qui ne peut se déterminer soi-même et qui l'est par une autre, est nécessairement dépendante, incomplète, et incapable de s'expliquer par elle-même. Au contraire la cause intelligente, qui se détermine ellemême par un libre choix, apparaît à nos yeux comme la cause complète, la seule entièrement digne de ce beau nom de cause, et la seule explication intégrale des choses.
La finalité aveugle n'est donc qu'un instrument aux Cuncin-
mains de la finalité intelligente: celle-ci est la raison d'être de celle-là, comme le parfait est la raison d'être de l'imparfait, comme l'acte est la raison d'être de la puissance: principe universel déjà expliqué plus haut, et dont la fécondité dans l'explication des choses paraît inépuisable.
Ces deux types de finalité, consciente et inconacionte, intentionnelle et aveugle, fin de Vagent ou fin de son œuvre, rencontrés dans les œuvres de l'art humain, nous allons les retrouver immédiatement dans les œuvres de la nature, mais avec des nuances intermédiaires et des raffinements de perfection que l'art humain est incapable d'imiter, et qui délieraient aussi l'analyse du philosophe s'il n'avait pas étudié préalablement, comme nous venons de le faire, ces deux types élémentaires, les plus simples et les plus clairs. Leur lumière vanous servir de guide dans un problème encore plus difficile.
La cause finale dans les œuvres de la nature.
Le rôle de la finalité dans les œuvres de l'art n'est nié , -par personne, mais l'opposition commence et grandit i^aines? jusqu'à devenir irréductible, dès qu'on essaye d'étendre '•* p°*«la théorie finaliste aux œuvres de la nature ; et la grande accusation dont on nous poursuit de concert, depuis Epicure, Hume, Kant et toute l'école hégélienne, c'est l'accusation A' anthropomorphisme : nous confondrions les procédés de la nature avec ceux de l'homme.
Ce reproche assurément serait fondé, si nous n'admettions pas une différence profonde, essentielle, entre les œuvres de l'art et les œuvres de la nature. Mais nous admettons volontiers cette difTérence radicale, et nous allons mettre tout notre soin à l'expliquer et à nous séparer nettement de toutes les exagérations de certains finalistes ou « cause-finaliers », comme on les a appelés avec un dédain quelquefois justifié, mais pas toujours exempt de parti pris ni d'aveugle préjugé.
II y a deux conceptions différentes et opposées de la pi„jii,,. finalité dans les œuvres de la nature. Pour Descartes, ^^^kTI^, Malebranche, Leibnilz et les éclectiques français, la fi- ^"i]""?^' nalité serait toujours extrinsèque aux agents naturels. Pour nous, au contraire, comme pour Aristotc et S. Thomas, elle est tout d'abord intrinsèque et immanente à ces mêmes agents : elle est comme écrite et imprimée dans leur nature même. Le but final de chaque être est d'atteindre au plein développement de sa nature ou de son essence : c'est une orientation interne (1). Or cette -différence est, à nos yeux, capitale.
iX) « La forme et la nature des clioses est aussi leur fin et ce en vue
THEOltlK rONDAMENTALE : ACTE ET PUISSANCE
Différences essentielles entre l'ait et
la DilMie.
Première.
deuxième,
Pour les partisans de la finalité extrinsèque, il n'y a aucune différence essentielle entre les œuvres de la nature et celles de l'art. De même que l'artiste donne seulement une impulsion extérieure etaccidonlelle au marbre qu'il est en train de scuif)ter et de façonner en statue ; ainsi le Créateur, divin artiste, par une impulsion première, prolongée à travers le temps et l'espace, dirigerait du dehors chaque créature vers le buttju'il a fixé de toute éternité.
L'évolution d'un ovule, par exemple, serait passive sous l'attraction d'une finalité étrangère et supérieure. Rn sorte que la causalité propre à ces êtres de la nature, que nous appelons si bien des causes secondes, ne serait plus qu'une causalité apparente, illusoire, ou du moins exténuée et plus ou moins vidée de toute activité interne.
Cette théorie, que nous avons déjà combattue chez les partisans de l'occasionnalisme ou de l'harmonie préétablie,à propos de la causalité efficiente, nous continuerons à la combattre au sujet de la cause finale. Non seulement, croyons-nous, les causes secondes agissent elles-mêmes, et les unes sur les autres, mais elles ont en elles-mêmes leur orientation vers les (ins naturelles à chacune d'elles, et vers les opérations adaptées à la réalisation de ces fins.
La statue de marbre, sous le ciseau de l'artisle, n'agit pas et ne se façonne pas elle-même ; le germe, au contraire, se meut lui-même, s'organise et se développe en plante ou en animal d'un certain type fixé d'avance. La dilTérence est donc essentielle.
En outre, la statue est façonnée pour une utilité étrangère, un but extérieur; le germe au contraire se dével()pf)e tout d'abord pour une fin interne, la réalisation complète de sa propre nature. Seconde difîérence non moins essentielle que la première.
(lo quoi ils a^'isseiit. » Kat -ô tL irj-zi y.c/À ri iJ.ofyfh' rD.o;yy.py.xi rZ ijv/.v.. Arist., Pliys.. 1. II, c. 7, § 7.
Une troisième diderence, conséquence des deux pre- Troisiémieres, et pur la iiiônie secondaire, c est que 1 action rence. de l'art est lonjours une action transitive, l'action de la nature, ou du moins celle de la vie, une action immanente. L'ouvrier et l'arlisle ne procèdent que du dehors,par additions ou retranchements; la nature procède du dedans, et l'être peut se tliviser et se dédoubler luimême. M. Bergson a tort bien remarqué cette différence (1), mais il nous paraît l'exagérer en disant que la vie ne procède jamais par additions ni associations de nouveaux éléments. L'assimilation qui suit la nutrition est, au contraire, une addition non moins essentielle que la division. En fiiit, la vie a les deux procédés à son service, tandis que l'arl n'en a ({u'un.
Après avoir entendu Aristote proclamer, le premier, ivociaces dilTérences radicales, les antifinalistes ne peuvent par' plus lui reprocher de confondre les œuvres de la nature avec les œuvres de l'art, d'attribuer à la nature nos procédés humains : ce reproche serait souverainement injuste et se tromperait d'adresse.
Sans doute, Aristote, après avoir montré les difTérences essentielles, a aussi montré les ressemblances de procédés si opposés. Il a comparé plus d'une fois la construction par le germe d'un organisme vivant à la construction progressive d'un navire, dont les parties se façonneraient et se grou[)eraienl toutes seules, ou bien à la sculpture d'une sphère ou d'une statue d'airain qui se sculpteraient elles-mêmes (2). Il y a, en elTel, entre ces deux groupes d'opérations une analogie si manifeste qu'elle impose à nos esprits un rapprochement naturel. Mais, malgré ce rapprochement, Aristote n'ou-
(l) « Ellfî (la vie ne procède pas par association ot aildition d'éléments, mais par dissociation et dédoublement. » Bevgaon, L'évolution créai., p. 07.
(2j Arist., Plujs.,]. il, c. 7, S 12 ; —Mêla., 1. VI, c. 9. s; 5.
Arislote
accentue
les
tions.
blie jamais la distinction capitale qu'il a tout d'abord signalée et qu'il ne cesse de mettre en lumière : » nous affirmons, dit-il, que la nature est un principe du mouvement inhérent ou intérieur aux œuvres de la nature (1) » ; et il ne cesse de le répéter : « dans les êtres de la nature, c'est elle qui est la cause du mouvement et du repos ; elle est ce [iriiicipc tout d'abord, par définition, et non accidentellement (2) ».
Le Stagirite va mcmp, dans son opposition des deux procédés, jusqu'à identifier dans les êtres vivants lacause finale avec leur nature ou forme substantielle, en ne les distinguant que f>ar le point de vue ; pour eux la fin n'est que la réalisation de leur forme (3). Et comme le principe d'où partie mouvement s'identifie aussi avec leur nature, il en conclut, pour eux, à l'identification des trois causes : efficiente, formelle et finale (4). Les deux dernières n'étant, dit-il, que des habitudes ou des déterminations de la première, c'est-à-dire de la causemotrice ou efficiente (5j. Or ces identifications n'ont jamais lieu pour les œuvres de l'art, où l'artiste est toujours réellement distinct de son œuvre.
(1) Tv/V yà^ œ'Jatv x£v/)T£wî ypyrcj laoii 'fuuvj ccÙTOî;. Arist., De cœlo, 1. I. C.2, i 2.
(2) 'Q; o'jfTTiÇ Tfi; fij(Tc(ti; às/vî? Ttvô; x«t uizlu; toO y.i-jsïaQxi z«i YipsuEÎv èv OJ vny.py^it TryswTw; xaÔ «Ûtw z«i ijr, -/m.tv. (7uu.o£êy;xo;. Arist,, Phys., \. II, c. i, §2. — Mêla., 1. IV. c. 4. — Mêla., 1. XI, c. 3.
(3 "Téloç lAzv yv.p è<TZfj 7) iiop'fV' Arist., Meta., \. IV, c. 24,§1.— tÔ îtSos xai  où(7i«, toOto 3 îTTt tÔ téÏoç t^î yêv£(7£w?. Mêla., I. IV, c.4, § 5 ; 1. WI, c. 4.
(4) ...Ep/£Tui ùz rà. rpix si; ro Ïj tzoUx/.i;... Arist., P/i>js., 1. Il, e.7. §3.
(5) ...zà. Sêêtôvîxyi Ta rùn ï'Çeii zi-jè;. Arist., De gêner. ,1. 'I,c. 7,. § 12.— Cf. S.Thomas, C. Gmt , 1. IV, c. 19.— Summa th., U,q. 59, a. 1 ; q. 80. a. 1. — Zeller a pris occasion de cette identificaiion pour objecter que la distinction des quatre causes n'est qu'apparente (/)t> Philosophie der Griechen, II, ii, 327-^3;)). Mais il est aisé de Im répondre que le rôle des trois causes reste distinct, alors même qu'elles se réuniraient parfois dans le même être ; et que les causes motrice et finale qui ont donné naissance à un être ne se confondent jamais avec lui (Cf. Revue de phil., 19(i2-l'J03, p. 190 et suiv., art. de M. Fiatles qualre causes d'après Aristotej.
Toutefois, ces dilférences essentielles ne sauraient iiya détruire les piol'ondes analogies qui rapprochent les ''"essem-* œuvres de la nature de celles de l'art, et ces analogies f,appansont si frappantes que, même parmi les modernes, philosophes et savants se sont complus à les faire ressortir.
« Il reste toujours de part et d'autre, écrivait P. Janet, qu'il y a création de machines... quelle différence entre un cristallin et un verre lenticulaire ?... entre une dent molaiie et une meule à moudre ?... Or, comment la même machine pourrait-elle êlre ici considérée comme unensemhle de moyens et de buts ; là comme une simple rencontre de causes et d'effets ? Gomment la structure d'un appareil pour le vol supposerait-elle chez l'homme, si elle était découverte, un miracle de génie et d'invention, tant le problème est compliqué, tant il est difficile en cette circonstance d'approprier les moyens au but, et comment la solution du même problème, tiouvée par la nature elle-même, pourrait-elle être le simple effet d'une rencontre de causes ? Peut-on assigner ainsi deux causes absolument opposées à deux actions absolument identiques » (1).
Dans les deux cas, en effet, il y a la même harmonie des parties avec le tout, des moyens avec la fin, la même coordination du présent au futur, et partant la même apparence de finalité, quels'qu'en soient d'ailleurs les procédés, conscients ou inconscients, intentionnels ou aveugles.
Cette comparaison des machines de la nature avec prociucelles de l'art est encore plus frappante pour les savants p^^ie qui en connaissent plus à fond tous les détails ; aussi en usent-ils couramment.
« Gomme la machine à vapeur, dit ÙNIolescholt, la
(Ij P. Janet, Les causes finales, p. 149.
mees
wi' les
8avaD(s.
machine humaine ne travaille que si ron y introduit des combustibles qui, en brûlant, produisent du calorique, dont une partie se conviutit en travail... Le travail de cette machine peut s'élever au cinquième de l'équivalent mécanique du calorique produit, tandis que les autres machines obtiennent à peine la moitié de ce rendement... Celte cormte qu'on appelle l'estomac dissout et prépare... Le sang par le moyen d'une pompe aspirante et foulante en arrose toutes \es soupapes, lesr<2Ssorts, \cs pistons, les roves... Les combustibles doivent être taillés par des ciseaux, écrasés par des meules... A ces procédés mécaniqu<-s de division vient s'ajouter l'action de 8 ou 10 réactifs chimiques... La cheminée ne manque pas à la machine humaine... La circulation du sang est un problème à! hydraulique-.. Les nerfs servent de rênes ei d'éperons, etc. (1)... » La La comparaison des deux genres de machines s'im pose
3n donc inévitablement à l'esprit pour les savants contemsimpose. poi-ains aussi bien que pour ceux du siècle de Périclès. Lancer contre Aristote, pour l'avoir faite, l'accusation d'anthropomorphisme, serait donc souverainement injuste. On ne peut lui faire un grief de se servir d'exemples et (le rapprochements si saisissants et si instructifs, non dans le but de confondre les deux procédés de la nature et de l'art, mais pour les faire mieux distinguer. C'est là la pure méthode socratique, qu» lui permettra d aboutir à cette conclusion si originale et si vraie : ce n'est pas la nature qui est une imitation de Tart, mais au contraire l'art qui est une imitation loinlaine et grossière de la nature, car « la finalité et la beauté des œuvres de la nature sont bien supérieures à celles de l'art (2). »
(1) Moleschott, Revue scientifique, 2« p., f. 1, p. 'i87. Cilé par Paul Janei, ibid ., p. 180.
(2 Mà).^ov o'iTxi TÔ où évs/.y. y.ai rô z«/ôv iv ~rji; rri; yJTî'o; s^oyoïj •/) èv TOt; "/î; T£/v/,j, Aiist., De parlib. animal., l. 1, c. 1, 1. 18.
TROISIÈME l'AHTIE : LA CAUSE FINALE 289
La question de la finalilé dans la nature se pose et Notre s'impose donc à l'esprit, et voici dans quel sens nous son^sens allons essayer de la résoudre. ^'^®"*'
Nous croyons que les êtres de la nature portent en eux-mêmes non seulement un principe interne de causalité motrice ou efficiente, mais encore de causalité finale, c'est-à-dire qu'ils sont pourvus de tendances naturelles qui orientent leurs activités vers des fins préfixées. Nous ne nions pas cependant que, tandis que les êtres réalisent ainsi leur fin particulière, ils ne concourent, en outre, sans le savoir, à la réalisation d'un plan d'ensemble et d'une harmonie générale (1). Mais c'est là un but tout extérieur à chacun d'eux, qu'ils ne poursuivent pas immédiatement ; un but secondaire et accidentel ajouté au premier, que pour le moment nous laisserons dans l'ombre ou dont nous ne parlerons que pour mémoire.
Tel est le sens de notre thèse, nettement distinguée de toute interprétation anthropomorphique. Après l'avoir bien comprise, il nous reste à la prouver, et c'est encore à l'observation scientifique et puis à la raison pure que nous ferons appel.
Nous ne nous arrêterons pas longtemps à constater n la finalité, — et même la finalité intentionnelle, — chez deflaî* les animaux qui, sans être doués de la connaissance %Tes!' abstraite et raisonnable propre à l'espèce humaine, ont cependant une connaissance sensible qui imite la première, et produit tantôt des contrefaçons de nos œuvres d'art, comme les nids des oiseaux, les ruches des abeilles, l'habitation des castors, etc., tantôt des opérations et des industries si manifestement intentionnelles, qu'on
(l)Cf. Arist., Mcla., I. XI, c. 10.