‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 85 sur 118 · ACTE ET PUISSA.Nt.i · texte numérisé non relu

ACTE ET PUISSA.Nt.i

!• Opéra lion

l'instinct anim

290 THÉonii'; fondamentale : acte et puissance

a essayé parfois de les confondre avec les œuvres de rintelligence humaine ou de ne les distinguer que par un simple degré de perfection.

Lorsqu'un chien de chasse a flairé et poursuivi le 2t lièvre, lorsqu'il letientà l'arrêt, l'œil fixe, l'oreille dres- '''■ née, le jarret tendu, lorsqti'il s'élance sur sa proie, la saisit et la rapporte triomphant à son maître, —nous constatons ici toute une série, singulièrement compliquée, d'actions orientées vers un but connu et voulu. Tous les mouvements de l'animal sont ordonnés et combinés pour guetter, poursuivre et saisir sa proie. Il serait môme difficile d'y découvrir quelques actions inutiles n'ayant aucun rapport à ce but. Et les plus opiniâtres partisans de Vanimal machine n'ont pu réussir à nous en donner une explication purement mécanique, capable de remplacer la finalité connue et voulue.

Ils n'expliquent pas mieux, sans la finalité intentionnelle,h^s ruses de guerre de l'animal, soit pour l'attaque, soit pour la défense, par exemple, les phénomènes si curieux du mimétisme, par lesquels certains animaux changent de couleur et de formes pour tromper l'ennemi (Ij.

Sans doute, l'animal n'a pas nos idées abstraites de fin el de moyen, mais on ne saurait contester qu'il désire certains objets et s'efforce de les atteindre, sans comprendre que ces objets sont une fin et ses efforts des moyens. Il y a donc en lui une finalité moins éclairée que celle de l'homme, qui est pourtant une vraie finalité, non pas seulement aveugle mais vraiment intentionnelle, puisqu'il poursuit des buts connus et voulus : ce qui ne peut être nié sérieusement.

« Gomme un véritable ouvrier, dit fort bien M. Jànet, l'animal fait servir les forces et les éléments de la nature

(n Cf. Le Dantec, Lamarkiens et Darwiniens, c. 13-15. - Revue de Philosophie, 1904, t. IV, p. 557, art. de M. Vignon.

à ses besoins. Comme l'homme, il bâtit ; comme l'homme, il tontl et ourdit des pièges; comme l'homme, il accumule et se fait des magasins ; comme l'homme, il prépare une habitation à ses enfants ; comme l'homme, il se crée des habitations de plaisance ; il se fait des vêtements ; en un mot, il exerce toutes les industries... Or comment le même fait... serait-il ici un but et là un résultat ? Comment la toile de l'ouvrier serait-elle un but et la toile de l'araignée un simple résultat ? Comment des greniers humains seraient-ils un but, et le grenier des animaux un résultat ? La maison de l'homme un but et la cabane des castors un résultat ? Nous nous croyons donc autorisés à dire que si les actions intelligentes sont dirigées vers un but, les mêmes actions, lorsqu'elles sont instinctives, sont également dirigées vers un but (1). »

L'instinct animal a donc une véritable finalité. Sur ce premier terrain la déroute des anti-finalistes est complète, et nous ne la rappelons ici que pour mémoire, pour avoir une vue d'ensemble sur la finalité universelle dans toutes les œuvres de la nature, sans exception.

Passons immédiatement au second type de finalité, aoopéracelui de la finalité aveugle et inconsciente, qui est le uvîe'^plus fréquent dans la nature, et aussi le plus mystérieux. ^^'"'*'«-

Dans les opérations de la vie végétative, la finalité, pour être tout à fait aveugle, n'en est pas moins évidente ni moins admirable.

L'évolution de l'œuf ou du germe, par exemple, si curieusement étudiée, il y a déjà deux mille ans, par Aristote et les naturalistes grecs, en demeurera une des preuves les plus caractéristiques.

Aujourd'liui, grâce à nos microscopes de plus en plus perfectionnés, à l'emploi judicieux de réactifs colorants ou dissolvants appropriés, nos savants histologistes (2)

(1) P. Janet, Les causes finales, p. 140, 143.

(2) Cf. La Cijlodiérèze chez les animaux. Elude comparée du noyau

ont acquis une connaissance approfondie des merveilles insoupçonnées de révolution de cette cellule-mère d'où l'on voit sortir progressivement l'édilice organique le plus compliqué. Au début, cette petite masse proloplasmatique, semblable à une gouttelette de gélatine, ordinairement munie d'un noyau et revêtue d'une légère membrane, ne laisse eutievoir aucun linéamnnl de l'organisme futur. Elle grossit par nutrition ou intussus- L'évoiii- ception, puis se divise, se subdivise, se subdivise encore doTœuf. ^^ se construit ainsi peu à [»eu, pièce par pièce, des orgénèse. g^n^s OU instruments merveilleusement adaptés aux fins de son espèce. Or ce mode de construction progressive de l'édifice organique, ou épigénèse, qti'Aristote comparait à la construction d'un navire dont tous les matériaux se façonneraient eux-mêmes et viendraient spontanément se ranger dans un ordre déterminé à l'avance, est apparue aux yeux de Cl, Bernard (1) et (le tous nos naturalistes, comme l'effet d'une « idée directrice » ou organisatrice, dirigeant la construction d'un organisme, dans ses parties et dans son ensemble, vers une fin préfixée : savoir, au point de vue mor|)liologique, la réalisation d'un plan ou d'un type propre à chaque espèce ; au point de vue physiologique, la subordination des fondions au bien général de l'être organisé. En outre, on remarque (jue le processus de ce développement est toujours synthétique : il va du général au particulier, du tout fiotentiel à la distinction des parties, du simple au comf)liqué, et descend de l'embianchement à la classe, de la classe à la Iribu, de la tribu au genre, du genre à l'espèce, de l'esitèce aux caractères individuels. L'orientation vers une lin, ou la finalité, est donc un l'ait scientifiquement constaté et

et du protoplasme... par le chanoine J.-B. Carnoy. professeur de biologie cellulaire à l'Université de Louvain.

(1) CI. Bernard, Introdmtion à la médecine, p. 162.

indéniable, car il domine toutes les sciences biologiques.

Non seulement l'individu se crée ou se construit ainsi de toutes pièces son propre organisme avant de voir le jour, mais dans le cours de la vie il en répare l'usure foncfionnelle, il le refait sans cesse dans le « tourbillon vilal )>,si bien que la conservation a pu être appelée une création continuée.

Bien plus, ce qui n'est pas moins admirable, il le La i.itu défend contre les ennemis extérieurs et intérieurs, il ja^ie. lutte contre l'invasion des microbes destructeurs. On sait aujourd'hui, par exemple, que les cellules vivantes réagissent contre les poisons, en sécrétant des substances antiloxiques pour chaque toxique. Autant de poisons, autant de ronlre-poisons, fabriqués par la cellule. Cette savante fabrication serait-elle un résultat du hasard?

Enfin si l'organe est blessé dans la lutte, il répare ses lésions et régénère ses tissus détruits. On l'a vu refaire des organes entiers, et non des moindres, tels que les deux lobes cérébraux extirpés chez le pigeon. En sorte qu'aucun être vivant ne s'épuise et ne meurt qu'après avoir lutté et souffert pour la vie.

Or cette poussée naturelle de tout être organique vers la vie, et vers une vie spécifique toujours plus complète et plus heureuse; cette 'poussre,x\on moins merveilleuse, vers une vie prolongée et perpétuée par la reproduction dans la pérennité de l'espèce, et qu'Aristote regardait avec admiration comme un besoin d'imiter, autant que possible, l'éternité et la béatitude divines, sont, avec la plus complète évidence, une orientation essentielle de la nature dans chaque individu, et partant une finalité. La vie est essentiellement téléologique.

Cette grande loi qui domine toute la biologie, Aristote Témoin'a cessé de la proclamer dans une multitude de passa- lArfs* ges dont on nous permettra de citer l'un des plus carac- ""*"

téi'istiques. « Si les œuvres de l'art ont une fin, dit-il, il en est de même évidemment des œuvres tlela nature, car dans les unes et les autres les conséquents sont avec leurs antécédents dans une subordination toute pareille... Ceci est surtout manifeste dans les animaux autres que l'homme, qui font ce qu'ils font ni en suivant les règles de l'art, ni après étude, ni par réflexion ; et de là vient qu'on s'est demandé parfois si les araignées, les fourmis, et tous les êlres de ce genre n'exécutent pas leurs travaux à l'aide de l'intelligence ou d'une autre faculté non moins haute. En faisant un pas de plus dans celte voie, on remarque que dans les plantes ellesmêmes se produisent les conditions qui concourent à leurs fins ; et que, par exemple, les feuilles sont faites pour garantir le fruit. Si donc c'est par une loi de la nature, si c'est en vue d'une fin précise que l'hirondelle fait son nid et l'araignée sa .toile, que les plantes portent leurs feuilles, et qu'elles poussent leurs racines en bas et non pas en haut pour se nourrir, il est clair qu'il y a une cause du même ordre pour toutes les choses qui existent ou qui se produisent dans la nature entière (1).» il répond Et que l'on ne dise pas que le germe n'ayant nul objechon bcsoin de réfléchir et de délibérer pour se développer, ni l'organisme vivant pour se conserver ou se guérir, il est inutile de leur supposer une orientation et une finalité. Voici comment le Stagirite a répondu à cette vieille objection. « Il serait absurde de croire que les choses se produisent sans but parce qu'on ne verrait pas le moteur délibérer son action. L'art non plus ne délibère pas toujours, et si l'art des constructions navales était dans l'intérieur du bois, il agirait tout comme la nature. » Aristote ajoute cette jolie comparaison : l'art de guérir se trouve naturellement dans l'animal qui se guérit

(1) Arist., Phys., 1. II. c. 7, § 5, G.

tout seul, direz-vous qu'il se guérit par hasard et sans but? « Dune il est manifeste que la nature est une cause, et une cause agissant en vue d'une fin (1), >^

Si nous descendons encore d'un degré l'échelle des >opéraêtres, jusque dans le monde minéral^ la finalité des for- ,'!"^"j. ces physico-chimiques, quoique plus profonde et plus crlsiaux" obscure, sera encore facile à vérifier. En observant les molécules des cristaux, le savant constate qu'ils cherchent toujours à se grouper de manière à reproduire constamment les mômes figures géométriques : ou cubiques, ou hexagonales, ou quadratiques, ou rhombiques, etc., ou bien encore des figures secondaires dérivées de cette forme typique qui est la définition précise et rigoureuse de la substance, si bien qu'un cristal d'alun, par exemple, est aussi reconnaissable à sa forme octaédrique, que le sont à leur figure un animal ou un végétal quelconque.

Or cette orientation constante vers des formes géométriques privilégiéesest tellementprofonde,quesiqueIquc lésion de ces formes venait à se produire accidentellement, le cristal blessé réparerait et cicatriserait sa plaie: imitation lointaine, sans doute, mais encore saisissante de la finalité chez les vivants.

En dehors des cristaux, et dans de simples molécules 4,, d'hydrogène, d'oxygène, de carbone, etc., nous trou- "^chhnfvons ces tendances à s'unir à d'autres espèces de molécules, que les chimistes ont si bien appelées des « affinités », des forces « électives », car elles semblent faire un choix très minutieux et se refuser à des promiscuités contraires à leui' goût naturel.

Aristote avait, le premier, mis en relief ce fait fondamental qui sépare essentiellement la combinaison chimique du simple mélange, la chimie de la physique, et

(I) "Ort piv tt'rj uiriK r, »JTi;, /.où oOrw? w; îvîxy. toj, axvîoôv. Arist,, Phys., 1. Il, c. 8, § 12. '

ques.

les modernes, à sa suite, ont su y découvrir une preuve de finalité.

« A ne considérer que les lois du mouvement, écrivait M. Lachelier, il n'y a aucune raison pour que les plus petits éléments de ces corps continuent à se grouper dans le même ordre plutôt que de former des combinaisons nouvelles, ou môme de n'en plus foimer aucune. L'existence même de ces petits corps serait aussi précaire que celle des grands ;... ils ne sont, à leur tour, que des systèmes de mouvements, que les lois de la mécanique sont par elles-mêmes indiIFéreules à conserver ou à détruire (1). » Ces mouvemenls naturels des molécules ou des alomes ont donc des orientations spécifiques propres à leur nature, et partant des finalités.

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