‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 86 sur 118 · Enfin, jusque dans la simple attraction physique que · texte numérisé non relu

Enfin, jusque dans la simple attraction physique que

lion ini- toutes Ics substauces corporelles exercent les unes sur Mise e. jgg autres en raison directe de leurs masses et en raison inverse du carré de la distance, nous constatons une détermination et une orientation fixes, quoique le mouvement cinétique soit par lui-même indifférent à toute direction et à toute vitesse. Ainsi, par exemple, l'attraction est centripète et non centrifuge, la rotation des astres se fait de l'orient à l'occident, au lieu de se produire en sens inverse, etc. Le mouvement cinétique naturel à la matière a donc lui aussi des tendances naturelles, une orientation, une finalité.

ô Que si, au lieu de considérer les êtres de la nature

nir'de isolément, dans leurs fins particulières et immanentes, i,ie. nous les considérions dans leurs rapports réciproques et le concours mutuel qu'ils se prêtent pour réaliser une fin d'ensemble, un ordre général, la finalité éclaterait encore davantage à nos yeux.

(l) Lachelitr, Du fondement de Vuidiiclian, p. 79.

Nous verrions la composition de deux forces : l'une centripète et naturelle, l'autre centrifuge el modératrice de la première, régler harmonieusement les mouvements si prodigieusement variés de tous les corps célestes ; — nous verrions, sur notre planète, le circuit si étonnant des eaux, qui descendent des glaciers des montagnes el convergent vers les océans, pour revenir ensuite au sommet des montagnes sur les ailesdes nuages et des vents, de manière à fertiliser sans cesse notre terre, comme par un va-et-vient perpétuel ; — nous verrions les éléments gazeux de notre globe se mélanger de façon à produire une atmosphère respirable sous tous lesclimats, et la fonction chlorophylienne des plantes travailler, de concert avec la respiration des animaux, à produire sans cesse ce résultat essentiel ; — nous verrions le règne minéral préparer la nourriture du règne végétal ; végétaux et animaux concourir à l'existence et au bien-être de l'homme. Alors éclaterait la belle hiérarchie des règnes ; dans chaque règne, la hiérarchie des es[)èces ; dans chaque espèce, la solidarité de toutes les races, de tous les individus ; entre les individus, l'adaptation si merveilleuse des sexes; en un mol, nous constaterions l'harmonie de l'ensemble, et nous ne pourrions nous empôcherde conclure avec Aiistoteque la nature, bien loin d'être « une suite d'épisodes sans lien, comme serait une mauvaise tragédie » (1), a un plan d'une parfaite unité.

Mais cette étude, quelque attrayante qu'elle soit, nous conciuferait sortir du cadre que nous nous sommes tracé. De la tinalité intrinsèque et immanente à chaque être, — la seule qui soit ici en question, — elle nous élèverait jusqu'à la hnalité extrinsèque et transcendante, à celle qui est en dehors et au-dessus des individus et qui

(1, Avist., Meta., 1. Mil, c. 3, § 9.

plane sur la naliire entièro. De l'art de l'homme ou de l'art naturel, nous atteindrions jusqu'à l'art divin. Or cette ascension jusqu'à la Cause première de la finalité, nous l'ajournons à plus tard. Il nous suffit aujourd'hui d'avoir louché du doigt l'existence môme de la finalité dans tous les êtres de la nature. La finalité est donc un fait universel.

Ajoutons qu'il est parfaitement raisonnable, et conforme aux exigences fondamentales de l'esprit humain.

ni Si l'activité est uq alltibut essentiel à tout être, à ce

Réponse • i • i » • * i.

de la point « qu on ne peut même pas concevoir ce que serait un être totalement inaclif(l) », — un être incapable d'agir et de pàtir étant pour nous un vrai néant, — et d'autre part, si l'activité de l'être est incapable de s'exercer sans une direction déterminée, la conclusion s'impose, et la finalité, c'est-à-dire une certaine orientation de celte activité dans un sens déterminé, est aussi essentielle à l'être que son activité même.

Tout agit Voilà pourquoi S. Thomas nous dit que chaque chose une*"nn. cxiste pour l'opération qui lui est propre : « Res unaquœque dicitur esse propter suam operationem (2). »^ Aristote avait déjà émis un aphorisme semblable : « Chaque chose est un organe de travail, en vue de son travail (3). » Et les physiologistes modernes diront à leur tour :« l'organe est pour la fonction. «C'est même la fonction qui définira l'organe, le travail qui définira l'ouvrier, le genre d'action qui définira l'être.

Une certaine orientation de l'activité, aussi bien que cette activité elle-même, fait donc partie de l'essence

(1) « Nihil enim agens ne cogilari quidem potest quale sit. • Cicéron,. / Acad., 1. 2, .^ 12.

(2) S. Thomas, la 2ae, q. 3. a. 2.

(3) "EzxTTÔv £(TTtv, wv £(7TW Ijoyov, hîv.o. ToO spyoxi . Arist., De cœlo,\.Ur c. 3, § 1.

ou sansconscience.

de l'êlre. Eq sorte que rien ne peut se dérober au principe de finalité, pas plus, nous l'avons montré, qu'au principe de causalité. Tout être agit donc pour une lin : « Omne agens agit propter fiufm (1). »

Tantôt cette fin est connue ou consciente, comme Avec dans la finalité de nos actions raisonnables ; tantôt elle est ignorée et inconsciente, comme chez tous les êtres privés de raison ; mais dans les deux cas, la finalité est au fond identique, elle est une tendance, une orientation de la nature vers certaines opérations propres à chaque espèce.

Ecoutons l'argument de S. Thomas : u Omne agens agit propter finem. Alioquin ex actione agentis non magis sequeretur hoc quam illud, nisi incasu (2). » Pour qu'un agent puisse agir, il faut que toute indétermination soit levée dans la cause qui doit agir, car rien d'indéterminé ne saurait exister en acte ni agir. Or toute cause motrice ou efficiente est, comme telle, indéterminée à agir ou ne pas agir, car elle reste au fond la même qu'elle agisse ou qu'elle n'agisse pas ; elle est en outre indillérente à agir ceci plutôt que cela, car elle contient une infinité d'effets également possibles, dont aucun ne s'impose à l'existence. Il lui faut donc une oiientalion qui détermine l'un de ces possibles à l'exclusion des autres, qui dirige le mouvement dans un sens ou dans un autre également possibles.

Cependant, n'exagérons rien, ne disonts pas avec cer- sans tains auteurs modernes que, sans orientation, « les eau- u^Ties

!•, iii K 5 l't '« forces ne

ses, laissées a elles-mêmes, ne s emploient qu a se pour-

1 , , , r • I ' • raient ni

combattre,... et ne forment que des composes qui se luue,-, détruisent eux-mêmes (3) ». Non, il n'en peut être ainsi.

(1) S. Thomas, Conl. GenL, 1. III. c. 3. (2^ S. Thomas, la, q. 44, a. 4.

('3) LacheUer, Du fondement de l'indue lion, p. 75, 76; — Cf. Bon troux, Pc la contingence des lois de la nature, p. 42.

Ni mcme Laissécs à elles-mêmes, les causes motrices ne sont orien- '"^"^ tées ni dans un sens ni dans un autre, ni vers le désordre ni vers l'ordre. Toutes seules, elles ne pourraient agir. Ainsi la finalité pénètre jusqu'au sein même de tout mécanisme, et devient la condition essentielle de son fonctionnement.

Du reste, cette /?<^/^ que supposent ces auteurs, serait elle-même la réalisation instable d'un certain ordre, car on conçoit encore un tel plan de lutte, tandis qu'on ne peut concevoir la réalisation du désordre absolu, qui est aussi inintelligible que la réalisation actuelle du néant absolu. Cet ordre relatif et instable est donc lui-même impossible, sans une ceitaine orientation ou finalité.

M. Ilamelin donnait une note bien plus juste, lorsqu'il soutenait, dans sa brillante llièse à la Sorbonne, qu' <i une causalité non téléologique demeure frappée d'impuissance, disons d'impossibilité, et cela simplement parce qu'il lui manque une condition encore pour être quelque cbose d'entièrement intelligible (1) ». C'est la thèse même d'Aristote el de S. Thomas. Loiien- Mais cette détermination dans un sens ou dans un '^reXr' autre, entre plusieurs effets également possibles, comchow. nient se produit-elle ? Sans doute, elle peut être l'efFel d'un mécanisme antécédent ; ainsi le sens du mouvement des aiguilles d'une montre est déterminé par le mécanisme intérieur de la montre. A son tour, le sens ou l'orientation de ce mécanisme, serait-il commandé par un autre mécanisme, il faudra bien s'arrêter à un premier mécanisme, commandant la série, et nous reposerons à son sujet la même question : comment sa détermination dans un sens ou dans un autre, entre plusieurs directions également possibles, a-t-elle pu se produire?

(1) Hamelin, Essai sur les éléments de la représenlalion, 1907, p. 321.

Accord

son.

Ici, nous sommes heureux de nous trouver d'accord avec M.Bergson, et de répéter avec lui que celte orienta- MjYerlionne saurait être que l'elTet d'un choix, d'une préférence d'une intention. S.Thomas l'avait dit, après Aristote : « agensnonmovet, nisi ex intentione finis (i). » Et il ajoutaitcette très luminetise explication : l'intention par laquelle une chose tend à sa fin se produit de deux manières. Tantôt c'est l'agent qui se meut et se dirige lui-même vers un but : c'est le cas des êtres intelligents. Tantôt il y est poussé par un autre : c'est le cas des êtres inintelligents. A h'urtour, ces êtres inintelligents sont orientés de deux manières : tanlôt leur tendance aveugle est orientée directement par la main de l'être intelligent qui s'en sert, comme la flèche vole au but grâce à la direction de l'archer : « ad modum quo sagitta tendit ad signuyn ex directione sagittantis (2) » ; — tantôt ils sont orientés par l'organisation naturelle de l'être lui-même; ainsi l'animal engendre l'animal, l'homme engendre l'homme : dvSpomoçyàp écvSprjir.rjv yey-jf. (3).

Mais ce mécanisme organique ou inorganique, si bien monté par la nature, avec une orientation précise, n'en est pas moins l'œuvre de quelque intelligence, — immanente ou transcendante, âme du monde ou suprême Architecte, dont nous n'avons pas ici à rechercher la nature, — et partant, nous revenons encore et toujours à une finalité intelligente. Qu'elle agisse directement par elle-même, ou indirectement par un mécanisme

(1;5. Th., laStc, q. l,a. 2.

(2) S Th, Ethica, \. i, lec. 1. — « Ea qure non habent cognitionem non tendant in finem, nisi directa ab aliqno cognoscente et intelli- ^'ento, sicut sagiltii a sagiiante. » S. Th., U, q. 2, a. 3. — En citant cette phrase de S. Thomas, M. Le Roy ajoute : « qu'on y voit bien l'idole du gouvernement par le dehors ! » — C'est une méprise : on y voit seulement le gouverneùient par l'intelligence, parce qu'il n'y a pas de gouvernement sans intelligence. Or, cette intelligence est tantôt au dedans, tantôt nu dehors, suivant les cas. Et lorsqu'elle n'est pas au dedans, elle doit bien être au dehors, puisqu'il en faut une.

(3) Arist., Phys., 1. II, c. 7, §3.

de choix

sans un but

aveugle, la cause finale est toujours une « idée direc- Iricc » ; elle est uu « choix « et une « liberté », comme Or, pas le roconnall M. Bergson. Or, comme l'observe encore le môme auteur, « un choix suppose toujours la représentation anticipée de plusieurs actions possibles (i) », — et parlant, ajoutons-nous pour être logique, — suppose la représentation d'un but à atteindre. Eh ! comment choisir sans un but? Que le but, si l'on veut, soit" plus ou moins précis, plus ou moins ouvert à l'imprévu des détails dans sa réalisation définitive, soit. Mais pourtant il faut qu'il soit un but visé, une véritable fin, en vue de laquelle, tô ou £V£xa,onfaitun choix des moyens. Sans cela, le choix serait impossible, et l'on ne comprend pas que M. Bergson ait arrêté sa conclusion à michemin.

Celle (in Tout être dans la nature a donc une fin. Mais quelle k'Men, est celte fin? La raison qui nous a montré la nécessité *e pîns" de la finalité, pourrait-elle nous en dire aussi la nature ? Assurément. L'être ne peut être orienté que vers l'être, c'est-à-dire vers un bien, car tout être est bon, omneens est bonum. On ne peut supposer que l'être soit naturellement orienté vers le non-être et le mal. Bien plus, ces aspirations de tout être étant intelligentes, ou plongeant leurs racines dans une intelligence, doivent s'élever encore plus haut : du simple bien elles s'élèvent vers le meilleur, et par un progrès continu vers le plus parfait, vers le divin, dont la beauté est comme le rayonnement et la suprême attraction (2).

Ne nous étonnons plus maintenant d'entendre Aristote, dans ses savantes études sur la Physique, le Ciel ou V Histoire naturelle, — répéter si souvent, et avec une si entière conviction, des aphorismes dogmatiques

(1) Bergson, L'c«o/i(/io« créatrice, p. 105.

(2) « Quselibet res mota, in quantum movetur, tendit ad divinam siniililudinem, ut sit in se perfecta. » S. Tli., G. Ge«/.. 1. III, c. 22.

I^arfail.

TROISIÈME PAnilE : LA CAUSE FINALE 303

comme coiix-ci : « Lu nature ne fait rien en vain et inutilement (1) » ; — « Le bien c'est ce que tous les êtres désirent (2) » ; — (( en tout et toujours la nature recherche non seulement le bien, rôayaSôv, mais encore le meilleur, roËélzifjyj, elle recherche toujours le plus parfait et le plus beau. TÔ à'^otarov, rô xallhrov, autant du moins que ça lui est possible (3). »

Et remarquons bien que cette conception idéale de la nature, où l'idée joue un rôle souverain, puisqu'elle meut et domine les autres causes, — dirigeant la cause motrice, et s'exprimant par la forme dans la matière, — n'est pas une conception a priori, mais l'interprétation la plus sincère et la plus exacte de la réalité observée.

Les savants qui, à l'exemple d'Aristote, ont vécu en lôte-à-tète avec les œuvres de la nature, et qui ont approfondi ses merveilles, n'en disconviendront pas ; au contraire, ce sont eux qui en auront le sentiment le plus vif et le plus délicat.

Des astronomes, comme Newton et Kepler, ne pouvaient penser aux merveilles du ciel qu'avec ravissement ; des botanistes, comme Julien de la Gravière, ne cessaient de parler des merveilles des fleurs et des plantes, avec une admiration attendrie. Plus on connaît la nature, plus on l'admire ; plus on pénètre ses secrets, plus on est étonné de ses profondeurs insondables.

Aussi Aristote a-t-il supplié l'observateur de ne négliger aucun détail, de ne jamais craindre la minutie

'1) 'O Se Oîôç YMi y) (j/ùrTLç oùSiv fxdirnv koio^ktiv. Ai'ist., De cœlo, I. I, -c. 4, § 8. — 'H ck 'fita-tç oùSâv à^o-ywç où5è ^y.rn-j notsl. De cœlo, 1. II, c. 8, § S, 9 ; - Cf. De cœlo, 1. II, c. 12 ; — De générât., 1. II, c. 6 et 9 ; etc.

(2) Ka).^^ à.Ksvhva'JTo zixyv,fiov , où Kry.-jThîtTxt. Arist., Ethiq. à Nie, 1. I, c. 1.

(3) Arist., Ph>/s., \. VIII, c. 7. g 3. — Meta., 1. I, c. 2, § 6. — 'Ev zTTKffiv âsJ ToO €ù.zio'JO{ ôpîyeaBxt fu^sv Tïjv f\t(Tiv. Aiùst., De (jenerat., 1. Il, e. 10. — K«-à §È TGV ),oyôy, on Tij cpjfftv opâusv èv TrdëTtv èx twv 3;<v«Twv TTOtoOffav tô xâ),/i(TTOv. De j'uvent., 4.

Celle conclusion n'a

rien A' a priori

dans l'observation scienliliqne, lui rappelant le mol fameux d'fléraclite à ses hôtes (1). Gomme ceux-ci, entrant dans son palais, s'attardaient à la porte, il les priad'enlier sans crainte, et de pénétrer plus loin et partout : (( partout ici il y a des Dieux », leur disait-il. De môme, dans les œuvres de la nature, il y a partout de l'utile et du beau ; en tout resplendit la bonté et la beauté de l'idée directrice ; en tout on retrouve l'empreinte de plus en plus visible du divin, rô Osloy, zo SsLÔrxrov.

Telle est notre conclusion générale sur la finalité dans toutes les œuvres delà nature, sans exception, animées ou sans vie, raisonnables ou sans raison ; — et remarquons que nous y sommes arrivés par deux voies dllférentes mais parfaitement concordantes. D'abord par l'observation universelle ou l'expérimentation sur tous les règnes de la nature, tous également orientés vers leurs propres fins. Ensuite parla raison pure, qui s'est élevée du fait universel jusqu'à sa raison d'être. L'analyse de * la notion du mouvement ou devenir nous a montré le mouvement inintelligible sans une orientation, et son orientation inintelligible sans unchoix intentionnel entre des sens également possibles. Une intention, une idée, préside donc nécessairement à tout mouvement de la nature.

Lexpé- Telle est la doctrine philosophique unanimement prola raison clamée dans l'Ecole, au sujet de la cause finale. Elle imposée, n'est d ailleurs que lépanouissement ultime du concept de la cause, qui doit Atre intelligente pour être une cause complète, se suffisant à elle-même, et capable de nous donner l'explication dernière de tout devenir, de tout progrès, de toute ascension de l'être vers le meilleur.

L'idée domine donc l'évolution du cosmos et meut par le dedans tous les êtres de la nature : mens agitât

(1) Arist., lUst. anùiial., c. 5.

mole))i ; 6 ôè vo-j? -nœjxot. 0(£xo'c7ucTc. Et ce n'est pas là seulement un fait bien constaté ; c'est une nécessité métaphysique. Aussi pouvons-nous hardiment prédire, avec M. lîergson, que, malgré les difficultés et les oppositions qu'elle a soulevées, « la doctrine des causes linales ne sera jamais définitivement réfutée (1) ».

Pour nous en mieux convaincre, examinons de plus près ces oppositions et ces difficultés.

(1) Bergson, L'évolution créalrieis, p. 43.

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