‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 87 sur 118 · La · texte numérisé non relu

La

finalité

serait un

Les objections contre la Finalité.

Avant de poursuivre notre étude, il nous faut prêter l'oreille aux objections des aiiti-finalistes et répondre à leurs difficultés. Nous débarrasserons ainsi notre voie d'obstacles encombrants, d'aspect parfois formidable lorsqu'ils ne sont vus que de loin, et notre marche en deviendra plus aisée et plus lumineuse.

Une des objections les plus fréquentes des positivis- '■'°^1^'^ tes contre les causes finales dans la nature, consiste à les

-serait un > • \t a \ r\' ' ' t ''

miracle, ^^gsimiler à des inlervenlions continuelles de la Uivmile et à de perpétuels miracles. « Les marques de dessein, écrivait Litlré, perpétuellement renouvelées dans la structure des mondes, dans le mouvement des astres, dans l'apparition de notre planète, dans l'organisation des êtres vivants, de telles marques de dessein, dis-je, qu'est-ce autre chose que des marques d'interventions incessantes de la Cause première ? Par conséquent on rompt avec le principe de la philosophie positive qui repousse des interventions (de Dieu) et n'accepte que des lois (1). »

Aristote a dû sourire dans sa tombe d'entendre traiter ses causes finales de faits miraculeux, et sa théorie des causes, sans doute, de cléricale ! xMais il a dû surtout s'indigner contre les philosophes du xvm" siècle, tels^ que Malebranche, qui ont pu donner occasion à ce malentendu, en confondant la finalité interne de la nature avec une finalité purement externe ou acci-

(1) Littré, Bévue des Deux-Mondes, 15 août 186(5.

Réponse.

dentelle, et en renouvelant les errements du mécanicisme de Démocrite et d'Epicure.

Si le monde est une machine purement passive, et qu'on ne puisse la supposer mue par le hasard, il faut bien, en eiïet, la faire mouvoir incessamment par un Deus ex machina ; et si cette grande machine n'a aucune orientation propre, aucune finalité interne, il faut bien qu'elle soit incessamment poussée vers certains buts par le même moteur. Mais nous avons déjà repoussé cette doctrine ultra-spiritualisle, qui n'est qu'une caricature de la pensée d'Aristote et de S. Thomas. Avec eux, nous n'expliquons jamais la nature par le miracle, mais par ses principes internes d'activité, et par leurs lois : or la loi est une orientation constante de l'activité, c'est une habitude naturelle de l'agent, et partant une finalité interne; ce qui suflit amplement à notre thèse.

N'insistons pas, cai" cette difficulté est bien moins une n. La objection qu'un malentendu facile à dissiper, et abor- se^u'une dons les objections proprement dites.

La première consiste à dire que la finalité pourrait bien n'être qu'une illusion de l'esprit. L'illusion est en effet l'objection commode, la fin de non-recevoir paresseuse, que l'on allègue trop facilement contre tout fait qui nous gêne, contre toute notion qui demanderait un effort pour être comprise. Et toutes les notions les plus élémentaires du sens commun ont été ainsi attaquées obliquement. Aucune n'a échappé au soupçon d'être une illusion : illusion le mouvement, pour Zenon, parce qu'il ne le comprend pas ; illusion aussi, pour Heraclite, la substance, le moi, la causalité, etc., etc., pour le même motif.

Malheureusement, après avoir écarté comme illusoire

ce qu'on n'a pas su expliquer, il reste à expliquer le fait de l'illusion elle-même, et alors on se heurte non plus à une simple difficulté, mais à des accumulations de difficultés, à des entassements d'invraisemblances et d'absurdités, en sorte qu'au lieu de supprimer la difficulté du problème on l'a centuplée, au point de le rendre insoluble. Qu'on en juge pour le cas présent.

On nous objecte que la finalité de l'ordre cosmique n'existe pas, parce que cet ordre merveilleux n'est qu'une illusion des sens ou de l'esprit. — Très bien, mais comment expliquez-vous qu'une telle illusion, encore plus merveilleuse, puisse se produire ?

Comment Poiir Comprendre la réponse que va nous donner Berîi'son M. Bcrgsou, il faut d'abord se rappeler son fameux riîh!s?on. M postulat du morcelage », que nous avons étudié et réfuté plus haut (p. 160). Dans la nature, tout est un et simple, — suivant l'hypothèse du monisme; — et ce sont nos facultés, nos sens et notre intelligence, « facultés de découpage », qui morcellent et fragmentent l'unité réelle de la nature. Que si la multiplicité des individus et de leurs parties est déjà illusoire, à plus forte raison l'ordre merveilleux entre ces parties sera-t-il une nouvelle illusion de l'esprit.

Voici maintenant la réponse annoncée de M.Bergson, expliquant la merveilleuse ordonnance des parties, par exemple, dans un tableau de maître, ou dans un organe vivant tel que l'œil.

« C'est le tableau, je veux dire l'acte simple projeté sur la toile, qui, par le seul fait d'entrer dans notre perception, s'est décomposé lui-même à nos yeux en mille et mille petits carreaux (ou fragments) qui présentent, en tant que recomposés, un admirable arrangement. Ainsi, l'œil avec sa merveilleuse complexitéde structure, pourrait n'être que l'acte simple de la vision, en tant qu'il se divise pour nous en une mosaïque de cellules,

tlont l'ordre nous semble merveilleux, une fois que nous nous sommes représenté le tout comme un assemblage . . ,.La simplicité appartient à l'objet même, et l'infinie complication à des vues que nous prenons sur l'objet, en tournant autour de lui, aux symboles juxtaposés par lesquels nos sens ou notre intelligence nous le représentent (I)., . >>

Donc, rien de plus simple : l'ordre des parties est invraiune création de [esprit! bu vente, je ne soupçonnais ces d'une pas que la puissance de mon œil ou de mon es[»rit fût piic^^iion capable de créer ainsi de toutes pièces, et sans m'en douter, la géniale ordonnance d'un tableau de Raphaël, ou de la structure d'un œil ; et ce pouvoir ignoré serait bien de nature à me donner quelque orgueil, car c'est du génie, un génie créateur, à moins que ce ne soit delà magie. ..Mais comme tous les bommes en font autant, et créent les mêmes merveilles que moi, puisqu'ils voient tous les mêmes objets, comme je les vois, c'est-à-dire qu'ilssavent tous les transfigurer admirabiementcomme je le fais, sans aucun coup de baguette magique, il y a là un nouvel ordre dechoses à expliquer. Cette atlaptation de tous les sens et de tous les esprits, chez tous les hommes, pour produire, partout et toujours, les mêmes merveilleuses illusions, est encore une adaptation des moyens à une fin, et partant c'est encore un ordre voulu et une finalité... En sorte que la finalité, chassée — comme le naturel — nous revient au galop î

Inutile de relever toutes les autres invraisemblances (le l'hypothèse bergsonienne. Aussi bien, M. Bergson lui-même, ne paraît pas y tenir beaucoup, — sinon comme à un jeu d'esprit, — puisqu'il a composé tout un gros volume pour expliquer l'ordre de la nature par révolution créatrice : cet ordre est donc réel.

1) Bergson, L'évolution ci éatrice, p. 98.

310 THÉOniE FONDAMENTALE : ACTE DE PUISSANCE

m. La Passons à d'autres difficultés autrement sérieuses et serait un spécieuscs, ct abordons la grande objection du mécafens. nicisme, d'après laquelle la finalité ne serait qu'une méprise et une erreur naturelle à l'esprit bumain.

Parmi les anti-finalistes aucun n'est aujourd'hui assez ignorant des sciences de la nature pour oser contester l'ordre admirable qui y règne. Ils reconnaissent volontiers que tout se pusse comme si \cs êtres étaient orientés pour exécuter un dessein prémédité par une souveraine intelligence. « Comme vous, réplique le mécaniste, je conclus à l'existence d'une merveilleuse intelligence. Mais cette intelligence que j'admire, c'est la vôtre !... Vous voyez un nerf contracter un muscle, la contraction du muscle plier un braS; le bras soulever une pierre. Voilà un ordre de succession que je reconnais avec vous ; c'est l'ordre effectif, dans lequel chaque phénomène procède du précédent. Mais votre intelligence transforme le résultat fatal en but atteint ; puis, remontant le courant, cette même intelligence transforme tous les résultats en moyens destinés à atteindre le but. Y a-t-il lieu de tant admirer si vous trouvez un accord parfait entre l'ordre effectif et l'ordre final, puisque vous avez modelé celui-ci sur celui-là? » (1).

Certes, l'auteur qui a paraphrasé ainsi la vieille objection de Spinoza que >• toutes les causes finales sont de pures fictions imaginées par les hommes,... que le premier défaut de cette doctrine c'est de considérer comme cause ce qui est efïet et réciproquement (2) », — bien loin d'en afTaiblir la force, lui a donné une clarté et un caractère spécieux bien capables de frapper l'imagination.

(1) De Régnon, Mélaphijsique des causes, p. 412.

(2) Spinoza, Ethique, part. I, append. (Saisset, p. 40).

Mais est-il vrai que nous transformions ainsi, à conlre- criiùiue sens, l'ordre effeciif àt's, phénomènes en ordre final, et jeciion. que nous confondions l'ordre ï^ésuliant avec une tinalilé intentionnelle 1

Lorsque nous voyons un nerf contracter un muscle, la contraction du muscle plier le bras, le bras soubwer la pierre, nous reconnaissons volontiers que la contraction du muscle est le résultat de l'action du nerf ; le ploiement du bras, un résultat de la contraction du muscle ; le soulèvement delà pierre, un résultat du soulèvement du bras. Mais ne sont-ils que des résultats? Toute la question est là, car ils peuvent être à la fois, à des points de vue diflerents, des résultats et des fins, comme en témoigne le tableau du peintre, par exemple, qui est en même temps un résultat de son labeur artistique et un but atteint, un produit d'une cause efficiente et aussi celui d'une cause finale.

Gomment donc pouvons-nous distinguer, du dehors, cnière

1 1. . 1 , \, .c^-\T , •^ ^1 f pour dis-

un but d un simple résultat? Y a-t-il une règle pratique tingue.-

et sûre? Assurément, les signes de la finalité sont plus dnn subtils que ceux de la causalité, nous avons cependant une règle très sûre, et la voici : pour opérer cette distinction, nous examinons le résultat produit ; et si nous remarquons que — d'une part, il est un bien utile ou capable d'attirer le désir d'un agent et de jouer le rôle de fin (1) ; que, d'autre part, sa production a exigé le concours et le concert harmonieux et constant d'une multitude de causes, nous voyons dans ce concert, inexplicable par le hasard, l'effet d'une intention et d'un choix.

Ainsi, dans la production d'un tableau par son peintre, l'accord de plusieurs milliers de coups de pinceau infi-

(1) « 11 n'y a que le bien qui puisse être une fin. » Arist., Phys., 1. II, c. 2, § 8. Les scolastiques disaient de même : « Bonum solum potesl finalizare. »

niment variés ; ou, dans la production d'un œil humain, l'accord d'un milliard de cellules se disposant en tous les détails dun instrument d'optique si merveilleusement compliqué, sont des indices irrécusables d'un concert et d'un but final.

Pour des raisons inverses, dans un cas tératologique produisant un monstre, nous voyons une déviation accidentelle d'une fin, et parlant un résultat et non un but; ou dans les formes bizarrement déchiquetées des crêtes de montagnes, nous voyons des résultats du soulèvement de l'écorce terrestre, des eiïets indirects, et non un but directement voulu.

Son Du reste, s'il y a des fonctions organiques qui semblent

tioo' être à la fois but et résultat de l'organe, il y a aussi, âin- ' quoique moins nombreuses, des fonctions qui sont des ^" '^ buts sans pouvoir être le résultat de l'organe seul, et que, partant, l'objection ne saurait atteindre. Ici le résultat est supérieur à l'agent et le domine, car il ne travaille plus pour lui seul, mais pour cet ensemble dont il fait partie.

Le plus remarquable et peut-être le plus convaincant des exemples est celui de la coordination des sexes. Les deux organes, mâle et femelle, sont manifestement faits l'un pour l'autre, puisque aucun deux ne s'explique que par ridée de l'autre, et cependant ils ne sont pas le résultat l'un de l'autre. La fin n'est donc pas toujours un simple résultat.

En outre, la fonction de reproduction n'est le résultat ni de l'organe mâle, qui tout seul serait impuissant, et cependant elle est sa fin ; ni le résultat de l'organo femelle, et cependant elle est sa fin. \ ce point, qu'aucun des deux organes, aucune des deux fonctions n'est intelligible sans cette fin. La fin, étant ici à la fois intérieure et extérieure à chaque individu, ne peut donc être prise pour un simple résultat de l'organisation de l'indi-

vidu, et le faux-fuyant de notre adversaire qui essayait de confondre la iin avec un simple résultat, se trouve ainsi démasqué, La fin d'un organe n'est donc pas toujours un simple résultat de sa structure, puisqu'elle a besoin pour se réaliser d'un concours étranger (1).

Mais on pourrait étendre cette démonstration à tous son

. . . , ■ applica-

les autres organes du môme individu, qui sont tous so- tion

. . générale.

lidaires, et ne pourraient tonclionner sans les organes voisins. Impossible au cerveau de fonctionner sans le cœur; au cœur, de fonctionner sans les poumons ; aux poumons, de fonctionner sans l'estomac, etc., en sorte que la fonction n'est jamais un simple résultat de son organe seul ; elle est toujours dépendante d'un phin d'ensemble qui la domine, comme dans tout système les parties sont subordonnées au tout et les moyens commandés par la fin.

jNous revenons ainsi, par une autre voie, au critère du concert exprimé dans la règle ci-dessus. Ce concert éclate lorsqu'aucun des concertants ne travaille pour lui seul, mais pour le bien des autres ou d'un ensemble dont il fait partie. Ainsi l'œil ne voit pas pour lui seul ; l'oreille n'entend pas pour elle-même; l'estomac ne digère pas pour lui-même ;... mais toutes ces parties fonctionnent pour le bien général du tout, c'est-à-dire de l'individu, comme l'individu, dans l'union des sexes, fonctionne pour le bien de l'espèce.

Ici le résultat vient d'un plan d'ensemble, d'une fin, Résunui et nullement de la vertu propre à chaque cause par- niièie. tielle. La finalité nous apparaît désormais comme un surplus qui s'ajoute à la causalité, sous forme d'orientation, et ne saurait se confondre avec elle.C'es^ pour-

(1) On ne dira pas que cette adaptation des deux organes s'est faite peu à peu avec le temps, car l'espèce aurait péri sans une adHptation primitive, ne pouvant attendre pendant les siècles nécessaires à son achèvement.

THEOniE FONDAMENTALE : ACTE ET PUISSANCE

méca

nisme

suffirait

rions-nous dire, une marche des parties vers Vimité d'un ensemble. Tel est en deux mots notre critère.

Il est donc impossible d'identifier la fin avec un simple résultat, et les deux termes du problème demeurent toujours distincts. A côté de l'ordre résullanl, nous trouvons un ordre intentionnel ; à côté de la causalité, la finalité, et tous nos arguments sur la nécessité des causes finales demeurent dans leur intégrité.

IV. Le pur Parmi ces arguments, il en est un que les mécanistes ont particulièrement attaqué, celui par lequel nous avons prouvé que la cause motrice, étant indilïérente à agir ou à ne pas agir, à agir dans tel sens plutôt que dans un autre, a besoin d'être orientée par une cause finale. Les anti-finalistes nous répliquent que cette indétermination de la cause motrice pourrait fort bien être levée par d'autres causes motrices ou de simples conditions mécaniques. La cause finale serait donc inutile.

Ainsi, disent-ils, le sens du mouvement d'une boule dépend tout simplement des conditions où ce mobile est placé, telles que l'inclinaison plus ou moins grande du plan où elle roule.

On reconnaît là l'objection fondamentale du méca nicisme ancien et moderne, de Démocrite ou Lucrèce, à Descartes et Spinoza. Elle est très spécieuse et mérite d'être discutée un peu plus longuement.

R„ic Loin de nous la pensée de nier que le mouvement 'd.Tmé- soit orienté souvent par de simples conditions mécaniques. Le mécanisme joue un rôle immense dans la nature pour la détermination des causes motrices, et nous pouvons lui faire une large place sans aucun péril pour la finalité, attendu que l'explication par le mécanisme restera toujours une vérité incomplète, une de-

canisme.

THUISIÈME l'AIlTIK : LA CAUSE FINALE 315

mi-explicalion, qui omet les véritables causes, en n'indiquant que leurs conditions mécaniques d'exercice.

Acceptons donc ce mot de mécanisme dans son sens le plus large et le plus universel, que lui ont donné nos adversaires ; accordons qu'il peut signifier un jeu d'organes ou d'instruments de toute espèce, passifs ou actifs, physiques ou chimiques, physiologiques ou psychiques, et étuilions le pouvoir déterminant soit des mécanismes purement cinétiques, soit des mécanismes physico-chimiques, soit des mécanismes organiques et vitaux, soit même des mécanismes purement psychiques.

Par mécanismes psychiques, nous entendons ces as- lo Mécasociations si remarquables de certaines idées ou sensa- pijXtions (conscientes ou inconscientes) avec certains mou- '"*''" vements appropriés, et qui orientent tous les actes automatiques de l'animal ou de l'homme. Ces mécanismes sont tantôt montés par une longue habitude volontaire, comme on le voit chez le musicien qui exécute machinalement un morceau de musique ; tantôt ils sont innés, comme on le remarque pour les actes réflexes. Les réflexes qui président au sens de l'équilibre, et qui me redressent aussitôt qu'un faux pas me fait trébucher, avant même que j'aie eu le temps de prendre conscience du manque d'équilibre ; les réflexes de l'éternuement qui expulsent des fosses nasales les poussières ou les humeurs nuisibles ; les réflexes des muscles abdominaux du diaphragme et de l'œsophage dans le vomissement ; les réflexes de Tiris, du cristallin et de la cornée transparente, pour l'adaptation automatique de l'œil aux degrés de la lumière et aux distances, etc., sont autant de mécanismes admirables pour la conservation de l'individu ou de l'espèce, construits ou développés sous la direction de la sensibilité, et dont l'orientation finale est manifeste.

A côté de ces mécanismes psychiques, produits de la ^nismèT

\itaiix.

THEUIIIK FONDAMENTALE : ACTE ET PUESSANOK

sensibilité, nous placerons tous les mécanismes organiques ou simplement vitaux, par lesquels tous les organes de la vie végétative se trouvent déterminés à leurs fonctions physiologiques. Une fois construits et placés dans des conditions convenables, tous ces organes se trouvent naturellement orientés et disposés pour accomplir leurs fonctions propres. L'estomac digère, le foie sécrète la bile, chacune des autres glandes élabore son produit spécial, les poumons respirent, le sang circule dans ses canaux sans aucune intervention nouvelle de la finalilé, en sorte que la fonction est bien alors le produit et le résultat de l'organe, véritable cause motrice de sa fonction.

Ils sont Mais si le mécanisme organique est alors la cause sufproiiuit lisante de sa fonction, n'oublions pas qu'il a lui-même finaW^ été fabriqué lors de l'évolulion du germe ou de l'œuf, d'où il est sorti, et la question de savoir s'il n'a pas alors été le produit dune finalité, s'il n'a pas été construit pour une fonction, demeure tout entière. En sorte que la fonction pourrait être à la fois cause et effet de l'organe, à des points de vue différents : cause finale de sa construction, et effet résultant de son fonctionnement, une fois construit. La fin, en effet, nous l'avons déjà expliqué, a ce double rôle d'être la première dans l'intention et la dernière dans l'exécution, puisqu'elle est désirée avant d'être réalisée. Les mécanismes organiques nempêchent donc nullement la finalité de l'organe.

Rien plus, ils l'exigent, si l'on prouve que l'organe après sa formation demeure toujours dominé par cette finalité. Or il en est bien ainsi. L'organe blessé se répare lui-même pour rétablir l'intégrité de la fonction première ; l'organe extirpé repousse et se régénère. Ainsi la bouture privée de ses racines s'en crée de nouvelles ; les pattes de l'écrevisse, les pattes et la queue du lézard se reconstituent lorsqu'on les coupe ; si l'on

toloiqiies.

extirpe le cristallin d'un triton, Tinsse chargera de régénérer le cristallin ; si l'on extirpe les deux chez la salamandre, une autre couche de la partie restante se chargera du même rôle ; les organes les plus essentiels tels que les deux lobes du cerveau, après leur ablation, peuvent repousser et se rétablirentièrement, par exemple, chez le pigeon. Ce n'est donc pas l'oi'gane qui crée la fonction, mais plutôt la fonction qui crée l'organe.

Dans les cas tératologiques, lorsqu'un organe est né preuve gravement dilTorme, ce n'est pas la fonction qui change casWa' et qui s'adapte au nouvel organe, mais elle périt et entraîne l'atrophie et la perte de l'organe, parfois la mort de Tmdividu, lorsque cet organe est essentiel à la vie. Avant de périr toutefois, l'organe mal constitué ou placé dans un milieu défavorable essayera toujours de lutter pour la vie, de fonctionner quand môme en s'adaptant à ses nouvelles conditions d'existence, mais celte plasticité de l'organe est très restreinte et les limites de l'adaptation possible sont très étroites. L'adaptation elle-même, aurait-elle pu réussir, ne sera jamais qu'instable et provisoire, et la célèbre loi du •■<■ retour » fera bientôt revenir l'individu ou sa descendance au type primitif.

Si la fonction n'était, au contraire, qu'un résultat ou une résultante de l'organe, toute fonction serait normale; tout organe, quelle qu'en fût la forme, serait toujours bien fait, et nous n'aurions plus de cas tératologiques.

Il faut donc conclure que « c'est la nature qui adapte les organes aux fonctions et non pas les fonctions aux organes (t) », — suivant la profonde remarque d'Aristote — , comme tout être sensé subordonne les moyens à la lin, et non pas la fin aux moyens. La fonction n'est

(1) Ta ^èopyavu nphç tô spyov 'h 'f^criç tzquI «/^ où tô épyo» nph{ ôù'^u.vj.. Arisl., de l'arlib. anim., 1. IV, c. 1'^.

donc pas une simple résultante de l'organe, comme le prétendent les anti-finulistes (1).

3o Mcca- Après les mécanismes organiques et vivants, il nous physico- tant parler des mécanismes piiysico-chimiques des cris- V'e". taux et des simples molécules, dont les éléments se groupent aussi constamment suivant leurs types spécifiques.

On sait l'importance (juc les chimistes attachent aux arrangements fixes des atomes dans la molécule. Il y a là, fort probablement, dans l'édifice atomique et la structure de chaque molécule, quelque chose d'analogue à la structure organique des vivants. Accordons que ces édifices une fois construits orientent suftisamment les affinités ainsi que toutes les autres attractions ou répulsions physico chimiques, et que la finalité n'ait plus de raison d'être après la construction de ces merveilleuses machines ; — sa raison d'être se retrouvera tout entière avant cette constitution. Loin d'être supprimée, la nécessité d'une finalité sera seulement déplacée, et nous retrouvons, pour la formation des molét'-ules, un problème analogue à celui de la formation des organismes vivants par une « idée directrice ».

Ici toutefois la fixité et la rigidité de la direction sont encore plus rigoureuses que pour les types organiques. Plus de plasticité, ni d'adaptation aux milieux ; plus de déviations accidentelles, comme chez les hybrides, ni de loi du « retour » au type primitif. Dans les combinaisons chimiques, toutes les unions ne sont pas également possibles : ce que les chimistes appellent la valence ou l'atomicité imprime aux atomes ces directions privilégiées, qui sont autant de crans d'arrêt aux fantaisistes combinaisons des manipulateurs,

(1) On connaît la formule célèbre que Lucrèce opposait à celle d'Aristofe : ... Ailtil natum est in corpore, ut uli

/'ossemus, sed quod naUim est id procréai usnm,

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