VI. Cependant les mécanistes ne se tiennent pas encore
vieni'^'dn pour baltus. Pourquol, nous disent-ils, la direction des mouvements de la nature ne résulterait-elle pas, au hasard, du conflit des forces en présence? Il y a lutte entre les forces physico-chimiques, comme il y a lutte pour la vie entre les espèces vivantes, et la ligne du mouvement est le résultat de ce conflit. C'est au plus fort que revient la prépondérance et la victoire ; et de môme que le courant des eaux suit toujours la ligne de la plus grande force et de la moindre résistance, le courant du progrès suit une marche analogue, de son propre poids et sans aucun secours de la finalité.
Nous pourrions répondre que ce conflit des forces et des mécanismes dynamiques dans les trois règnes, suppose déjà une certaine orientation des forces et des mécanismes en conflit, et partant, suppose déjà donné ce qui est en question. Car, sans des directions préalables,
(]; Cette absence de flnalité dans l'ordre géométrique ou mathématique a été appelée par Kant une « finalité sans hiit » [Critique du jugement, § LXII, note ; Barni, t. II, p. 15), c'est-à-dire une finalité sans rapport à notre utilité, sans but extérieur. Mais cette expression laisserait supposer l'existence d'un but interne. Or, comme nous venons de le voir, il n'y a ni fin externe, ni fin interne, et partant pas de finalité du tout. L'expression de Kant n'est donc pas seulement d'apparence paradoxale (ce qui a fait son succès), elle est vraiment fausse
— nous l'avons déjà dit — les forces ne peuvent ni s'unir, ni s'opposer, ni se combiner, ou pour mieux dire elles ne peuvent même pas exister, à plus forte raison entrer en conflit. Il n'y a conflit, en effet, qu'entre des forces déjà orientées en sens contraire.
Et alors, la même question se pose de nouveau : comment ces forces se sont-elles orientées en des sens si différents avant d'entrer en conflit ?
Or, au fond de toutes les réponses de tous les mécanistes, de Démocrite aux plus modernes, vous retrouverez toujours une raison ultime, dissimulée plus ou moins, ou nettement affirmée; c'est le Hasard qu'on met en avant, avec ses heureux concours de circonstances fortuites ; c'est le Hasard qu'on charge de répondre aux derniers pourquoi et aux suprêmes difficultés du mécanisme aux abois. Voilà leur Deiis ex machina.
« Qui empêche, disait-on déjà du temps d'Aristote, Lobjecqui empêche que la nature agisse sans avoir de but, et nest pas
I 11 • 1 I o r ■! nouvelle.
sans chercher le mieux des choses .' Jupiter, par exemple, ne fait pas pleuvoir pour développer et nourrir le grain... Que si, ce phénomène ayant lieu, le froment en profite pour germer et croître, c'est un pur accident... Qui empêche de dire également que dans la nature les organes corporels eux-mêmes sont soumis à la même loi du hasard, et que les dents, par exemple, poussent nécessairement ; celles du devanlincisives et capables de déchirer les aliments, et les molaires larges et propres à les broyer, bien que ce ne soit pas en vue de cette fonction qu'elles aient été faites, et que ce ne soit qu'une heureuse coïncidence ? Qui empêche de faire la même remarque pour tous les organes où il semble qu'il y ait une fin et une destination spéciale ? (1). »
Pour répondre à cette nouvelle objection étudions ce que c'est que le hasard, quel est le sens qui se cache derrière ce mot magique. Car, en philosophie surtout,
1) Arist., l'hys.A. Il, c. 8, § '2.
il faut se méfier des grands mois sonores, qui ne déguisent que trop souvent noire igtiorance ou le vide de nos docirines, cl ne servent qu'à donner des airs de réalité à des fanlômes sans consistance.
Et s'il était démontré que le hasard n'est qu'un principe indéterminé et parlant désordonné, comment pourrions-nous espérer — suivant un mot fameux — faire de Pordrc avec du désordre ? (1)
(1) Parmi ces objections des anti-finalistes nous avons omis celle Je Kant, parce que ce n'est pas une objection spéciale, mais le fruit de sou errour générale sur la portée de la connaissance humaine.
Cet esprit systématique a cherché à montrer des antinomies ou des contradictions dans toutes les données de la raison pure, afin de les nier toutes a la fois. Ici, c'est le concept de cause finale qui serait inconciliable avec celui de la cause motrice iCf .Cri tii/iie du jugement, Tissot, t. II, p. 52). D'où il conclut à la négation de la valeur objective de ces deux concepts, de causalité et de finalité. Ils n'i'xprimeraient que des lois de notre esprit et non des lois de la réalité. Ils seraient des formes à priori, qui, semblables à des verres colorés, déformeraient notre vision de la réalité.
Nous répondrons : 1» Le mal que Kant veut guérir n'existe nullement. Loin de se contredire, les deux causalités s'unissent et se complèteut parfaitement, comme tout ce traité Texplique ; 2" Le remède proposé par Kant serait pire que le mal. L'antinomie, loin d'être dissipée, serait seulement déplacée. Elle ne serait plus au sein de la réalité objective puisqu'on la supprime, mais elle serait au sein de la raison elle-même, dont les lois seraient contradictoires. Ce serait la ruine do la raison et de toute science du réel.
A cette réponse générale, valable pour toutes les autres prétendues antinomies de Kant, on peut ajouter les deux suivantes plus spéciales à la question de la finalité.
l" Si la finalité n'était pas dans les choses, elle les déformerait et ne ferait qu'égarer notre esprit, au lieu d'en être le « fil conducteur » et le « principe régulateur ». comme il le prétend.
2" Si le principe de finalité était à priori, c'est-à-dire inné et fatal, nous devrions l'appliquer toujours et partout, et tout nous paraîtrait être en rapport de moyen et de tin. Or il n'en est rien, et c'est là une contradiction interne du système de Kant, qui n'appelle la finalité à son aiae que dans certains cas, et lorsque la causalité ne lui suffit plus à expliquer les objets. « Lorsque la doctrine mécanique, dit-il {/bid., p. 2t55), défaille dans l'explication de l'enchainement des êtres et de leur but, il doit y avoir d'autres lois directrices de ces plié nomènes ». — Fort bien ! Mais alors, n'est-ce pas l'objet lui-inème qui force l'esprit à quitter le chemin qu'il suivait, pour prendre une autre voie? '/est donc l'objet qui détermine quand il faut appliquer ou ne pas appliquer le principe — prétendu purement subjectif — de la finalité. Nouvelle contradiction dans l'hypothèse kantienne ! (Cf. Trendelembourg, Loffische Uiitersiuhungen, t. II, p. 47.)
Le Hasard.
Avant d'expliquer la nature du Hasard, il faut faire vjûiion comprendre ce que l'Ecole a appelé l'accident, per ac- cAenieL cidens, zarà avuëeorrMc, par opposition à ce qui esldesoi, per se, zaS'aurc.
C'est là, croyons-nous, une des plus belles analyses du Stagirite, une de ses distinctions les plus pénétrantes, dont il se sert comme d'une lame à deux tranchants pour ouvrir et disséquer les sophismes qui équivoquent sur (• l'accident », confondant l'accident avec l'essence, l'exception avec la règle, et qui tentent d'expliquer par une série d'accidents heureux l'ordre essentiel de la nature.
Commençons, suivant la méthode aristotélique, [lar Exem donner des exemples concrets, pour mieux dégager li- '' '' dée abstraite. Et comme l'accident peut se produire soit dans la cause, soit dans l'elfet, soit dans la rencontre des causes ou des effets, donnons trois groupes d'exemples.
Premier cas. Si un musicien, un joueur de flûte, premier pour prendre l'exemple d'Aristote (1), vient à construire une maison, on pourra bien dire que la maison a pour auteur un musicien, quoique ce soit par son art d'architecte, et non pa.r celui de joueur de flûte, qu'il l'ait construite. Le musicien ne sera donc ici qu'une cause accidentelle, per accidens, y,y.~y. 'yju.c-cryM, qui ne mérite même pas le nom de cause, car il n'est cause que
;l) Arist., /'/,//.«.. 1. Il, c. 5. i 3, 7.
1110 ca
d'une manière très indirecte, tandis que rarchitecte est la vraie cause, la cause directe, jj^r se, y.v/i txiirô . De.iNiè Deuxième cas. L'elTet, à son tour, est dit accidentel, lorsqu'il n'a pas été prévu par l'agent, ou qu'ayant été prévu, il n'a été voulu ni comme moyen, ni comme fin, mais seulement permis comme un efîel indirect. Dans les deux cas, cet etïet est hors de l'intention de l'agent, prœter inlentionern, et sans aucune inlluence sur son action. Ainsi le mineur qui l'ait voler en éclats la roche de la montagne où il perce un tunnel, ne s'inquiète ni du nombre ni de la figure des débris qu'il va produire : ce sont des elTets indirects et accidentels. Le général qui fait bombarder- une ville assiégée, prévoit que des innocents, femmes ou enfants, pourront périr: mais ce n'est encore là qu'un effet indirect, qu'il ne veut ni comme fin, ni comme moyen : leur mort sera donc accidentelle. (( Celui qui construit une maison, dit encore Aristote, n'est pas cause de tout ce qui peut advenir accidentellement à cette maison, une fois construite, car ces accidents sont indéfinis. Rien n'empêche qu'une fois construite, elle ne soit agréable à ceux-ci, à ceux-là nuisible, à d'autres utile, et ainsi du reste (1). » Tous ces effets sont indirects et accidentels ; on ne les peut imputer à l'architecte.
Troisième cas. La rencontre des causes ou celle des effets peut être aussi accidentelle^ c'est-à-dire ni prévue, ni voulue comme fin ou comme moyen. Ainsi, si un fossoyeur en creusant une tombe, rencontre un trésor (2), ce n'est pas là un effet naturel de son travail, mais une simple coïncidence avec le dépôt fait par un autre individu en ce môme endroit. Si un villageois, allant à la ville, y rencontre un ami qui y était aussi de passage, c'est encore une coïncidence de deux effets
(1) Arist., Mêla., I. V, c. 2. S 2.
(2) Arisl., Mêla., I. IV, c. bO, § 1.
Troisième cas.
Caraclère
trois Cil;:
produits, sans le vouloir, par deux agents diiïérents. On dit alors que c'est un hasard, heureux ou malheureux ; s'il est heureux, on l'appellera souvent une bonne fortune, un heureux sort ; et c'est spécialement à ce troisième cas, que les mots do hasard et de fortune sont consacrés par l'usage. Cependant on pourrait aussi les appliquer aux deux premiers cas, et dire que l'architecte est par hasard un musicien, et que les etl'ets du coup de mine ont produit par hasard des fragments de telle figure ou de tel nombre. Dans les trois cas, en effet, nous retrouvons la notion de l'être accidentel. Il •^o"'"'""
' dus
est étranger et comme surajouté à la causalité, ro ov zsjrà c7yao£oy/Xvôç, et par là netlement opposé à l'être essentiel qui est de soi, ro ov x«5'aûr3. Dans les trois cas, nous constatons en même temps le peu de réalité de cet être.
En effet, la cause accidentelle n'a aucun rôle causal ; elle n'est cause de rien.
L'effet accidentel ou indirect, pour être produit, n'a besoin d'aucune cause spéciale, ni de cause motrice, ni de cause finale.
De même pour leur rencontre accidentelle, qui reste en deliors de toute finalisation. Les effets se rencontrent, sans se causer mutuellement.
Or un tel être qui n'est cause de rien et ne peut rien causer (1) ; qui n'est lui-même causé par aucune cause directe et spéciale, et n'est le produit d'aucune intention, puisqu'il est toujours proHer intentioneyn ; un tel être, dis-je, qui reste en dehors de la causalité, est si voisin du non-être (2), qu'il vaut mieux, à la suite d'Arislote, l'appeler plutôt une apparence d'être et un nom sans réalité, ô'voaa n y.ôvov (3).
(1) AÎTtov xaT-i (TuaSeÇï/zo;, «Jr/ojç S'oOOsvô;. Arist., Meta., 1. X. c. 8, § 8.
(2) $«(ygT«( yàjB TÔ (TvitSsêvîxô; s'/yvî Ti toû ar, rWxo;. Arist. ,We<a . , 1. V . c. 2, § 4.
(3) "£).9mp yùp ôvoy.z rt uôvo-jzh rrtjuSi^jr.y-ô; iiri-j. Arist.. A/eta. l.V. c. 2, § 3.
A ris tôle Icsbaonit
.iela ïcience.
Commentiire de
Thomas .
En conséquence, ce non-être, cette pseudo-cause, sera banni par Arislote du domaine de la science, qui a l'être pour objet, et, pour but, la reclierche des causes de l'être. « Aucune science, dit-il, ne s'occupe de lui, il ne ressort ni de la pratique, ni de l'art, ni do la spéculation (1). »
" Par exemple, si pendant qu'on marche, il paraît un éclair, c'est un accident, car ce n'est pas en vertu de la marche qu'a brillé l'éclair, et nous disons qu'il y a seulement coïncidence, x/JA avAzr, cpa^iv roûro. » Le savant, quia déjà cherché la nature et les causes de l'éclair et de la marche, n'a donc pas à attribuer cette coïncidence à une troisième cause, distincte des deux autres, la marche et l'éclair, ni à rechercher sa cause finale ou l'intention qui l'aurait produite, car, par définition, il n'y en a aucune. « Au contraire, si quelqu'un s'étrangle et meurt de strangulation, la mort suit de soi^ xaô'aûrô, et ce n'est pas par une simple coïncidence ou par accident qu'un pendu cesse de vivre (2). » Le savant recherchera donc en détail les causes qui ont produit la mort. Telle est la pensée d'Aristole.
S. Thomas fera sienne la même théorie, mais la complétera et la rendra encore plus profonde. Ecoutons ses développements : « Tout ce qui existe de 5oi, dit-il, a une cause, mais ce qui n'existe que par accident n'en a points parce que l'accident n'est véritablement pas un être, puisqu'il n'est pas véritablement t/n. Ainsi la blancheur a une cause, de même que le musicien ^nvà'x's, uu musicien blanc n a. pas de cause, parce que ce n'est pas là un être véritable, une chose qui soit réellement une... ; d'où il résulte que celte rencontre n'étant qu'accidentelle, n'a pas de cause proprement dite (3). ))
(1) Arist., Mêla., 1. V, c. :?, § 1, '2. — Cf. 1. X, c. 8, § 2, 8,
(2) Arist., D«?'H. analytiq.. I. I, c. 4.
(3) S. Thomas, la, q. 115, a. H.
complète
sa théorie.
Un peu plus loin le saint Docteur développe la ni<^me iiiée : « Ce qui existe par accident n'est pas à proprement parler un ôlre et n'a pas d'unité. Or, tout ce que produit la nature a pour terme quelque chose qui est un. Il est donc impossible que ce qui existe par accident soit, par lui-même, l'efTet d'un principe naturel agissant. Ainsi la nature ne peut jamais l'aire, par ellemême, qu'en cherchant à creuser un tombeau, on trouve un trésor [\). »
Jusqu'ici S. Thomas n'a guère fait que paraphraser n Arislote, mais voici où le coup d'œil de son génie s'élève. Si la nature est impuissante à nous donner la raison dernière des événements de hasard, ne peut-on pas chercher plus haut celle raison ? car il semble bien qu'un fait, même accidentel, n'en est pas moins un fait, et n'en exige pas moins une cause. Ecoutons sa réponse à cette nouvelle question.
« C'est pourquoi, dit-il, on doit reconnaître que ce qui arrive ici-bas par accident, soit dans la nature, soit dans l'humanité, se rapporte à une cause supérieure, qui a tout réglé à l'avance, et qui n'est rien moins que la Providence divine. Carrien n'empêche que ce qui existe par accident n'ait aussi son unité dans l'intelligence; aulrement l'esprit ne pourrait formuler cette proposition : celui qui creusait un tombeau a trouvé un trésor. Puisque l'intelligence peut saisir cette proposition, elle peut aussi la réaliser... Par conséquent rien n'empêche que ce qui arrive ici bas par accident, et que nous considérons comme fortuit et de hasard, ne puisse se l'apporter à une cause ordonnatrice qui agit par l'intelligence, surtout par rintelligence divine (2). »
Une comparaison le fera encore mieux comprendre : 1' Il arrive quelquefois, ajoute le même saint Docteur,
(1)S. Thomas, la, q. 11(5, a. 1.
(-2) S. Thomas, Ibid.
qu'une chose qui paraît fortuite, par rapport aux causes inférieures, a cependant été voulue directement par une cause supérieure. C'est ainsi que quand deux serviteurs du même maître sont envoyés par lui au même lieu, sans qu'ils le sachent, leur rencontre leur semble l'efïet du hasard parce qu'ils ne songeaient pas à se rencontrer, mais, à l'égard du maître, elle n'a rien de fortuit, puisqu'il l'a directement voulue (1). »
Le lecteur a remarqué avec quelle réserve S. Thomas formule cette hypothèse d'ailleurs si ingénieuse : « Rien n'empêche >;, dit-il, « et sic nihil prohibet », que bien des événements, qui au premier abord nous semblent fortuits, ne soient en réalité l'elTet d'une volonté spéciale de cette Providence divine qui a tout prévu. — Assurément rien ne l'empêche, et lorsque nous aurons démontré l'existence de Dieu et de sa Providence, on le verra encore plus clairement.
y„g Mais il faut éviter ici une grave exagération, et voir
^^^iffn* ^ '^ doigt de Dieu » partout, sous prétexte qu'il peut être quelque part ; et pour cela il faut bien comprendre le rôle de cette cause ordonnatrice. Son intelligence a prévu tous les événements futurs ou futuribles, même les événements accidentels ; nous l'accordons. Mais cette vision inlinie des choses ne change pas leur nature : elle voit comme naturels les événements quiserontnaturels, et comme accidentels ceux qui seront accidentels, de même qu'elle voit comme libres les actes libres de la volonté humaine. Non seulement Dieu les voit, mais il les veut comme tels. Il veut donc qu'il y ait de l'accidentel et du hasard dans la nature, c'est-à-dire des choses qui ne sont voulues ni comme fin, ni comme moyen, mais simplement permises par lui, comme des effets indirects, ne concourant qu'indirectement à la beauté
(1) s. Thomas, Ihid
a Ciller.
Hasard exisie .
de son plan général. VA c'est ainsi que le liasard, sans changer de nainre, a trouvé sa place marquée à côté du contingent et du libre, dans le plan si riche et si varié de la Cause suprême. C'est Elle, c'est son « bon plaisir », qui nous donne cotte raison d'être du hasard que nous n'avons pu trouver dans les lois de la nature.
De cette théorie si ingénieuse, on peut tout aussi (.^^^g bien conclure que le hasard existe et qu'il n'existe pas, '^''^J'^''*' selon le point de vue.
Le hasard existe: Aristoteet S. Thomas l'ont affirmé, d'accord avec le sens commun. Tout le monde y croit ; tous les peuples, toutes les civilisations font une part importante au hasard dans les choses de ce monde ; et c'est précisément l'existence indéniable d'événements fortuits qui nous fait poser la question : pourquoi tout n'est-il pas fortuit? C'est donc là une vérité de fait. « il y a des choses qui proviennent du hasard (1) », dit et répète Aristote ; et S. Thomas ne craint pas de l'accorder : « parmi les choses qui se passent ici-bas, écritil, il y en a qui paraissent dépendre de la fortune et du hasard ». Il y a, en effet, des rencontres qui ne paraissent pas causées parla direction naturelle des causes qui se rencontrent. « Ces rencontres n'étant qu'accidentelles n'ont pas de cause proprement dite (2).» Pour lui, « tout ce qui manqne d'intention ou de but est du hasard (3) »: définition qui n'a pas été dépassée.
Et cependant on peut, tout aussi bien, dire que le /uisard yi existe pas, et que ce n'est là qu'une apparence. Et c'est même le point de vue préféré du Stagirite. Sans ''
^1) Arist., Plujx., 1. Il, c. 5, g 1. (2; S. Thomns, la. q. 116, a. 1.
,3, « Quidqiiid provenit in effoclu prfeter iiitentioneni a^'entis est per accidens ». S. Thomas, in l'h>js., 1. H, lec. 8.
Le
flasanl
ii'exislL-
33ti
Le Hasard
vient de notre
isnorancs!
et aussi de l'indéiermi -
nation des
causes.
craindre de se contredire, il écrit presque aussitôt : « Ou peut dire raisonnablement que rien ne provient du hasard... On peut dire que la raison n'a rien à voir avec le hasard. » El il répète : « que le hasard n'est proprement cause de rien (1) ».
Cette seconde manière de parler est sûrement la plus philosophique et la plus rigoureuse, puisque lo hasard, comme nous l'avons montré, n'est ni un être, ni une cause, mais la rencontre de plusieurs causes, qui n'a pas sa raison d'être suffisante en chacune d'elles, et ne peut avoir cette raison que dans une Cause supérieure, imposant aux choses d'ici-bas et aux lois naturelles un ordre plus général, qui en l'ait un ensemble harmonieux, en reliant les séries d'événements les plus indépendantes.
Mais cet ordre mystérieux, nous l'ignorons, nous n'en pouvons prévoir le jeu, et voilà pourquoi les choses dues au hasard nous causent toujours tant de surprise. Notre ignorance de cet ordre supérieur est donc le principal élément du hasard.
Cependant ce serait une grave exagération, que certains philosophes, à la suite des Stoïciens et de Cicéron, n'ont pas su éviter, de confondre le hasard avec lignorance des causes. Le hasard est quelque chosede plus que cette ignorance;sinon,pour l'ignorant absolu qui ignore toutes les lois de la nature, tout serait attribuable au hasard,, tandis que pour le savant parfait qui les connaîtrait toutes, il n'y aurait plus de hasard. Or c'est là une erreur.
Sans doute, le savant qui connaîtrait toutes les causes déterminées delà nature, pourrait en déduire sûrement tous les edets possibles contenus dans ces causes. Quant aux causes accidentelles et partiellement indélerminées, -y y.lpinra-, il aurait beau les connaît le à fond,
1) Twv S'àTTÔ -z-r/r,; yjA to'j aÙT07.i-ov oOSîv. .\rist., P/i>/s., I. Il, c. 8, S 3 ; et c. 5. — De cœto, 1. v'i, c. 8.
il ne pourrait y voir ce qui n'y est pas encore déterminé, cl les ell'ets de telles causes seraient encore pour lui occasion de surprise et efî'ets du hasard.
Orilen est bien ainsi des causes accidentelles quenous étudions : « Ce qui de soi est cause, dit Aiistote, est déterminé ; mais ce qui est cause par accident est indéterminé. Or il peut y avoir dans une même cause un nombre indéfini d'effets accidentels à la causalité (!). »
« Les causes d'où peut provenir un etlet du hasard, dit-il encore, sont indéterminées (quant à cet effet). Donc le hasard est quelque chose d'indétei-miiié, et par suite reste inconnu à l'homme. » Et il répète : « Dans les choses où il y a hasard les causes sont indéterminées, et le hasard est lui-même quelque chose d'indéterminé (2). »
Donc le hasard ne vient pas seulement de rignorance conciudes causes naturelles qui agissent dans les cas foituits, mais encore de la nature même de ces causes qui sont indéterminées pailiellement, et, comme telles, ne pourraient produire en nous aucune science de prévision.
Voilà pourquoi, nous l'avons déjà dit, Aristote excluait du domaine de la science l'étude des causes fortuites. Taudis que la connaissance des autres causes, astronomiques,physiques ou biologiques, nous permet toujours de prévoir^ l'élude de celles-là ne nous le permettrait jamais (3).
A Tô u.èv oKv x«6 «ùtô «ertov w//£<7f/évov , TÔ 5s zarà ffutxêeêvjzôç àéciorov, y.nîipot. yàp y.-j t'Ô Ivi (tuul^uîyi Arist.. Phi/s., l. II, c. 5, §8.
(2 'Qijr'ènîi^r) àôoiara. xà oyTwç at'rta, y.«i -h rliyrt c/.opiTTov. Arist., Phys.,\- II, c. 5, § 8.
f3) On a tourné la difficulté en les étudiant indirectement p;u' le calcul des prob:ibilités. Ainsi en observant la ï^omule îles points amenés à chaque coup dn dés, et après avoir répété l'observation un nombre considérable de fois, on a pu préciser mathématiquement la chance de chaque nombre., Les principes mathématiques ainsi formules par Laplace et Cauchy se vérifient à un millionième près. Ce sont des lois assez bien détf^rminées, sur lesquelles la science peut baser ses inductions (Cf. Cournot, Les chances el les probabihlés, 1843).