‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 91 sur 118 · ACTE ET PUISSANCE · texte numérisé non relu

ACTE ET PUISSANCE

Parallèle

avec les

a ulres

lliéories.

Le lecteur commence à comprendre combien la théorie aristotélique du hasard est profonde, en môme temps <|ne subtile et pénétrante. Il s'en convaincra encore davantage en la comparant aux autres essais d'explication, dont nous ne rappellerons que les principaux.

Avant Aristote, la plupart des philosophes avaient gardé sur ce mystérieux sujet un silence prudent et bien digne de remarque. Le mystère môme qui enveloppait les rencontres de hasard avait persuadé au vulgaire 40 Le f^^" fa'''6 une entité supérieure, une divinité cachée, dMn?se\ distribuant aux hommes, suivant ses caprices, ou suivant les décrets du Destin, ses faveurs et ses disgrâces, le bonheur ou l'infortune. Plus le paganisme s'est matérialisé, plus il a élevé d'idoles à la Fortune, plus il a cru au culte superstitieux du Hasard.

Les premiers philosophes qui ont essayé de se dégager de cette puérile mythologie, ont expliqué l'origine du cosmos par le groupement fortuit des atomes, s'accrochant au hasard des rencontres, grâce au fameux clinamen, qui leur permet de dévier des mouvements parallèles pour s'accrocher et s'unir entre eux.

Telle fut la première ébauche du mécanisme universel. Il n'y a dans ce système que matière et mouvement, parimii. gj^j^g aucuue orieutatiou privilégiée, sans direction idéale et sans finalité. Tout s'unit à tout, ou se désunit au gré des chocs mutuels et de>^ rencontres de hasard. Il n'y a donc pas de hasard accidentel, pour le mécaniste, puisque tout est hasard. Pour lui le hasard est un vain mot, son système l'exige, ou si le hasard a quelque sens, ce n'est que la négation générale et universelle de toute cause ordonnatrice et de toute finalité immanente dans la nature.

Aristote n'a pas hésitéàrepousser cette conception ma-

2» Le Has;.ra

fSl

térialiste de l'univers, (jiii fait du hasard la règle fatale et non l'exception. On se rappelle avec quelle force il a démontré que le mouvement est inintelligible sans une orientation', que la cause motrice est impuissante sans la cause finale, et nous n'avons pas à revenir sur ses lumineuses démonstrations. Pour lui, l'univers est la réalisation non d un hasard aveugle, mais d'une idée directrice, et ceux qui ne savent [)as la reconnaître, malgré son éclatante lumière, sont des aveugles. Aussi est-il plein d'admiration pour Anaxagore, qui, le premier, <f ayant attribué à l'intelligence la cause de la beauté et de l'ordre dans la nature inorganique ou organique, fit l'effet (d'avoir seul conservé sa raison et) d'être en quelque sorte à jeun, après les ivresses extravagantes de ses devanciers (1) ».

La troisième théorie sur le Hasard, beaucoup plus 3» Le sérieuse et plus digne d'attention que les précédentes, affirmait le déterminisme universel, et partant concluait que rien ne vient du hasard, parce que tout est strictement déterminé dans ses causes. Le hasard ne serait donc qu'une vaine apparence, qu'une pure illusion, — mais une illusion dont les déterministes ne donnent aucune bonne raison. Les uns l'expliquent par notre ignorance des causes : ce qui est vrai, mais insuffisant, comme nous l'avons prouvé. Les autres, par la rareté des événements : ce qui arrive d'ordinaire serait naturel; ce qui arrive rarement, quoique aussi naturel, apparaîtrait comme fortuit. D'autres enfin, avec M. Bergson, par la surprise que nous causent certains phénomènes. « En réalité, dit cet auteur, le hasard ne fait qu'objectiver l'état d'Ame de celui qui se serait attendu à l'une des deux espèces d'ordre et qui rencontre l'autre (2), » D'où l'on pourrait conclure que les mêmes événements

(1) Arist., }fela., 1. I.c. 3, .^ 13.

(2; Bergson, L'Evolution créât., p. '255.

Hasard est nne illusion.

fortuits cessent de Tèti-e, lorsqu'on cesse de les contempler ou de se laisser émouvoir et surprendre par eux.

On sent combien une lelle explication est superficielle el peu satisfaisante, surtout si on la compare à la profonde distinction aristotélique entre les causes essentielles et les causes accidentelles, les unes déterminées et scientifiques qui nous permettent de prévoir, les autres indéterminées (au moins par certains côtés) et partant extra-scientifiques, qui ne nous permettent plus de prévoir.

Retour à Aussi bien ne sommes-nous point surpris de voir de àrifto'iefi* nombreux philosophes contemporains, et môme des Collrnot. mathématiciens éminenls, comme Gournot, revenir à la notion aristotélique du hasard. Ce penseur, si distingué, malgré ses sympathies pour l'idéalisme leibnitzien, n'a pas craint de réagir contre toute interprétation purement subjective et psychologique du hasard. Pour lui, comme pour Aristote et S. Thomas, ce n'est pas le caractère de fait « rare et surpienant » qui constitue le hasard ; son élément objectif et essentiel est d'être * la rencontre imprévisible de séries de causes et d'effets indépendantes ». — « Les événements, dit-il encore plus explicitement, les événements amenés par la rencontre ou la combinaison d'autres événements qui appartiennent à des séries indépendantes les unes des autres (et partant imprévisibles), sont ce qu'on nomme des événements fortuits ou des résultats du hasard (1). »

Ce retour de la science moderne à la pensée scolastique, sur un point si difficile et si discuté, est un hommage, sans doute involontaire, qui n'en a que plus de prix, et méritait bien, ce nous semble, d'être signalé.

(1) Cournot, Essai sur les fondements. . . p. 52. (Cf. Revue de Meta., nov. 190:2, art. de M. Georges Milhaud. — Revue de J'hilosopliie, 1904, t. V, p. 497, art. de M. G. Tarde.)

Utilité des Causes finales.

L'ulililé n'est nullement un critère de vérité, surtout /^^i^n pour les théories spéculatives, et cependant nous serions ^,J^-.^. surpris et comme scandalisés, si notre théorie de la cause finale n'avait aucune utilité, et ne réalisait pas elle-même la déhnition déjà donnée de la finalité intrinsèque : ê(re bon à quelque chose. Le vrai, le bon et même le beau s'unissent dans les œuvres de la nature, surtout dans cette œuvre supérieure et transcendante oîj apparaît clairement ce plan général ou ce schéma de la création tout entière, que nous avons exprimé par la théorie des quatre causes.

A priori, nous pouvons donc affirmer que la notion de la finalité, si elle est vraie, doit aussi être belle et bonne.

Essayons-en la preuve, en interrogeant soit la science en général, soit les sciences de la nature, soit enfin les sciences morales ou pratiques. Nous verrons si elles sont unanimes à témoigner en faveur de l'utilité des causes finales.

onse des sciences

Au point de vue purement spéculatif de la science en général, la finalité est une conception incomparablement ^^^^ utile et féconde : elle éclaire tout ; elle est l'explication dernière de tout. gênerai

Donnons-en quelques exemples. C'est beaucoup assurément de savoir que tout mouvement a une cause motrice, mais c'est insuffisant pour satisfaire l'esprit, qui

342 THÉORIE FONUAMENTALt: : ACTE ET PUISSANCE

veut savoir non seulement d'où vient le mouvement, mais encore et surtout où il va. Son origine est déjà dans le passé, c'est un point de vue rétrospectif; tandis que ce qui nous intéresse encore plus que le passé, c'est l'avenir, la prévision de l'avenir, qui est le but suprême et le triomphe de la science. Or sans cette orientation constante et naturelle de tous les êtres vers des fins préétablies, la science serait incapable de faire aucune prédiction; elle ne serait plus la science véritable.

C'est encore beaucoup assurément de voir la science dénombrer et classifîer les êtres qui nous entourent. Mais l'êtie n'est-il pas fait pour agir : omnia propter operaiionem ? Un être sans une action, actuelle ou en puissance, serait un cadavre sans vie, une langue muette, un germe infécond. Mais à l'action il faut un but où elle tende, un terme qu'elle puisse atteindre, une orientalion qui explique sa marche dans un sens plutôt que Lètre dans l'autre : voilà la fin. L'être n'est donc intelligible idMgihie que par l'action, et l'action n'est intelligible que par su vTcilm, fin. Aussi est-ce la fin naturelle qui spécifie et définit parsa" laction ct l'être. L'iudicalion dc l'heure, par exemple, entrera nécessairement dans la définition de l'horloge, et la guérison des malades, dans la définition de la médecine.

Et que l'on ne dise pas que cette orientation n'est pas un but, mais un résultat du mécanisme spécial à chaque nature d'être. Cette explication, nous l'avons montré, recule le problème sans le résoudre, car il s'agira alors d'expliquer cette organisation propre à chaque mécanisme, et vous ne l'expliquerez jamais sans un but.

L'être intelligent se tourne lui-même vers sa fin par un libre choix ; l'être sans intelligence y tend aveuglément, grâce à la disposition des ressorts et des rouages intérieurs dont il a été doté dans ce but ; mais dans l'un et l'autre cas, leur orientation, aveugle ou clairvoyante,

fin.

vers une tin, est un fait aussi évident que raisonnable, puisqu'un mouvement sans direction, une action sans but qui ne tendraient à rien, seraient des conceptions parfaitement inintelligibles.

La finalité a donc projeté la lumière sur le côté le plus intéressant et le plus mystérieux de l'être, son but et son avenir, complétant ainsi fort heureusement son explication par la cause motrice, qui nous ramenait en ari'ière, vers le passé (1). L'explication est ainsi complète. Nous tenons les deux bouts de la chaîne ; nous avons retrouvé les deux pôles électriques, négatif et positif, de la grande machine universelle. Nous savons désormais qu'elle doit avoir un commencement et une fin, un alpha et un oméga, et nous rechercherons plus tard quel est l'Etre qui a droit d'affirmer : « Ego sum Alpha et Oméga, yrincipium et finis (2). »

Celte complète intelligibilité de l'être que la théorie de la finalité nous a découverte, serait déjà un service assez signalé, pour nous ôter le droit de lui en réclamer encore d'autres. Cependant nous le pouvons, car sa fécondité est inépuisable, comme celle de tous les premiers principes.

En métaphysique, dans la science de l'être en général, La ,-,0 toutes les notions peuvent s'éclairer très utilement par prendre la considération de leur fin, comme nous le verrons dans moyens. toute la suite de ces études. Nous l'avons déjà vu, par exemple, pour la notion de substance qui reste intelligible tant qu'on n'a pas compris sa fonction de centre producteur ou de foyer d'oii rayonnent les accidents ; c'est-à-dire son rôle et sa fin.

Non seulement les notions de substance et d'accident,

Ij On pourrait ajouter que dans certains cas, par exemple lorsqu'il s'agit de la vie humaine, c'est seulement en cherchant ou elle va, qu'on peut comprendre d'oîi elle vient.

2 Apoc, I, 8.

de matière et de force, de corps el d'âme, mais les données les plus abstruses, qui au premier abord étonnent par leur étrangeté, s'éclairent et s'illuminent aussitôt que nous en découvrons le pourquoi, c'est-à-dire la finalité, et partant l'utilité cachée.

Et cela se comprend. La fin étant la première dans l'intention, comme nous l'avons expliqué, elle est le bien principal ; le moyen pour atteindre la fin n'a qu'une bonté secondaire. Hien plus, en tant que moyen, toute sa bonté est relative, et vient uniquement de pouvoir conduire à la fin. Celui qui n'étudierait que le moyen, sans considérer sa fin, serait donc incapable de le comprendre, et sa nature deviendrait pour lui un livre fermé, inintelligible.

Voilà dans quel sens, parfaitement juste, le P.Liberatore a pu dire que le meilleur moyen de counaitre la nature d'un être était de considérer sa fin (1). Mais comme ce principe spéculatif pourrait être fort mal compris, nous allons l'expliquer en montrant son application aux sciences de la nature.

Il Au point de vue des sciences de la nature et du pro-

'"X"'^ gi'ès toujours croissant de ces sciences, la recherche de sciences j^ finalité bieu comprise est de la plus haute utilité. Mais nous ne pailons que de la finalité comprise au sens aristotélique, de la finalité intrinsèque ou immanente, et nullement au sens cartésien ou éclectique de la finalité extérieure ou extrinsèque. Et c'est cette confusion des deux sens si opposés, commise par les spiritualistes modernes, encore plus que les exagérations regrettables de quelques scolastiques de la décadence, qui a provoqué, — nous allions dire justifié dans une large mesure, — le

(1) Liberatore, Inslit. phil., t. I, p. 385.

naliire.

T«01SIEME PAHTIE : LA CAUSE FINALE

discrédit et mémo h; ridicule où sont tombés pendant si longtemps les [)liilosophes « cause-linaliers », et avec eux, malheureusennuit, les causes finales ellesmêmes.

Inutile de revenir sur cette distinction des deux finalités, déjà longuement expliquée ; nous n'avons plus ici qu'à en montrer les conséquences si graves, au point de vue qui nous occupe, celui de l'utilité scientitique de la recherche des causes finales.

IN'est-il pas de toute évidence que lorsqu'on veut élu- La foi dier la nature d'un être quelconque, qu'il soit considéré nnaïué au point de vue physique, chimique ou biologique, une ressort des premières questions essentielles que le savant doive ter-' se poser est la suivante : Que peut-il faire? à quoi est-il bon? — Cette question est parfois même plus utile et. plus intéressante que celle de la cause efficiente. Car, suivant l'exemple choisi par Schopenhauer : « Il est plus intéressant de savoir pourquoi le sang circule, que de savoii- comment il circule. » Or c'est là précisément la question de la finalité immanente.

Et poury répondre, nousn'avonsqu'àobservercetêtre, klevoir agir physiquement, chimiquement, vitalement; et, mieux encore, à le faire agir,s'ii est possible. C'est la méthode scientifique d'obset vatic*^ doublée d'expérimentation. Et ce qui nous porte à l'employer, c'est l'universalité même du principe de finalité : tout être est bon à quelque chose ; la nature ne fait rien en vain.

Nous cherchons donc, avec une entière confiance, cette finalité qui se cache dans les secrets replis de la puissance, pour la provoquera passer de la potentialité à l'acte, et à se manifester à nos yeux. Mais avant de l'avoir surprise en action, le savant est déjà assuré qu'elle existe. Eprouverait-il cent échecs dans ses tentatives d'arracher son secret à la finalité, loin de se décourager, il n'en persisterait pas moins à la poursuivre,.

Klle

346 THÉOniB FONDAMENTALE : ACTE ET PUISSANCE

parce qu'il sail qu'elle n'est point une chimère mais une réalité cachée.

Celle foi invincible en la finalité est le secret ressort de ton le science expérimentale. Que d'hypothèses n'at-on pas laites, par exemple, sur la fonclion et le but probable (le tel ou tel organe inexploré du corps humain, tel que le cervelet ou lu glande [)inéale? L'échec est à peu près complet jusqu'à ce jour; et cepemlant les savants sont unanimes à vous dire : ces organes doivent avoir une fonclion, un but, une utilité ; il n'y a pas d'organe inutile ; la nature ne fait rien en vain. Les mots d'organe et de fonction correspondent désormais, dans le langage scientifique, aux expressions de moyen et de fin. Or un moyen sans fin, ou une fin sans moyen sont des termes vides et inintelligibles.

Allons plus loin. Non seulement cette foi invincible *^*^'^ en la finalité constante de toute la nature esl la raison

ro5SOri

t sstniiei d'ôtrc dc uos méthodcs d'observation et d'expérimen-

<le 1 m- '

diiciion. tation, mais encore elle est le ressort essentiel de l'induction, ce grand instrument de toute science expérimentale.

M. Lachelier le reconnaissait expressément lorsqu'il écrivait : «. Par le mécanisme seul, nous n'aurions aucune raison de croire à la permanence des espèces vivantes, ni même au renouvellement des combinaisons qui forment les corps bruts... il faut que nous sachions apriori que l'harmonie est l'intérêt suprême de la nature, et que les causes dont elle semble être le résultat nécessaire ne sont que des moyens sagement concertés pour l'établir (1). »

En effet, sans cette stabilité des moyens et des fins, en un mot, sans cette finalité de la nature, tout serait confusion, et la science, en môme temps que la nature,

(1 Lachelier. Les fondements de l'induction.

TllOISIÈME PARTIE : LA CAUSE FINALR 347

renlreraient dans le chaos. Heureusement qu'il n'en est rien : nous avons foi clans la rinalilé constante des êtres du cosmos, nous formulons avec assurance nos lois inductives, et le succès de nos prédictions ne cesse chaque jour de légitimer et de couronner notre confiance invincible.

Ainsi comprise, au sens aristotélique, l'application de la finalité aux sciences ne peut souffrir aucune difficulté sérieuse, et tous les savants en usentquolidiennement... peut-être sans le savoir. Us nous accorderont donc facilement ce principe universel et sans exception que tout être est bon à quelque chose, que chaque objet a sa fin immanente, et que les sciences de la nature ont pour mission de la rechercher et de la définir.

A notre tour, nous leur accorderons que les fameux La

, f. , . , , , • > 1,1 r» lïiiâlité

principes de linalile extrinsèque dont les « cause-hna- exirinsèliers » ont tant usé et abusé, sont loin d'avoir la même pas la sûreté ni la même portée scientifique Prenons comme po^ée. exemple un de ces principes les plus connus: l^homnieest la fin de toutes les choses créées ; axiome que l'on rencontre à la fois chez Aristote et Descartes, chez S. Thomas et chez Kant, et qui garde, en effet, un sens très juste, facile à démêler d'une multitude d'interprétations fausses ou arbitraires. Nous accordons toutefois qu'il ne sautait servir de base rigoureuse et sûre à une démonstration scientifique.

" Ce serait, répéterons-nous après I)escai»tes, ce serait, ce me semble, être impertinent de se vouloir servir de cette opinion pour appuyer des raisonnements de physique (1). ly Aussi n'est-ce pas sans une profonde surprise que l'on l'encontre dans des ouvrages de science des raisonnements comme celui-ci : Les métaux, étant faits pour riiomme, doivent être privés du pouvoir

(1 Descartes, Principes de la pliil., pari. III. a. 3.

critiqiif

rayonnant, car <( si les métanx pouvaient recueillir la rosée comme Tlierbe, il ne sérail plus possible de les conserver polis et sans rouille (i )», ce qui serait contraire à la sagesse du Créateur (|ui les a faits pournotre usage. — L'auteur aurait pu tout aussi bien conclure que le cuivre ne doit pas s'oxyder, ni le fer se rouiller^ pour le môme motif. II e'>t clair que ce sout là des l'aisonnements puérils, qui n'ont rien de commua avec la science, el dont Voltaire a eu raison de se moquer. Sages Voltaire, qui [)ourlaut ne rougissait pas " d'être

appelé cause- finalier, c'est-à-dire un imbécile », ne pouvait supporter que sa cause i'ùt gâtée par de tels arguments. «En vain, écrivait-il, M. le Prieur, dans le Spectacle de la nature^ prétend que les marées sont données à l'Océan pour que les vaisseaux entrent plus aisément dans les ports et pour empêcher l'eau de la mer de se corrompre. En vain diiait-il que les jambes sont faites pour être bottées et les nez pour porter des 'uneltes... Il est bien évident que si les nez n'ont pas été faits pour les besicles, ils l'ont été pour l'odorat... De même les mains, n'ayant pas été données en faveur des gantiers, sont visiblement destinées à tous les usages que le métacarpe et les phalanges de nos doigts et le mouvement du muscle circulaire du poignet nous permettent (2). »

Dans ces sages critiques, le lecteur discernera facilernenl comme un vague pressentiment de la distinction aristotélique entre la finalité intrinsèque et la finalité extrinsèque, qu'il aurait suffi de mettre en lumière pour tout éclairer et clore le débat.

Autant la connaissance des fins immanentes et essen-

Confii-

sion, tielles a chaque obiet, peut s appuyer sur des observa-

cause de . , . , . ff J . , .

la con- tions et des inductions certaines ; autant les nns extrin-

iroverse.

(1) Brewer, Clef de la science, p. 246.

(2) Voltaire, Diclionn. phil., art. Cause linale.

sèques et acculenlelles, qui dôpendaut du plan général, ot partant du bon plaisir du Créateur, demeureront pour nous, la plupart du temps, sujettes à mille conjectures et enveloppées d'impénétrables mystères. 0 allitudo ! pouvons-nous répéter avec l'Apôtre. Or sur de telles bases, la plupart conjecturales, il n'y aurait jamais de science naturelle vraiment solide. Et c'est poui- n'avoir pas fait, ou su faire, celte distinction capitale que tant d'éminents esprits, rejetés dans un excès contraire, ont si injustement cond"auiné en bloc et sans distinction toute ri'cherf'he des causes finales. Qu'on en juge par quelques citations :

Bacon, qui le premier donna le branle à la réaction semanc contre les causes finales, a écrit ces paroles célèbres : Bacon. « C'est cette manie de traiter des causes finales dans la Physique, qui en a chassé et comme banni la recherche des causes physiques. Elle a fait que les hommes, se reposant sur des apparences, sur des ombres de causes de cette espèce, ne se sont pas attachés à la recherche des causes réelles et vraiment physiques, et cela au grand préjudice des sciences... La recherche des causes finales est stérile, et, semblable à une vierge consacrée à Dieu, elle n'engendre point (1). »

Celte sentence, si souvent rééditée, ne condamne au fond, comme on le voit, que la recherche des causes finales extrinsèques, car Bacon a été Je premier à faire un us.ige constant des causes finales immanentes, ... peut-être, il est vrai, sans s'en douter, tellement le sens aristotélique de la finalité était déjà défiguré et obscurci de son temps.

Descartes ne s'est pas montré moins sévère: « Tout do ce genre de causes qu'on a coutume de lirer de la fin '^''""'' n'est d'aucun usage dans les choses physiques ou natu-

(1) Bacon, De la dignilé et de Inccroissemenl des sciences, UI, i.

THEOHIE FONDAMENTALK : ACTE ET l'UIS^sANCE

relies, — écrit-il dans ses Méditations, — car il ne semble pas que je puisse sans témérité rechercher et entreprendre de découvrir les fins impénétrables de Dieu(l). » El l'on retrouve la même confusion des deux espèces de causes finales dans tous ses autres ouvrages. « Nous ne nous arrêterons pas, dit-il dans ses Principes, à examiner les fins que Dieu s'est proposées encréant le monde, et nous rejetterons entièrement de notre philosophie la recherche des causes finales (2). »

Or, depuis Descartes jusqu'à Kant, qui a relevé l'idée de finalité immanente, l'équivoque s'est trouvée irrévocablement fixée. Il n'y a plus désormais, pour tous ces philosophes, que des causes finales extrinsèques, accidentelles à ja nature des êlres, et logiquement inaccessibles aux: méthodes scientifiques. Le sens aristotélique de la finalité est désormais perdu, et il faudra le découvrir à nouveau.

Ce sont les sciences naturelles qui, les premières, de-

filiaiHé valent refaire cette découverte, comme elles l'avaient déjà faite une autre fois grâce au génie d'Arislote. Sans doute, elles l'ont faite un peu par hasard et sans s'en douter, mais les philosophes sont là pour forcer les savants à prendre conscience de la portée métaphysique de leurs découvertes.

Quelque intéressante que puisse être l'histoire de ce renouveau dans les sciences naturelles, nous devons nous borner aux grandes lignes, et n'appeler en témoignage que les plus illustres parmi les créateurs de la science moderne.

ed La conclusion des immortels travaux de Claude Ber-

aaude nard, c'est qu'il est impossible d'exclure l'idée de la hnalité immanente des sciences naturelles. « Le physiologiste et le médecin, dit-il, ne doivent jamais oublier

(I) Doscartes, 3' Médil.

{2) Principes, \. '2«.

Renaissance

THOISIÈMIi; PARTIES : LA CAUSE FINALE 351

que l'ôlre vivant forme un organisme el une individualité. Le physicien et le chimiste, ne pouvant se placer en dehors de l'univers, étudient les corps et les phénomènes isolément pour eux-mêmes, sans être obligés de les rapporter nécessairement à l'ensemble de la nature. Mais le physiologiste se trouvant, au contraire, placé en dehors de l'organisme animal, dont il voit l'ensemble, doit tenir compte de l'harmonie de cet ensemble, en même temps qu'il cherche à pénétrer dans son intérieur pour comprendre le mécanisme de chacune de ses parties. De là il résulte que le physicien et le chimiste peuvent repousser (l'étude de) toute idée de causes finales dans les faits qu'ils observent ; tandis que le physiologiste est porté à admettre une finalité harmonique et préétablie dans le corps organisé, dont toutes les actions partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres (4). »

Sans doute, Claude Bernard exagère ici l'opposition de la Biologie avec les sciences physiques . 11 y a aussi de merveilleux i( eyisembles y> d'harmonie dans un cristal, ou même dans la structure atomique d'une simple molécule, que les chimistes aiment à comparer à un petit monde solaire. Mais ne chicanons pas l'illustre biologiste pour si peu, en reconnaissance de la grande vérité qu'il a osé proclamer malgré les préjugés de ses contemporains.

A ses yeux, la finalité éclate en biologie, avec une telle force et une telle évidence, qu'aucun savant de bonne foi ne saurait la nier. Il y a là des « ensembles » organiques merveilleusement construits et adaptés par une

(1) ('1. Bernard, fnlrod. à la médecine expérim., p. 151. — o La nature et l'artiste semblent procéder de même dans la manifestation de l'idée créatrice de leur œuvre... » (/,« science ecrpi-rimenlale, p. 134- 137.) — « La force vitale dirige les phénomènes qu'elle ne produit pas ; les agents physiques produisent les phénomènes qu'ils ne dirigent pas. » [Phéiïomènes de la vie, 1, p. 51.)

« idée directrice », d'après un « p/«n vital » ; il y a donc une finalilé immanente à ces « ensembles » qui forment l'individu.

Nous admettons aussi avec Cl. Bernard que la science ne conslale pas, avec la même assurance ni la même précision, ces finalités extriyisèques aux individus qui rendt'ul solidaires entre eiu tous les êtres du cosmos. Il y en a cependant, reconnues de tous, telles que les harmonies entre les trois règnes. Mais nous reconnaissons que, dans ce nouveau genre de raisonnement, il y auia toujours une part très large aux hypothèses, aux appréciations conjecturales et subjectives, qui, sans être toujours à dédaigner, ne seront du moins que l'accessoire et non le principal dans la science des causes finales, c.ivier. Avant Claude Bernard, le célèbre naturaliste Cuvier, créateur de l'anatomie comparée et de la paléontologie, avait largement assisses méthodes sur la linalité. Il en fit môme une double application très remarquable, décrite en ces termes par un penseur original bien connu des savants.

« Disons quelques mots de l'usage (fait par Cuvier) du principe de finalité comme fil conducteur dans les recherches scientifiques. Cet usage peut ne consister que dans ra[)plication de l'adage vulgaire : qui veut la fin veut les moyens. Lorsque la fin, c'est-à-dire le résultat, est un fait donné et incontestable, il faut, de nécessité logique, admettre les moyens, c'est-à-dire la réunion des circonstances sans lesquelles ce résultat n'aurait pas lieu : et de là une direction imprimée aux recherches expérimentales, jusqu'à ce qu'on ait retrouvé par l'observation directe, et positivement constaté ce dont on avait d'abord conclu, par le raisonnement, l'exis tence nécessaire. Ainsi nous sommes autorisés à conclure de la connaissance que nous avons des habitudes

carnassières (l'un animal, la présence nécessaire d'armes propres à saisir et déchirer la proie, un mode de structure de l'appareil digestif approprié au régime Carnivore, et ainsi de suite. Guvier a pu de la sorte restituer des espèces détruites, dans les traits les plus essentiels de leur organisation, à l'aide seulement de quelques fragments fossiles ; et l'on a fait dans ce travail de restitution des pas d'autani plu- grands qu'on a acquis une connaissance plus approfondie des harmonies de la nature animale.

« Mais il y a encore pour l'esprit une autre marche, qui consiste à se laisser guider par le pressentiment d'une perfection et d'une harmonie dans les œuvres de la nature, bien supérieure à ce que notre faible intelligence en a pu déjà découvrir. Si ce pressentiment n'est pas infaillible, parce que le point oii nous nous sommes placés pour juger les œuvres de la nature ne nous laisse voir qu'un horizon restreint, et parce que la plus grande perfection dans les détails n'est pas toujours compatible avec la simplicité du plan et la généralité des lois, il arrive bien plus ordinairement, principalement lorsque l'observation porte sur les créations delà nature vivante, que l'observateur, en cédant à ce pressentiment, et en dirigeant son investigation en conséquence, se trouve par cela même sur la voie des découvertes (1). »

A l'appui d'une remarque si judicieuse et si profonde, jiervey on pourrait apporter de nombreux exemples. Un des plus connus est celui de la découverte par Hervey de la circulation du sang. D'après le récit de Boyle qui l'interrogea sur ce point, peu de temps avant sa mort, (( lorsqu'il eut remarqué que les valvules des veines de toutes les parties du corps sont placées de manière à donner un libre passage au sang veineux vers le cœur,

(Ij Cournot, Essaisur les /ondem. de nos conn., t. I. p. 140.

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