ACTE ET PUISSANCE
Riihet
et à s'opposer à sa niarclie en sens contraire, il fut porté à penser que la nature, toujours si prévoyante, n'avait pas placé là ces valvules sans dessein, et que ce dessein tait probablement de faire parvenir le sang aux membres par les artères (et retourner par les veines) puisque les valvules s'opposaient à ce qu'il y arrivât par les veines, ces mêmes valvules facilitant sa marche dans cette direction (i) ».
ch. Depuis Uervey, les faits analogues, quoi(|ue moins
sensationnels, se sont tellement multipliés, qu'aujourd'hui la cause de la finalité peut être dite complètement gagnée soit auprès des physiologistes, soit des zoologistes. Nous n'en donnerons plus qu'une preuve, celle de la conversion récente à cette cause d'un des maîtres les plus éminents de la physiologie, contemporaine, M. le professeur Gh. Richel. Conversion «qui n'a pas été sans combat », comme l'observe M. Sully-Prudhomme, à cause de son éducation profondément anti-finaliste. Laissons-lui la parole :
«. L'adaptation de l'organe à la fonction, écrit-il, est tellement parfaite, que la conclusion s'impose d'une adaptation non fortuite, mais voulue... Je suis absolument convaincu qu'il n'est pas possible de supprimer la théorie des causes finales de l'anatomie, de la zoologie, ou de la physiologie... Renoncer à cette cause finale première serait s'imposer une mutilation de la pensée... Nous croyons devoir conserver aux causes finales dans les sciences biologiques, une place importante... Le concept de la finalité possède cet immense avantage qu'il prépare à la recherche, dirige l'expérimentateur, lui permet d'inventer et d'imaginer de nouvelles expériences. En fin de compte, il se trouve incessamment justifié par les résultats expérimentaux... La finalité
(1^ Boyle, Œuvres, t. IV, p. 539,
domine la physiologie et la biologie générales... C'est une hypothèse féconde. De plus c'est une hypothèse justifiée. Enfin c'est une hypothèse presque nécessaire, car on ne peut la remplacer par aucune autre. » — Et voilà pourquoi, ajoutait-il, « les zoologistes contemporains sont finalistes, tout autant que les physiologistes peuvent l'être (1). » En biologie, le procès est donc définitivement gagné.
Mais ce n'est pas seulement dans l'étude des œuvres de la nature vivante que l'idée de finalité peut être utile ; c'est encore en physique, dans les œuvres de la nature morte.
Leibnifz revient sans cesse sur cette utilité des causes eu finales en physique, et ses propres découvertes en op- Le^bnuT; tique, obtenues par cette voie, lui donnaient le droit d'en parler avec autorité, tt Je trouve, écrivait-il, que plusieurs effets de la nature peuvent se démontrer double, savoir par la considération de la cause efficiente, et encore à part par la considération de la ca\ise finale,... comme j'ai fait voir ailleurs ^n rendant compt'* des règles de la caloptrique et de la dioptrique... Snellius. qui est le premier inventeur des règles de la réfraction, aurait attendu longtemps à les trouver, s'il avait voulu chercher comment la lumière se forme. Mais il a suivi apparemment la méthode dont les anciens se sont servis pour la cato[)trique, qui est en efTet par les finales. Car cherchant la voie la plus aisée pour conduire un rayon d'un point donné à un autre point,... ils ont trouvé l'égalité des angles d'incidence et de réflexion... ce que M. Snellius et après lui M. Fermât ont appliqué ingénieusement à la réfraction... Car il se trouve que c'est la voie In plus aisée pour passer d'un milieu dans un autre... La voie des causes efficientes qui est plus
(i; Le problème des Causes finales, par Siilh-Priidhomme et Cb, Richel (Alcan, 1"J02), p. 7, 11, 20, 24, 131. J:J6. 141.
profoude... est assez difficile quand on en vient au détail ; mais la voie des finales est plus aisée, et ne laisse pas de servir souvent à deviner des vérités importantes et utiles... L'un et l'autre est bon, l'un et l'autre peut être utile... et les auteurs qui suivent ces routes difîérentesne devraient pas se maltraiter... Le meilleur serait de joindre l'une et l'autre considération (1). » Belle Après ces paroles, si sensées, de conciliation et de sion"'^''de sagesse, nous nous croyons bien autorisés à alïirmer Newton, ^^g les causes finales, bien entendues, ont droit de cité dans toutes les sciences de la nature, et qu'elles ont conquis ce droit par d'éminents services.
Si nous en doutions encore, ou si nous avions à fermer la bouche aux railleurs anti-finalistes, nous n'aurions qu'à invoquer, en terminant, le témoignage du grand Newton, professant hautement que « le principal objet de la philosophie naturelle est de raisonner sur les phénomènes, et non seulement d'expliquer le mécanisme du monde, mais encore et surtout de répondre à des questions comme celles-ci : D'où vient que la nature ne fait rien en vain ? Gomment se fait-il que les corps des animaux soient construits avec tant d'art, et pour quelles fins sont disposées leurs diverses parties? L'œil a-t-il été formé sans la science de l'optique, et l'oreille sans la connaissance de l'acoustique (2) ?.,. » Ce grand génie ne pouvait faire une plus belle profession de foi en la finalité de la nature.
m Que si l'étude de la finalité est déjà si importante dans
'^'deT^^ les sciences de la nature, que dirons-nous de son impor-
intrafes. tauce autrement essentielle dans les sciences morales:
sciences philosophiques, théologiques, historiques ou
(1) Leibnitz, Discours de Métapkysiq.^ p. 354-357.
(2) Newton, Optiq., quest. 28.
sociales? Ici les causes finales régnent en maîtresses : la connaissance des causes efficientes ne suffit plus, puisqu'il s'agit de comprendre le pourquoi des actions humaines, et aussi de tirer des leçons du passé pour moraliser les hommes et les orienter vers leur fin dernière.
Aussi Bacon lui-même, malgré sa sentence fameuse, qui excluait si impitoyablement la recherche et l'étude des causes finales, n'hésitait pas à faire une exception pour cette catégorie de sciences. Tous les savants, tous les philosophes l'ont imité. Ceux-là mêmes qui ont critiqué le plus sévèrement l'emploi de la finalité dans les sciences naturelles, n'ont pu s'empêcher d'y avoir recours dans les sciences morales.
« La téléologie morale, a dit Kant, comble les lacunes de la téléologie physique et fonde enfin une théologie (1). ))
Exception heureuse assurément, puisqu'elle préserve l'étude de la finalité d'une ruine totale ; mais exception peu logique, nous semble-t-il, car si la finalité existe quelque part dans le cosmos, elle doit s'étendre à toute la nature, et toute exclusion ne saurait être qu'arbitraire et inconséquente.
Quoi qu'il en soit, remarquons ici, une seconde fois, Fin'derle rôle fondamental de la finalité intrinsèque. C'est bien iTomme^ par l'étude intime de la nature humaine, de ses opérations raisonnables, de ses aspirations les plus profondes, que nous concluons à la nature de notre fin dernière : nous sommes faits pour le bonheur ; et le vrai bonheur, sans mesure et sans fin, auquel notre nature aspire, ne saurait être que le Bien suprême, comme le génie païen d'Aristote l'avait déjà pressenti, et comme il avait déjà su le formuler dans ces paroles d'or que la langue du
(1) Kant, Critiq. du jugement (Tissot, p. 153).
divin Platon n'a jamais surpassées : la fin de l'iiomme, sa béalilude, c'est la contemplation et le service de Dieu : rôv 9£Ôy BspxTievcrj /.al BzdiOîh (1 ).
Telle est la fin intrinsèque, l'orientation immanente de l'âme humaine, et toutes les fins extrinsèques qui nous rapportent aux autres hommes, àlafamille, à la patrie, par les liens d'une solidarité universelle, ne sont que des corollaires de cette fia principale.
Que si, à côté et au-dessus de celle fin naturelle, il a plu à Dieu, dans sa miséricordieuse bonté, d'ajouter une récompense encore plus haute, une sorte de divinisation par ressemblance dans la vision béatifique du ciel, et ici-bas dans la vie de la grâce qui nous y prépare, c'est là une fin extrinsèque surajoutée, greffée sur la première, à laquelle la raison seule ne peut prétendre, et qui, loin de détruire la première, la surélève et la complète d'une manière merveilleusement surprenante. Elle n'est plus objet de science, mais de foi.
Conclu- Telles sont, en traits rapides, mais suffisants, croyonsgénér.ic nous, l'utilité capitale et la beauté de cette belle théorie Finaiii?. de la finalité, dans tous les domaines de la pensée et de l'action. Non seulement son empire s'étend aux sciences morales, où les causes finales régnent sans conteste ; mais encore sur toutes les sciences de la nature, et jusque dans leurs plus hautes spéculations.
Le lecteur qui a bien voulu nous suivre jusqu'ici ne sera plus surpris désormais d'entendre les philosophes de l'Ecole célébrer à l'envi la cause finale, comme la reine des causes, puisque son domaine s'étend sur toutes les autres causes; — de les entendre surtout proclamer et défendre sa royauté, comme le boulevard avancé du spiritualisme et le plus beau triomphe de l'idée sur la matière.
;i) Arist., Moral, à Eitdème, 1. VII, c. 15, §16.
Sans doute, tout dans la nature n'est pas ide'e, suivant l'inutile exagération de l'ide'alisnie, du moins tout y est régi et ordonné par l'idée, 6 §£ v'oo; r.âvzx âtczôa/^-yjas (1 ) . En sorte que, bien loin d'avoir « l'immobilité et la rigidité cadavérique des choses mortes », — comme on ose le dire dans la « nouvelle » école, — l'idée est la force irrésistible qui oriente l'évolution des mondes !
(1) Anaxagorœ fragmenta (Didot, p. 249 .
sance.
Les axiomes qui résument et fixent toute la théorie (1).
Avant de terminer, le lecteur nous saura gré de lui présenter, en raccourci, le tableau synthétique des axiomes les plus usités dans TEcoie, qui résument à merveille et fixent toute la théorie. Nous les distribuerons en quatre groupes, suivant qu'ils se rapportent à l'acte et à la puissance, au mouvement, à la causalité ou à la finalité, 1 1. Actus melior est potentia. L'acte est meilleur et
Axiomes • i i ? • ■ \ x ic.\
sur plus estimable qu une puissance même estimable (2). Puis- L'un est bon comme l'être, l'autre au contraire, quoiqu'il ne soit pas le non-être absolu ni le mal, est du moins un non-être relatif, une défaillance dans le bien. Esse est melnis quara non esse. Voilà pourquoi Vacte pur et sans mélange de potentialité, est l'être infiniment parfait.
2. Actus est perfectio potentiœ. C'est en efTet par l'acte que la puissance passe de l'indétermination à la détermination, de l'imperfection à la perfection. Aussi l'acle a-t il été défini le complément de l'être, ivx£li-/eicc., ensperfecliim, tandis que la puissance n'est qu'un être commencé, ens inchoatum.
3. Actus et potenlAasunt contraria. Puisque la puissance est un non-être relativement à l'acte, ces deux
(1; Cf. Signoriello, /.ericort peripalelicum. — Reeb. Thésaurus phiLosophoruin.
(2) B£),Ttov y.'y.î Ttu.tr,izépc. 7y,ç (77rou3«taç 3-Jvâw£w; ri èvép''j£iK. Arist., Mêla., 1. VIII, c. y, § 1.
notions sont opposées et s'excluent naturellement, d'où l'axiome suivant :
4. Âctit ef potentia ideyyi simul esse non potest. Impossible d'être à la fois en acte et en puissance sous le môme rapport. Cependant un acte peut être une puissance, et une puissance peut être acte sous des rapports différents. La faculté de penser, par exemple, est une puissance par rapport à la pensée, et c'est un acte en soi et par rapport aux êtres incapables de penser.
5. Perfectio icltima rei est ejus operatio. Une chose n'est parfaite qu'autant qu'elle opère (acte second). Ainsi l'homme n'est parfaitement homme qu'autant qu'il pense et agit en homme, c'est-à-dire raisonnablement.
6. Qualis modits essendi, talis niodus operandi ; ou bien, operari sequitur esse. Telle nature d'être, telle opération. En conséquence, puisque l'opération est la manifestation la plus complète de l'être, c'est elle qu'il faudra interroger pour le connaître, en remontant par induction des effets à la cause.
7. Actns est qui séparât et distinguit. C'est l'acte en effet qui, en déterminant leurs puissances, distingue les êtres, sert à les reconnaître et aussi à les définir : Denominatio fit ah actu.
8. Actus et potentia sunt in eodem génère. L'acte et la puissance qui lui répond essentiellement sont dans le même genre suprême, substcince ou accident, c'est-à-dire que si l'acte est accidentel, la puissance sera accidentelle, et s'il est substantiel, la puissance sera substantielle, car rien de substantiel ne pourrait perfectionner quelque chose d'accidentel, ou réciproquement.
9. Eûo duobus enlibus in actu non fit unum per se- De deux êtres en acte on ne peut faire un seul être en acte. Mais si l'un est en acte et l'autre en puissance, ils peuvent se réunir, comme l'agent et le patient, dans un
seul lout accidentel, ex utroque fit unum^ sicitt ex actu el potentia.
11 10. Motus est médium inter potentiara et actum.
sn^Te Entre la puissance et l'acte il n'y a donc pas d'état inter- 'n'ic'm. médiaire stable, mais il y a le devenir, le passage de la puissance à l'acte, c'est-à-dire le mouvement. De même qu'entre deux contradictoires : aimer et ne pas aimer, il n'y a pas de milieu proprement dit, mais il peut y avoir dans le même être passage de l'un à l'autre de ces deux états.
H. Quod transit de potentia ad actum mutatur. L'être qui passe de la puissance à l'acte change, puisqu'il acquiert une perfection qu'il n'avait pas.
12. Qûidquid mutatur est compositum. L'être qui change est évidemment composé de puissance et d'acte. Aussi Vaote pur et sans mélange de potentialité ne change-t-il jamais. Il opère tous les changements sans en éprouver aucun.
13. Agens agit in quantum est actu, patiens patilur in quantum est potentia. L'agent agit, le patient subit ; ce sont là deux rôles distincts et opposés comme l'acte et !a puissance, qui sont toute leur raison d'être.
14. Non datur patiens sine agente, ou vice-versa. Ces deux rôles sont en effet corrélatifs et simultanés ; en sorte qu'il répugne qu'il y ait, pendant le moindre instant, une passion sans une action correspondante, ni une action transitive sans une passion.
15. Omnis actio agentis physici in motu est. Dans les êtres corporels toute action implique un mouvement local. Non est actio sine aliquo motu. C'est le mouvement moléculaire qui produit ou accompagne le mouvement d'altération des qualités, tel que la chaleur,
comme celui-ci produit ou accompagne le mouvement de croissance ou de réduction.
16. Ces trois espèces de mouvement s'engendrent mutuellement : ainsi le mouvement local produit la chaleur, et la chaleur à son tour produit le mouvement local. En sorte que toute série de mouvements de même espèce est commandée par un mouvement d'une autre espèce. Ce premier moteur est donc immobile ou non-mu relativement à l'espèce de mouvement qui meut la série. C'est ce que signifie l'axiome : Primu7n movensiyi quolibet génère estnonrnotum in illo génère motus, ou plus brièvement: motus ab immobili procéda. Vérité capitale, qui plus tard nous élèvera par degrés jusqu'au premier Moteur immobile de l'Univers, qui meut sans être mû.
\l.Nihil agit in distans ; ou bien, omnis actio fit per contactttm ; ou bien encore, movens et mobile debent esse siniul. Ces axiomes découlent des précédents : si le mouvement local se trouve au fond de toute action physique, il n'y a pas d'action à distance, puisque le mouvement ne saurait aller du point A au point B, sans passer par tous les points intermédiaires. Ab extremo ad extremum non datur transitus nisi per médium.
\8. Ab indeterminato?iihildeterminatwn oriri po- m test ; ou bien, Nihil cpwl est ad uirumlibet exit in sumT actum, nisi per aliguid determinetur in actum. La puissance étant, par sa nature même, indéterminée et indifférente entre plusieurs actes ditférents et même contraires, également possibles, a besoin de recevoir d'un autre son impulsion et sa direction. Telle est la raison d'être de la causalité. Ainsi notre intelligence, qui tend à connaître, a besoin d'être déterminée par l'attention et aussi par la présence de certains objets ; le
germe tend à se développer, mais il u besoin de 1 excitation de la chaleur et des milieux ambiants. Cela est' encore plus manifeste pour la puissance passive.
19. Omne quod movetur ab alto movetio\Toul ce qui passe de la puissance à l'acte est donc mû par un autre ou par une autre partie de lui-môme, — les deux rôles d'agent et de patient étant contradictoires et incompatibles, dans le même sujet, sous le même rapport. C'est dans ce sens qu'il faut entendre cet autre aphorisme: Nihil agit in seipsum. ou nihil est causa sut ipsins.
20. Actus est prier potentia. L'acte prime donc la puissance, non seulement d'une priorité de raison, de nature et de fin, mais aussi d'une priorité de temps. D'oii les axiomes : Perfectum est prius imper fecto ; agens patiente est nobilius ; melius est dare quam accipere, etc.
2\. Potentia passiva activœ correspondere débet \ — Potentia activa passivœ correspondere débet . Pour que l'agent puisse agir sur le patient, il faut qu'il trouve en lui certaines aptitudes qui lui correspondent. L'agent et le patient doivent être proportionnés et ordonnés l'un pour l'autre.
22. Agens agit simile sibi. L'action est l'expression môme et la ressemblance de l'agent ; aussi rend-il semblable à lui la puissance qui reçoit passivement son action. Que si cette puissance lui était déjà devenue semblable, il ne pourrait agir sur elle, puisqu'il ne pourrait plus la faire passer de la puissance à l'acte qu'elle aurait déjà: Agens ?ion agit in simile^ quatenus simile.
'^^. Molxtm accipit formant sine materia. Il est clair que le mobile ne reçoit que l'acte et la ressemblance de l'agent, et nullement sa substance matérielle.
24. Accidens 7ion migrât de subjecto in subjectum. Les accidents ne voyagent pas de substance en subs-
tance. Par conséquonl, la qu;ilité nouvelle suscitée dans le patient n'est pas un fragment des qualités de Tagent. 2^. Actio transiems est aiicujus ad aliquod. L'action transitive n'est pas un accident absolu, mais au contraire essentiellement relatif et commun à deux termes à la fois, actif et passif, qui concourent à le produire.
26. Elle est donc à la fois dans l'agent, Actio est in agente, comme dans son principe d'origine, tdnqiiam in principio a quo ; mais elle est aussi et surtout dans le patient, comme dans son terme et sa fin : Aclio est in passo, ut in termino in quo. Par conséquent, l'action est la réalité physique qui informe à la fois l'agent et le patient, et qui produit ainsi la communication des substances : Actio est réalité}" 7nedia (le traitd'union) inier agens et pntiens.
27. Il ne faut donc pas considérer l'action donnée par l'agent, et l'action reçue par le patient comme deux actions différentes, combinées dans une résultante, mais au contraire comme une seule et unique action, considérée à des points de vue différents : Actiis motivi non est aliiis ab actu mobiiis; Idem est actiis moventis et moti sed ratione differunt .
28 En sorte qu'au moment précis de l'action et de la passion, l'agent et le patient ne forment accidentellement qu un seul tout, un seul sujet composé ; l'acte du premier informe la puissance du second : Ex utroque fit unum. sicut ex actu et potentia.
29. Une faudrait pas croire cependant que l'action de l'agent soit reçue toujours tout entière et adéquatement par le patient. Non, elle n'est reçue que dans la mesure de la capacité du patient. Mais quel que soit le peu de capacité du patient, cela ne change pas la nature de l'action qu'il reçoit : Quidquid recipitiir in alio, ad î;toc?2<7?i(à la mesure) recipientis recipitur .
30. Quoique le moteur subisse d'ordinaire le contrecoup de la réaction de son mobile et devienne à son tour patient : Agens agendo repatitur ; cependant, par cela seul qu'il opère un changement dans un autre, il n'en éprouve aucun en lui-même, et nous pourrions concevoir un moteur parlait qui meuve sans être mù lui-même, qui agisse sans pàtir, qui donne sans s'épuiser ni s'affaiblir : Agens agendo non movetur. G est le cas des moteurs spirituels.
31. Enfin voici un dernier axiome sur la causalité, qui permet de distinguer empiriquement ce qui est cause de ce qui ne l'est pas : Causa sublata tollitur effectus^et causa posita ponitur effectus. Cet axiome est facile à justifier en théorie, mais son application est assez délicate, surtout à cause du nombre restreint de nos expériences possibles. Aussi ne suifit-il pas toujours à distinguer la vraie cause des simples conditions de son exercice. Le cerveau, par exemple, pourrait être une simple condition à l'exercice présent de la pensée, que d'autres conditions pourraient suppléer dans la vie future. Ici l'expérimentation ne suffit plus ; c'est à la raison de décider.
IV 32. Le mouvement étant impossible sans une orien-
'sur"'"îr lation vers un but, l'oiientation ou la finalité est donc une condition d'exercice indispensable à la cause motrice. En ce sens, on dit que la cause motrice est déterminée ou mue par la cause finale : Finis movet efficientem. Mais cette espèce de motion de la cause motrice n'est qu'une impulsion idéale, et non pas physique. Elle ne pousse pas", elle attire plutôt, comme l'objet aimé, wç ipoj^eyoy.
33. Finis non movet nisi cognitus. Le poète disait pareillement : ignoti nullacupido. .Mais le but où l'on
Finalité.
tend peut être connu (Je Irois manières bien dilîérentes : 1" On peut connaître à la fois matériellement l'objet poursuivi, et le reconnaître formellement comme fin : c est la manière iragir de l'être raisonnable. 2° Ou bien seulement le connaître matériellement, comme le font les animaux. 3° Knlin la connaissance du but peut n'être qu'indirecte, et ne se trouver que dans l'auteur du mécanisme qui tend au but. Ainsi la flèche tend au but par l'intention de l'archer, et l'horloge marque l'heure par la volonté de l'horloger. Cette finalité aveugle, intentio natiirœ, ne s'explique pas par elle-même, mais par une finalité intelligente qui l'a ainsi disposée.
34. Tout être agit donc, directement ou , indirectement, pour une fin : omne agens agit propler finem. En sorte que rien n'agit naturellement au hasard et sans but : Deus et natura nihil faciunt frustra. Le hasard ne se trouve jamais dans l'action des causes naturelles, mais seulement dans leur rencontre qui peut être fortuite. Il y a donc des effets indirects et fortuits, mais il n'y a pas de cause fortuite agissant au hasard. '
35. Ce but que poursuit tout être dans la nature, c'est son propre bien : Bonum est finis cujuslibet rei ; Bonum sohtmpotest finalizare. Le malheur, comme tel,n'est jamais voulu : malum est prœter intentionem. En effet, dans la nature lout a besoin d'être et de se développer ou de vivre plus pleinement. La puissance active tend vers son acte ; la puissance passive l'attend ; l'acte premier tend vers l'acte second : toute créature imparfaite aspire vers ce qui doit être son complément et sa perfection. C'est cette vérité profonde qu'expriment les divers axiomes : Potentia dicilur ad actum ; — Frustra esset potentia quœ non posset redegi in actum ; — U numquodque naturaliier sito modo esse desiderat ; — U mi.mquodqiie est propter suam ope-
rationem ; — Nahira intendit sihi conveniens, fugit sibi repugnans, etc.
36. NoQ seulement la nature tend vers le bien, mais elle recherche toujours le mieux, autant que possible : Natura seniper facit meliiis quod potest. De là, la loi (le constance : idem semper facit idem ; la loi de proi^rès : iSatura incipH ab imper fectioribus ; la loi d'économie ou de la moindre action : Naturel agit in linea recta ; Natura compendio stiidet, etc. Enfin, la loi d'ordre et d'harmonie générale, réalisée par la subordination des fins particulières : Finis par ticularis ordinatur ad finem commune m.
•37. En présence de cet art divin de la nature, si merveilleux, l'art humain essaye de copier et d'imiter : .1rs est simia et imitatrix naturae ; mais il restera toujours dominé et comme écrasé par son immense supériorité : Satura longe superat artem.
38. La primauté de la cause (inale sur toutes les autres causes n'est plus qu'un simple corollaire de tout ce qui précède : Causa finalis est prima inter causas. Elle est la reine : Causa causarum, puisqu'elle commande à toutes. Elle commande aussi les moyens : Finis est mensura medioriwi ; et partant, elle est ce qu'il y a de plus noble : Binis est 7iobilior iis quœ sunt ad finem. Elle est le soleil du monde pratique de l'action, comme le premier principe est le soleil du monde spéculatif : Finis ita se habet in operatiois sicut principium in speculativis.
39. Cette primauté de la cause finale n'empêche pascependant que toutes les causes ne se rendent de mutuels services, et, pour ainsi dire, qu'elles ne se causent mutuellement: Causœ sunt invicem sibi causée. Ainsi sans la lin, l'agent ne saurait entrer en exercice ; et sans agent, la fin serait stérile et sans elTet. De même, la forme sans la matière ne pourrait rien informer, et la matière ne
pourmit exister sans une forme. Il y a donc entre les quatre causes une dépendance réciproque ; et la reine ellemême est au service de ses sujets. Telle est la hiérarchie merveilleuse que Dieu a établie dans la nature, aussi bien que dans le royaume des âmes, où celui qui commande doit servir en commandant, réalisant ainsi son litre démocratique de sercus servornm Dei, suivant l'ordre formel du Maître : « PtHmiis erit oriinium servus (1) ».
Ce tableau, quoique fort abrégé, des axiomes les plus fréquemment employés dans l'École initiera le lecteur à l'élude des chefs-d'œuvre de nos grands Docteurs, en même temps qu'il lui permettra d'admirer dans sa vaste et grandiose synthèse une théorie sans rivale, qu'Aristote et S. Thomas ont su marquer du sceau de leur sublime génie, et qui ne saurait être dédaignée que par ceux qui l'ignorent.
(I) Marc, X, M ; - Afall., XX, 27.
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