‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 93 sur 118 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Application de la Théorie à la Perception des sens externes.

Notre traité de l'Acte et de la Puissance ou du Mou- •l'V^ vement est ainsi terminé ; et cependant, avant de clore théôrfe. ce premier volume, nous ne pouvons résister au vif désir que nous éprouvons de laisser au moins entrevoir au lecteur, par anticipation, combien cette antique théorie est riche et féconde en applications presque indéfinies.

Déjà nous pourrions la voir projeter des lumières inattendues sur un des plus obscurs problèmes de la philosophie, celui de l'objeclivité de la perception des sens externes où se fait la rencontre énigmatique du moi et du non-moi, du sujet et de l'objet, et où nous prenons contact avec les réalités étrangères. Par exemple, si, dans une étreinte cordiale, je serre la main de mon ami, comment se fait-il que mon moi, sans sortir de lui-même, saisisse si clairement l'action et la forme du non-moi ? Si un aveugle palpe une ligure en relief, comment se fait-il qu'il puisse en distinguer si nettement tous les contours et les moindres détails ? L, ,, Ce fait si simple, si banal, soumis à l'analyse de la biè7/dc raison,devientun mystère profond semé d'écueilsredou- *"^'"" tables,' où sont venus se heurter et se briser les maîtres les plus réputés de la philosophie moderne, tels que Leibnitz et Kant, qui ont déclaré impossible l'action dite transitive, et nié que deux termes étrangers l'un à l'autre puissent jamais entrer en relation.

Pour eux, à peu près unanimement, « la pensée (ou la sensation) ne peut atteindre qu'elle-même -> ; - le simple mot de « réalité-connaissance » est une contradiction

UNE APPLICATION DE LA THÉOltlE 371

et un non-seus ; — non sens, à plus forte raison, la confrontation de notre pensée avec le réel, pour la rendre de plus en plus vraie ou conforme à ce réel, suivant l'antique définition de la vérité : adœquaiio rei et intelleclus. Ce serait là une notion <■ périmée >. et une absurdité si manifeste, qu'on ne sait plus comment s'y prendre courtoisement pour excuser S. Ihomas de l'avoir enseignée.

« Un dehors et un au-delà de la pensée, écrit grave- ses ment M. Le Roy. est, par définition, chose absolument <i'fimpensable. Jamais on ne sortira de cette objection... La pensée en se cherchant un objet abs<du ne trouve jamjiis qu'elle-même ; le réel conçu comme chose purement donnée fuit sans fin devant la critique... H faut donc conclure, ajoute-t il sans hésiter, avoc toute la philoso[)hie moderne (?), qu'un certain idt'alisme s'impose (1 ). » C'est donc, pour tous nos modernes, la pensée qui se saisit et se contemple elle-même, en croyant saisir et contempler un objet ! Quelle illusion étrange et fantastique !

Pour nous, au contraire, c'esice solipsisme idéaliste, si énprgii|uement repoussé par S. Thomas (2), qui est absolument invraisemblable et impensa l)le. Non seulement il est contraire aux premières données du sens commun, et contraire au témoignage le plus éclatant de la conscience, — dont le regard ou l'étreinte enveloppe à la fois le moi et le non moi, de l'aveu de tout homme qui réfléchit ; — mais encore il est contradictoire en soi. Que serait-ce qu'une connaissance sans objet connu ? une représentation sans objet représenté ? une pensée de rien?... La pensée n'est donc pas le fei-me delà.

(1) Le Roy. Revue de Mêla, et de Morale, juiWet ir07, p. 4«8, 495.

(2) Cf. S. Thomas, la, q. 76, a. 2 ; q. 85, a. 2 ; — 11/ de Anima, I. 8, iii fin. ; — Co'iir. Genl., I. 2, c. 7,5, ad a. — 4, d. 49. q. 2, a. 1, I5m. — De VtiL, q. IS, a. 1, N. — Quod. 7, 1, c.

connaissance, mais le moyen de connaître; ou, comme l'a si Ijien dit le saint Docteur, traduisant en style lapidaire le hon sens du genre humain : non esl id gcoD cognoscitvr, sed id quo cognoscitur (1). Elle fait connuîlro. sans être elle-même connue directement, et ne se connaît que par un retour sur elle-même. Noire Reste à expliquer le mystérieux comment de ce fait

théorie ,,,..,, *^, . ,

«n don- dont I exislcncc est aussi claire pour la conscience que

nera la , i ■ • ■ i

clef, pour la raison, et que les philosophes, — suivant leur vieille habitude, — se sont empressés de traiter d't7/?<- 51071, sous prétexte qu'il seiait impossible à comprendre. Que si l'antique théorie, trop universellement oubliée, du mouvement et de son action dite transitive, pouvait nous donner la clef de l'énigme réputée insoluble, cette puissante fécondité, — qui est un si^ne certain et |>our ainsi dire la pierre de touche des principes premiers et des vérités fondamentales, — ne serait-elle pas une réhabilitation el une revanche triomphale ? Nous allons l'essayer, el tenter cette décisive contreépreuve de noire théorie.

Observa- Observons seulement, que, dans tout ce qui va suivre,

'ion , . j I - .

préalable nous supposerous connuc la doctrine de l union substantielle de l'âme avec le corps et de l'unité du sujet sentant. C'est Vorgane animé qui sent. Et ce n'est pas seulement l'organe nerveux central (le cerveau) qui sent. mais aussi l'organe péri[»hérique. Du reste, celui-ci n'est qu'une expansion du premier, un centre nerveux porté à la périphérie, comme on l'observe dans l'évolution de l'embryon. En sorte que ces deux thèses, de la perception immédiate des sens externes et du composé humain que nous démontrerons ailleurs (2), sont pour nous inséparables et marchent de pair.

(1) s. Thomas, la, q. H5, a. 2.

{'i) Voy. t. Il, p. 207-2'5, pour la ttièse du << composé humain ; — et pour laserisation par les orjianes périphériques, t. V, p. 117-154.

G est Arislole qui, le premier, nous a enseigné que La ,en ia sensation est une espèce de mouvement, sou mise à la '"„„/" théorie générale du mouvemeut et de l'action transi- "^^J";!" tive : « la sensation en acte, nous dit-il dans sa Phy- "'""'• iîtque, est un mouvement qui se passe dans le corps, lorsque le sens est mû ; ... le mobile animé a conscience de ce qu il éf.rouve, le mobile inanimé n'en a pas conscience ( I) ; ,> c'est la seule dilTérence. Ailleurs, il applique à la sensation les lois du mouvement, et par ce procédé il arrive aux solutions les plus ingénieuses et les plnsvraiseniblablesdeplusieurs autres questions(2).

S. Thomas ne tient pas unaulre langage ; il nous provoque sans cesse à comparer le sensible et le sens au nioleur et au mobile, à l'agent et au patient. « Senfeus autem comparatur ad seusibile, sicut patiens ad agens (3i. » — « Ut probat Philosophus (Z>^ miima, II, c. 5) sentire accidit in ipso moveii a sensibilibus exteiioribus, unde non polest homo sentire absque exteriori sensibi'i, sicut non potest aliquid moveri absque movente (4). »

-Mais s il tient à nous apprendre que la sensation est un mouvement, il ne tient pas moins à nous faire bien remarquer que le mouvement sensible n'est pas encore la connaissance, qu'il la précède seulement et la provoque. « Moveri ab objecto non ost de ratione cognoscentis in quantum est cognoscens, sed in quantum est potentia cognoscens (5j. »

']) H yu.p «KxOyjTtç h xxTsvépyH«j ztV/îTi; ivTt Sià TMoistTo;, nv.<Tx,(i-j-

fnys., i VII, c. 8, I 4. — « Et nleo qiiœ iioa recipiunl foriiias nisi inalenaliter, r.ullo modo sunt cogiioscitivse sicut plaiilîe. » S. Th., I, q. Hi, a. 2.

(2) Arist., û" sensu, c. 3 ; c. 7.

(3) S. Th., tJe verilaie, q. 26, a. 3.

(4) Contra GenL, I. II. c. 57. — Arist., AJéta., IV, c. 5, fin.

(5) Suinmu th., la. q. TjG, a. 1.

5cnsa-

lion el connaissance.

374 THÉOlUE FONDAMENTALE: ACTE ET PUISSANCE

De ces lexles, et d'une foule d'autres que nous étudierons ailleurs plus longuement (t), il résulte (<--e qu'il est facile de vérifier par notre expérience) que la perception des sens traverse deux phases successives et chronologiquement distinctes :

V L'objet agit sur l'organe sensible comme le moteur sur le mobile, en lui communiquant son acte. C'est la phase pnsswe.

2" Cet acte physique est perçu par le sens qui le reçoit

et en prend dir«'clement conscience (2). C'est la phase

active de Vintuition, qui se termine en s'exprimant

par une représentation.

liésumé 1' suffira donc, pour bien comprendre d'abord la pre-

ihéorie mière phase passive, de nous rappeler ce que nous en

•acî[on avons dit dans la théorie du moteur et du mobile, et

transi- ■ • • .

live. que nous résumerons ainsi :

1° Avant \o c\\QQ^ le moteur, — parexem()le, le rayon de lumière, la figure de l'objet, — est en acte ; le mobile en puissance passive de recevoir cet acte ;

2o Pendant le choc, l'acte du moteur est dans le mobile qu'il inlorme. H n'y a réellement qu'un seul acte commun à l'agent et au patient ; il n'y a qu'une distinction purement logique entre l'acte produit |)ar l'agent et l'acte reçu par le patient; comme la route d'Athènes à Thèbes, nous a dit Aristote, est la môme que celh* de Thèb^s à Athènes, quoique le sens soit différent (3). Il y a donc identité d'acte, mais bien entendu pas d identité de substance : « Accipit formam sine materia. »

3° Au contraire, après le choc, l'acte du mobile n'est

(1) Cf. t. V, L'objectivité des sens exUrnax.

(2) Il ne s'agit pas ici de la conscience rélWchie, mais directe seulement.

(3) Par unie commun à l'action et à la pussion, il fant donc bien se gardai" d'entemlre mie résultante A*i de\\\ aciioris dilTérenles : ce serait là un énonrie contre-sens et coritre-bon-sens, comme nous l'avons exp'iqaé ((1. 2 f7 et suiv.). Ajouter qne les denx actes sont mi p:ir ressemblance on par détinition, serait en outre retomber dans la tliéorie des images intermédiaires. Cette correction est insuffisante.

plus identiquement le même que celui du moteur; la forme du mobile n'est pas un fragment de la forme du moteur, mais une forme nouvelle qu'a engendrée, pour ainsi dire, leur union. En d'autres termes, le moteur n'a laissé que son empreinte dans le mobile ou ne lui a communiqué qu'un mouwe ment semblable au sien.

Cette théorie générale bien comprise, il est facile de son l'appliquer à la perception des sens, notamment au iwnTia toucher et à la perception des qualités premières : pré- non des sence, étendue, figure, résistance, dureté, etc. Le lecteur, s'il le veut, peut excepter les qualités secondes, telles que les couleurs, les sons, etc. (I).Mais nous nous réservons de montrer ailleurs, que cette exception n'est nullement justifiée par les données scientifiques, comme M. Bergson et plusieurs autres contemporains ont déjà eu le courage de le reconnaître, malgré les préjugés contraires, si tenaces soient-ils (2).

L'objet sensible agit donc sur le sens, comme le moteur sur le mobile, par exemple, nous dit Aristote, comme le cachet sur la cire. Or, si la cire avait conscience, au moment même du contact ou de l'impression, elle percevrait nécessairement l'acte extensif et figuré ou la figure du cachet qui s'imprime en elle et qui l'informe, puisque l'acte du moteur est identique à l'acte reçu dans le mobile. « Unus et idem actus sensibilis et sentientis sed ratione dilTerunt (3).» — « Sensus in actu est sensibile in actu, quia ex utroquefit unum sicutex actu et potentia (4). » Eh ! pourquoi le rôle de la connaissance ne consisterait-il pas à saisir tel quel ce qui

(1) « Il est le seul (le tact) à prendre pied dans l'absolu. » Piat. Insuff. des phil. de l'intuition, p. 72.

(2) (' Les données de nos dilTérents sens sont des qualités des choses, perçues d'abord en elles-niênies, plutôt qu'en nous ». Bergson, Matière et Mém., p. 39, 66, 217, 225, 228. — VJ. notre étude sur VObjectivité, p. \hô-'2'â6.

(3) S, Th., De anima, 1. III, lec. 2.

(4) S. Th., la, q. 55 a. 1, ad 2in. — Arist.. De anima. 1. III, c. 2.

lui est donné? Or quelque chose nous est certainement donné dans le contact, comme le montre l'état de passivité où nous sommes vis à-vis des résistances, des reliefs et des figures, des lumières et des sons, etc.

Mais après le moment du contact ou de l'impression,

cette identité d'acte a cessé, l'action du cachet a disparu,

et la cire n'aurait plus conscience que de \ effet de cette

action, c'esl-à dire de la nouvelle forme subjective

produite en elle pendant l'impression du cachet, si elle

persévère encore.

Exemple Un Butrc exemple va achever de mettre en lumière

des"iwirf- la simplicité et la vérité de cette théorie. Nous l'em-

"d"n-" prunterons aux expériences de physique si connues

/ïM€Hce. g^yg jg woxci de « phénomènes d'influence ».

Deux cordes de violon étant fixées à une certaine distance l'une de l'autre, et tendues de manière à donner exactement la même note, si l'on en fait vibrer une, l'autre entrera spo}danément en vibration, et résonnera à l'unisson, parce que l'onde sonore ayant rencontré sur son passage un coips disposé à la recevoir et capable de vibrer à l'unisson, lui a communiqué son acte et lui a imprimé sa ressemblance (1).

Si, par hasard, cette deuxième corde élait vivante et avait conscience, que devrait-elle percevoir?

1" Avant le passage de i onde sonore, elle n'aurait conscience que de son repos.

2° Pendant {'\m\^n\'è'\on de l'onde sonore, elle aurait conscience de cette action sonore étrangère qui la frappe, qui la pénètre et qui l'anime. Ce serait un acte depercepiion extérieure et objective.

30 j^près le passage de cette onde sonore, elle n'au-

(1) Au lieu de choisir comme exemple les phénomènes ■ d'influence xonoreit, nous aurions pu prendre les phénomènes « de resonnance lumineuse y>, qui leur sont tout à fait comparables, ou bien ceux d'in- Ihience par « rayonnement calorique », p;tr c induction électrique », etc.

rait plus conscience que d'elle-même, et de s.a propre modification vibratoire, si elle persévère en s'alfaiblissant après l'impulsion reçue (1). Ce serait un acte de perception interne et subjective.

Eh bien, ce que nous venons de supposer dans cette son seconde corde de violon, se réalise exactement dans les 'lion libres de Gorti dont l'oreille est pourvue, et (|ui sont deCorii. semblables à une harpe pleine de vie et de couscifnce. Ce> fibres de Gorti vibrent par un simple phénomène d'influence à l'unisson de loute^ les notes et de tous les timbres sonores. De même. les bâtonnets et les cônes (le la tétine, les papilles du tact et les fibres de tous les autres sens vibrent pareillement à l'unisson de tous les phénomènes lumineux, caloriques, etc., qui viennent à les frapper, et nous donnent fidèlement le bis de tous les phénomènes sensibles (2). En sorte que le phénomène interne de l'organe mû est identique au phénomène externe ; c'est toujours un phénomène physique ; il s'y ajoute seulement, sans le dénaturer, le sentiment de la conscience, ou si l'on préfère la double intuition consciente du non moi et du moi, de l'action

(H Les fibres de Corti ne vibivnt guère que pendant le passage de l'onde sonore, comme le prouve l'audition distincte et sans confusion dns triples et des quadruples croches. Au contraire, la rétine peut encore vibrer après le passage de l'onde lumineuse, comme le démontre la pt^rsistance de l'image consécutive, ou bien l'expérience vulgaire d'un tison ardent que l'on agite et qui nous apjiaraît comme un cercle de feu.

Ci) Ettc yijO èv «ùtà xà. ôftota «rpçKjptaTa x«t xjvyKXStç. « Senssu habet in S'' (Iguras molusque similis. » A.rist., De meinnria, c. '2. — (' Videns est tanquam coioratnm quia in vidente est similitudo coloris, unde videns est simile colorato... quia unumquodque organum sensus est siisceptivum speciei sensibilis sine materia...Et non solum videns est t^mquam eoloratum et simile colorato ; sed eliam actns eu jusiibet sensus est unus et idem subjVcto cum actu seri>ibili, sed ratione non est unns. — Unus et idem est actus sensibilis et sentientis, sed ratione differunt. Acius sonalivi vel soni est sonatio, audilivi antem acIus est auditio ; et quod de auditu et sotiodictuui est, eadem ratione se habet in aliis sensibilibus. » S. Th. De anima, 1. 111, lec. 2. — Cf. Arist., Phys.. I. 111. De anima, I. Fil.c. 2,

reçue et de la passion produite en nous, ainsi que toutes les émotions qu'un phénomène f)hysique ne peut manquer d'exciter, [)ar réaclion, dans un être vivant qui le subit avec conscience ; émotions indéfinissables, mais qui se traduisent toujours par la peine ou le pl.iisir, l'attrait ou la répulsion, etc. Double t)ès lors, on conçoit facilement qu'un instrument qui irpanes vibrc à l'unisson du phénomène extérieur, et qui nous externes! BU reproduit le bis, d'une manière pour ainsi dire automatique et passive, puisse être un instrument de perception extérieure et même de perception immédiale ; tandis qu'un organe qui exercerait une activité propre à l'occasion d'une excitation extérieure de natur<; différente, par exemple, une lyre qui résonnerait sous les doigts de l'artisle, et produirait des sons propres fort différents de l'action mécanique qui les excite, — comme l'ont imaginé les inventeurs de l'hypothèse d^'S énergies spéci/îg lies propres à chaque nerf(l), — ne pourrait être un organe de perception extérieure. Serait il vivant et conscient, il ne nous révélerait (|ue des émotions intérieures, signes et étiquettes symboliques des causes inconnues qui les onl provoquées.

Ce qui a trompé les savants dél'enseuis de cette sea trompé couile h \ pothèse, c'cst qtie les nerfs sensibles de nos *avanis. organes, qui vibrent par influence dans le cas de perception normale, peuvent aussi, comme la lyre, vibrer de la seconde manière p,ir réaction. C'est le cas des phosphènes, des lueurs el des images subjectives qui se produisent artificiellement par des excitations mécaniques ou morbides. Notez que dans les deux cas, les nerfs doivent être doués d'i^nergie spécifique^ soit pour vibrer passivement par infiuence, soit pour vibrer

(I) Cf. xunra, p. 93, 7iole 2. Wundt y rpconnaît que la dotcrine des éneiqtfts siiecifiques n'est qu'un écho pliysiolo^'ique du subjectivisme kantitn, tt nullement une interprétation impartiale des faits scientifiques.

activement par réaction. Mais ce dernier cas ne nous montre qu'un jeu anormal, que Ion a tort de confondre avec le jeu naturel et normal de ces merveilleux instruments {\).

Ce double jeu est encore plus manifeste dans lor- Double

jeu

gane visuel, car l'œil humain, semblable à la chambre .le ïœiL noire de nos photographes, peut être à volonté un instrument de réception des images extérieures, ou, en sens contraire, un instrument de projection de ses propres ima^ics. Raison de plus, encore une fois, pour éviter a\ec soin de les confondre. Dans le jeu normal, •celui de la perception objective, le sens ne doit point ' jouer un rôle actif, mais y\nrà\e passif, au moins dans ]a pnMuière phase de la sensation externe.

Ce mécanisme étant bien compris, il devient possible €t même assez facile d'expliquer les diverses énigmes contenues dans le phénomène de la perception sensible.

1° Et d'abord le sentiment d'extériorité que nous ^ *;'.

» Explica-

éproiivons lorsqu'un objet nous frapf>e, s'explique dé- ^ll^J^, sonnais tout naturellement. Si le patient reçoit réelle- '''^• ment en lui-même l'action étrangère de l'agent, il n'est plus étonnant qu'il ait conscience de saisir le non-moi dans le moi. Dès lors, sentant en nous une action qui n'est pas à nous, mais à un agent étranger, il est tout naturel que nous cherchions à la projeter au dehors, dans la direction d'où elle vient, à la remettre pour ainsi dire à sa place, à la distance exacte que l'expérience du tact nous a apprise.

(1) Voila une nouvelle preuve qu'il est au moins dano^ereux de chercher 1 Hxplir.Htion du jeu naturel de nos facultés dans les faits anormaux et patholo.jiques : un même insirunient pouvant être employé de divf-r-os manières, normalement ou à contre-sens, et produire des efîets diirerents.

Téiiiui-

Cette explication si simple et si lumineuse de nos ""liT vieux scolastiqucs a été remise en honneur au Collège ' soiK^ de France par M. Bergson, avec un couraj^e qui n'est pas sans mérite, et malgré l'opposition de ses meilleurs disciples. (vNous saisissons, dit-il, dans notre perception, tout à la fois, un état de noire conscience et une réalité indépendante de nous (1)». Que si au contraire, ajoutei-H, ma conscience, — loin de saisir en moi une action étrangère, — ne pouvait y saisir que le moi et les modificalions du moi, il serait impossible d'expliquer le sentiment que nous éprouvons d'extériorité et de présence du non-moi. Ce serait un vrai « miracle >. comme le dil ironiquement M. Bergson, ou plutôt un contresens et un contre-bon-sens.

Il ne serait pas moins impossible de faire un triage entre toutes nos sensations également subjectives, pour projeter les unes à l'extérieur, tandis que nous refusons de projeter les autres. Et cependant, ce triage nous le faisons à merveille. Ainsi, lorsque je palpe une pointe d'aiguille, j'attribue, non pas au doigt mais à l'aiguille, la ligure pointue, et je me garde bien de lui attribuer la piqûre en creux ou la douleur que j'éprouve. Je reconnais donc entre ces deux phénomènes une différence radicale, comme entre la perception du moi et celle du non-moi : l'un et l'autre sont également donnés par la conscience.

Lne On nous objecte aussitôt les cas d'hallucination et de Von^ folie, où le moi et le non-moi paraissent se confondre et ne pouvoir plus se distinguer Nous aurocis deux ré[>onsos : 1° Ces cas seraient ils des contrefaçons complètes, impossibles à distinguer, — ce que nous n'accordons pas, — la contrefaçon supposerait encore l'original contrefait, bien loin de le supprimer. L'hallucination sup-

(1) Bergson, Matière p.t Mémoire, p. 'lil, 244.

Ihtiluc né.

pose donc la vraie perce|)tion externe, sans laquelle la Première contrefaçon serait impossible. M. Bergson fait aussi la "^i'*"'*'^raOme rt^pliqiie à ceux de nos contemporains qui s'inclinent encore avec un respect idolàtrique devant la formule paradoxale de Tain»* : « la perception est une hallucination vraie. » — Voici ses paroles : « Nous l'avons déjà dit, et nous nf saurions trop le répéter: nos théories (modernes) de la perception sont tout entières viciées par cette idée que si un certain dispositif produit, à un certain moment donné, l'illusion d'une certaine perception, il a toujours pu suffire à produire cette perception même (I). » Mais il faut aller plus loin et nier que l'halluciné ne puisse plus distinguer le moi et le non -moi. Ce sera notre seconde réponse.

2° L'halluciné qui, par exemple, se croit piqué par Deuxième

', ' ' ' ' ' . réponse.

des pointes d'aiguilles, et qui soutire réellement, n'attribuera jamais aux aiguilles, ni à un autre objet, sa propre douleur. En elfet, il ne projette point au dehors sa modification subjective douloureuse. Il ne confond donc nullement le moi avec un non-moi, et les distingue très bien. 11 se croit seulement piqué par des aiguilles réelles, alors (ju'elles sont imaginaires : ce qui est bien dilTérent. 11 est vrai qu'il projette au dehors ses images visuelles hallucinatoires et qu'il est lente de les prendre pour des objet- étrangers. De telles images proviennent, en effet, habituellement d'objets étrangers, et le malfide ne se doute même pas qu'elles puissent provenir de son cerveau ou de sa rétine. La confusion est donc facile au premier abord et excusable Mais si l'halluciné garde son sang-froid, et s'il observe avec calme un phénomène si extraordinaire, il reconnaît bien vile que la contrefaçon est si grossière qu'il est impossible de la confondre avec la perception ordinaire.

1/ Bergson, Matière etMéni., p. 239.

THEOllIE FONDAMENTALE : ACTE ET PUISSANCE

Donc, encore ici, l'halluciné peut distinguer le moi et le non-moi, le phénomène subjectif du phénomène objoclif. Nous éludier-tns bientôt ces deux processus de la perception et de l'hallucination, et nous verrons qu'ils ont des caractères si opposés que, pour les confondre, le philosophe devrait ignorer les premières données de l'observation physiologique.

Pacage ^° ^" sccond Hcu, le fameux passage du subjectif à jMiTf'^ ^'objecUf, qui a été l'écueil le plus redoutable de la philobjeciif. losophie moderne, — à ce point qu'on est convenu de ne plus s'en occuper, tellement il est reconnu chimérique, — n'est plus qu'un pseudo-problème, qui, en effet, ne doit plus se poser, mais pour une tout autre raison : c'est qu'il n'y a pas de passage à franchir.

En fait, comme l'a si bravement aftirmé M. Bergson, au grand scandale de ses contemporains : u En fait, nous nous plaçons d'emblée dans les choses... Notre perception est originairement dans les choses plutôt que dans l'esprit, hors de nous, plutôt qu'en nous (1 j. « Ces paroles, d'apparence hyperbolique, ont un sens très vrai: si l'action étrangère du non moi est vraiment reçue dans le moi, à son tour l'intuition du moi est en elle directement, « d'emblée », et sans avoir à traverser aucune image intermédiaire.

Sans doute la passion, qui est une condition requise pour l'intuition en nous de l'action, est vraiment une image de l'action, et c'est pour cela que les scolastiques lui ont donné le nom si e\\)ressU de species impi^essa. Mais la passion joue ici le rôle de trait d'union entre l'agent et le patient, et non pas celui d'image intermédiaire qui les sépare ; serait-elle l'objet de la connaissance réflexe, elle n'est nullement l'objet de la perception

(1) Bergson, Matière et Mém., p. 244 ; Cf. p. 39-4li.

directe des sens externes, car celle-ci saisit immédiatement l'action elle-même de l'objet présent, par le ppocédé très simple (]ue nous avons expliqué.

Si l'action et la passion ne sont qu'un seul et même Le acte, à deux faces, comme l'endroit et l'envers; et si pvobième^ l'action de l'agent est réellement dans le patient, je dois «pont^u^ saisir immédiatement dans le moi l'action du non-moi, lorsqu'elle me frappe. Il est donc parfaitement inutile de chercher le fameux c pont suspendu » aussi impossible à trouver que la pierre pliilosophale. Il suffit de ne plus séparer ce que la nature a uni : l'action du moteur et la passion du mobile (1). Ainsi s'explique cette croyance invincible, ou plutôt celte évidence invincible qu'en percevant par les sens le monde extérieur, nous percevons autre chose que des idées ou des modifications sensibles du moi, et que nous atteignons directement et immédiatement quelque chose des objets extérieurs eux-mêmes, à savoir leurs actions physiques.

Ici être ai paraître ne font qu'un ; c'est bien le réel lui-même, l'absolu qui est saisi Sans doute, ce réel n'est saisi par chacun de nos sens que par fragments très incomplets, mais cela suffit pour que notre travail spontané ou réfléchi de reconstruction synthétique de l'objet total, à l'aide de tous ces fragments, s'opère sur des données réelles et objectives.

Qu il en soit bien ainsi, et que nous saisissions di- ç.^^^ rectement Vaction physique qui nous frappe, et non pas 'quf'/s" la passion que cette action produit en nos organes, c'est ""non^lf encore l'observation des faits qui va le confirmer. En p«**''°"

(1) Si Descartes, api'ès avoir admis que « l'action et la passion ne sont qu'une seule et même chose », ne tire pas de ce principe des conclusions identiques aux nôtres, c'est qu'après avoir nié l'union substantielle dn corps et de l'âme, il n'a pins reconnu l'action véritable du corps sur l'àme, ni de l'obj-^t senti sur le sujet sentant. Il partit n'admettre qu'une espèce d'harmonie préétablie. — Yoy. LeLt. X, 96. — L'Homme, IV, 761, — etc.

eiïet, rexpérience nous apprend que la passion est toujours limage à l'envers do l'action. Ainsi, par exemple, l'action d'un relief imprimé dans l'organe sensible produit une passion en creux, et l'action d'une ligure convexe, une passion ou empreinte concave, et réciproquement ; l'action lumineuse d'un objet droit pr«)<iiiit une image renrey^sée sur la rétine, etc. En sorte que la passion, étant limage retournée de l'adion, nous feiait tout voira l'envers. GVst donc bien l'action, et non la passion correspondante, qui est l'objet, id qvod, de ^"'«^ la perct-iplion normale ; la passion [species impressa)

passion, n'cst t^i'un moycn {idquo), une condition requise pour l'union immédiate de 1 agent et du patient, et pour la perception de l'action d»* lagent dans le patient (1),

Que si l'on insiste et si Ton nous demande encore pourqiii.i la passion est une condition requise à la perception de l'action, nous répondrons par la grande loi psychologique en vertu de laquelle nous ne prenons conscience du moi que dans son opposition avec le nonmoi et réciproquement. Mais quoique Vagir ne soit perceptible pour nous que dans le pâ/ir, c'est bien l'action qui est perçue dans la passion qui la réfracte, ol où elle se mire comme dans un fidèle miroir, selon la belle ima;:e de S. Thomas (2).

Contre- Tirons maintenant les conséquences de cette profonde

«preuve. t "^

doctrine. Si nous saisissons les corps ou les forces matérielles de la nature par leurs actions, et autant que l'action d'une force peut représenter cette force, — dès lors, nous connaissons non seulement l'existence de ces forces, mais aussi leurs opérations ou manifestations, et nous avons des données siiflisantes pour atteindre par raisonnement et approximations successives, la nature

[\) >»u reste si l'intuition d'une léiilifR quelconque était impossible saiiS une ininge intermétiiaii-e. il niVn faudrait une seconde pour voir la piemière, et ainsi de suite a l'iiifini. Nous voilà au rouet. 1) , q. 94. a. 1. ad 3.

même de leur substance, et pour nous en faire quelque idée, au moins im parlai te. En elTet : telle opération, tel agent ; operari seqiiitur esse.

Tandis que si nous ne percevons ni les substances extérieures (ce que tout le monde accorde), ni leurs opérations, mais uniquement les réactioyis de ualure différente qu'elles provoquent dans les puissances aciives du moi. nous ne pouvon-^ plus atteindre directement que le moi, et nous y voilà renfermés, car tout procédé indirect pour en sortir nous échappe : la vision en Dieu est une chimère, le raisonnement par inlérence, inventé par les Cartésiens, ou l'acte de toute autre facullé spéculative ou pratique, ne seraient fondés que sur des idées innées et des principes subjectifs qu'il nous serait impossible de vérifier en les confrontant avec les réalités extérieures. Désormais les deux séries de nos sensations subjectives et des réalités objectives se déroulent sur deux lignes parallèles, incapables de se rencontrer, même à l'infini. Tous les ponts sont coupés. Le monde n'est plus que la cause inconnue de nos sensations.

3° En troisième lieu, la notioîi vulgaire de la Vérité 3., cesse d'être une énigme indéchiffrable. A la suite du ^",ie"ll''" sens commun, S. Thomas et tous les anciens philoso" ^"^"'^ phes avaient défini la vérité : la ressemblance de la pensre avec son objet, adœquatio rei et intellectus (1). De même qu'un portrait est vrai s'il est conforme à son modèle : d'autant plus vrai qu'il lui ressemble da-

(1) C'est cette définition que certaine néo-scolastiques. par respect pour S. Thomas, appellent « juste «assurément, mais « mallii^ureuseinent JH-te », car « nous sommes amenas, diseiii-ils, à la croire impossil)le. .. la pen-^ée et la cliose étant sans compaiaison possible»..., le simf)le mot de « réaliié-coniiaissance » étant un« antinomie et un non-spns. (Sentroul, Uohjet de la Mêla, selon Kant et selon S. Thomas, p. -JO, -2/1, 34.)

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