‹ Études philosophiques (volume 3)Chapitre 94 sur 118 · ACTE BT ('UI.SSAM:E · texte numérisé non relu

ACTE BT ('UI.SSAM:E

suppose

qu'on

peut

comparer

la

pensée

386 THÉORIE FONDAMIiNTALE : ACTE ET PUISSANCE

vantage ; — et voilà f)ourqiioi le peintre jette si souvent les yeux sur le modèle, en lui comparant tous les détails de sou tableau ; — ainsi l'image «jue je conserve en mon esprit, soit de ma mère, île tel ami ou de la basilique de St Pierre, sera d'autant |)lus vraie que la ressemblance avrcces objets sera plus exacte (1).

Elle Telle est la notion de la vérité universellement ac-

ceptée par tous les hommes sans préjugés. Tous affirment unanimement que le vrai dans la pensée est c(^ qui est conforme avec le réel. Mais cette définition du sens ""réei'^ commun suppose que la coiirrontation de la pensée avec son obj»'t réel est possible, cesl-à-dire que je puis avoir Tintuition non seulement de mon image mentale, mais de lobjel lui-même. Sans doute, il ne «'agit pas de l'intuitiou de l'objet en soi, tel qu'il est dans la synthèse profonde et inexhauslible de son essence, mais lel qu'il est dans ces manifestations physiques que mon image mentale a la prétention de reproduire.

Que si celte comparaison n'est plus possible, comme le souliennent les subjectivistes, si la pensée ou la sensation ne peut plus saisir qu'elle-même, il est clair que l'antique notion de la vérité s'évanouit. Il ne nous serait plus possible de comparer notre pensée qu'avec ellemême : ce qui n'a aucun sens, car la norme de la pensée ne peut être la pensée elle-même, sans une évidente contradiction; — ou bien de comparer ensemble deux pensées, un prédicat et iin attribut (2), pour voir leur conformité logique : ce qui n'a aucune utilité pour juger de leur valeur réelle ou ontologique. Voilà donc le sujet

(1) Lorsque cette ressemblatice est proclamée dans un jugement, la vérité est dite réfléchie ei fomifUe. Mais elle existe déjà matérlHlleinent dans la simple perception, qui coritienl déi<i un jugement implicite. « Et ideo bene invenitiir quod sensus est verus de aliqua le, vel inteil'îctus. cognoscendo qnod qiiid est. Veritas igitur potest e.sse in sensu vel in inteliectn cognosci-nle quod quid est. » S, Thomas, la q. 16, a. 2. — Cf. de Verit., q. I, a. 11.

(2) Cf. Sentroui, ibicL, p. 21.

réel.

pensant bloqué en lui-môme, sans en pouvoir sortir pour saisir le réel et connaître la conformité de sa pensée avec le réel, — à moins d'admettre quelque Deus ex machina, tel que la vision en Dieu des Oiitologistes, l'occasionnalisme de Leibnitz. ou l'harmonif préétablie de Malebranche, systèmes artiticiels et vieillis dont personne ne veut plus aujourd'hui.

Et remarquez que ce n'est pas seulement la vérité La de nos représentations sensibles et conc-rèlos dont la serllunconstalation serait rendue impossible, mais encore la vé- bie''au rite de nos représentations universelles et abstraites. L'universel est, en effet, dans le concret, d'ui\e certaine manière ; c'est là que notre esprit le découvre pour la premièie fois, et là aussi que nous le reconnaissons après l'avoir dt^couvcrt. Le cercle est ré.ilisé dans ce cercle, /'homme dans Pierre ou Paul, et c'est parce que nous reconnaissons le cercle dans c<^ cercle, ou "homme dans cet homme, que nous pouvons affirmer que cette figure est un cercle, que cet individu est un homme. Mais tout ce processus intellectuel suppose l'intuition préalable de la réalité concrète, car si vous supprimez cette intuition, la réalisation de nos idées abstriiites ne pourra plus se constater, et nous ne pourrons plus savoir s'il y a, de fait, des réalités créées conformes à nos idées. Dos lors, à quoi me sert d'avoir des idées innées de cause et d'effet, par exemple, si je ne peux plus constater, ni dans ma conscience, ni dans l'univers, des causes el des effets concrets correspondant à <es notions? A quoi me sert le principe de causalité, si j'ignore s'il y a des réaliti's concrètes auxquelles il serait applicable ? Toute notre métaphysique reste ainsi suspendue en l'air, comme un monde possible, mais peut-être irréel ou fort différent de celui que nous habitons, et sans aucune application légitime au monde a«'luel.

Telle une Géométrie à 4 ou à n dimensions, jeu d'es-

tout.

388 THÉOKIE FONDAMENTALB : ACTE ET PUISSANCE

prit l'h'Liiiiit. mais sans pottéo pialique pour noire planète. Kncore cette Géométrie a-t-elle un critère pour savoir «jnelle n'est pas applicable en ce bas monde, tandis qiKî la mélapbysiqne n'en aurait plus .tucun : impossible pour elle de redescendre jamais du monde des essences au monde des existences ; impossible de rejoindre le réel : tous les ponts sont coupés. ,. . Au contraire, rétablissez la Ihéorie de la perceittion

L inliii- ' ' '

"o" immédiate ou de l'intuition du réel. Aussitôt la notion

du recl

éciairi' de vérité s'éclaire et redevient intelligible. Je [)uis désormais conironter ma pensée avec le réel, et la rendre de plus en plus semblable au réel, soit ma pensée concrète el sensible, soit ma pensée abstraite du concret et devenue universelle. Je puis, en conséquence, appliquer soit à moi-même, so t aux êtres qui m'entourent et à l'univers entier, des notions et des principes dont la vérité nest plus bypothétiqtie. mais catégorique, leur confoi mité au réel ayant été ainsi constatée et contrôlée. En même temps, sous le rayonnement de l antique notion de vérité, désormais reconquise, la philosopbie tout eiilièr- se transfigure. Voici que linlnilion du réel, comme un phare lumineux, l'enveloppe de li base iu-<|U i.u >oiuniet. Elle est :i la base, puisqu'elle lui fournit tout le donné, tons les matériaux de >es cons- Iruciioiis idéales. Elle est au sommet, car c'est encore à riuiuiiioo si-nsible que revient l'esprit, à chacune des étapes de ses ascensions vers la vérité totale, soit pour ju-er de la valeur objeetive de ce qu'elle a bâti, en reprniaut e.onlîict avec le réel, soit pour approfomlir davantage se« idées et ses théories, en les replongeant (ht us le nul ieu réel d'où elles ont surgi, en les regardant de 11 iiveaii ?» la lumière de ce concret dont la profondeur de seii^ e>l inépuisable, suivant l'adage an ique : omne in liriiinuiii i aeffabUe {\ ].

(I) (]f. .irt TDiKjnéitec, Eludes, 19i)7, t. II, p. 43i-485. Notion de la vér té •lai^ la philosophie nouvelle.

La vérité et la beauté d'une philosophie ainsi coustruite éclatent à tous les regards. Le philosophe nest plus le prisonnier errant à l'aventure dans la caverne obscure de Platon ; il est un esprit libre et clairvoyant, contemplant la vérité, sinon directement dans le Soleil divin où elle habite, du moins dans les réalités créées oiî se réfléchissent et se jouent, plus accessibles à ses faibles regards, les innombrables rayons de sa lumière. A ses yeux, les lois de l'être sont perçues dans l'être luimême, et leur portée ontologique est désormais fondée.

En deux mots, toute critériologic sera lataletnrnt un acculée à ce dilemme : uu intuition du réel,ou criticisme fntuUion et agnosticisme kantien. Du reste, les plus clairvoyants Kaniisde nos contemporains en ont déjà fait l'aveu. L'esprit ""^' humain est-il, oui ou non, incapable d'aucune intuition du réel ? « Toute la question est là », déclarait M. Bergson, et il ajoutait : « les doctrines qui ont un fond d'intuition (du réel) échafipent à la critique kantienne, dans la mesure où elles sont intuitives (1). »

Mais ne suffirait-il pas, comme l'ont dit certains néo- Liniuiscolastiques, d'admetire rintuition du t7ioi par la cons- dû'moi cience (2)? Assurément, c'est là une amélioration très notable du Kantisme, qui e^t aussi agnosti()ue pour le dedans que pour le dehors, nos états de conscience étant eux aussi, d'après les Kantistes, défigurés par les formes apriori de l'espace et du temps, ainsi que par les catégories de l'intellect et les idées de la raison pure. Mais, quelque importante que soit cette correction du Kantisme, nous l'estimons gravement insuffisante. La queS'^

(1) Bergson. Bévue de Mêla, p.l de Momie, 1903, p. 33, 35.

(2) « Il ny a qu'une seule (réalité) qui puisse être perçue immédiatement, c'est (celle, des faits de conscience, celle plus spécialement des sensations subies. » — Pour connaflre l'existence du monde on devrait partir « des impressions (sensibles) pour conclure, moyennant le principe de cau-^alité, à l'action et partarit à l'existence des choses extérieures. » (Sentroul, Ibid., p. b7, 38. 47, 20.)

ne suffit pas.

iiioade resterait inconnu.

tion : qu'y a-t-il en dehorsde nous? loin d'êire parla résolue, demeure tout entière, aussi angoissante que jamais.

Le Bien plus, elle devient insoluble, car après avoir ad-

mis cette contre-vérité paradoxale que le monde extérieur nVst pas objet dune intuition mais d'un raisonnement fondé sur le principe de causalité, on s'aperçoit bien vite que ce principe n'est pas applicable à un monde inconnu, oii il n'y a peut-être ni causes ni effets, et que son application, serait-elle légitime, n'en serait pas moins stérile, attendu, comme nous l'avons établi plus haut (1), que l'on ne peut jamais conclure des effets-réactions produits sur nos organes à la nature de la cause purement excitatrice qui les occasionne. L'univers resterait donc la cause inconnue de nos sensations, et notre métaphysique demeurerait une science purement idéale des possibles sans aucune application légitime aux choses extérieures de ce monde, une science inféconde et mutilée ; semblable à un monstre cyclopéen, elle n'aurait plus qu'un œil.

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