PREMIERE PARTIE. — LE CERVEAU ET L AME
d'un même nerf moteur, l'excitation du point le plus éloigné du muscle produira une contraction plus forte que celle du point plus rapproché. De même, pour les nerfs sensibles, l'excitation est d'autant plus vive que son point d'application est plus rapproché de la périphérie et plus éloigné du centre nerveux (1). Il ne s'agit donc nullement ici de conducteurs ni de courants électriques.
L'idée la plus vraisemblable, dirons-nous avec Béclard et la plupart des contemporains, consiste à regarder les nerfs en action comme parcourus par des ondes de mouvements moléculaires ayant une certaine analogie avec les mouvements vibratoires des tiges solides qui transmettent les ondes sonores dans le sens de leur longueur (2). Observons toutefois que, dans une tige de métal que l'on fait vibrer, il n'y a que du mouvement mécanique et passif qui s'affaiblit à mesure qu'il se transmet, tandis que, dans un nerf sensible, il y a un mouvement de réaction propre à l'organe qui s'augmente — nous venons de le dire — à mesure qu'il éveille sur son parcours un plus grand nombre d'éléments nerveux.
Des mouvements vibratoires.
Ce singulier phénomène du courant nerveux, qui, en se transmettant, fait houle de neige — c'est le mot du D' Luys — nous inclinerait à penser que le nerf ne joue pas seulement le rôle de simple conducteur, comme on le répète si souvent, mais qu'il a une activité et une sensibilité propres, quoique dérivées du centre nerveux, dont il n'est que le prolongement.
Les nerfs ne sont pas
de simples conducteurs.
(1) Béclard, P/ti/sio/og/e, 4884, tome II. p. iOO.
(2) Reste à savoir, bien eiilondu, comment ce courant nerveux devient senti lorsqu'il se produit dans un organe animé et conscient. C'est ce que nous étudierons un peu plus loin.
32 F.TUDB3 PHILOSOPHIQUES
Jusqu'à ces derniers temps, il était admis, àpeu près sans conteste, en physiologie, que le privilège de sentir était réservé aux cellules des centres nerveux, à l'exclusion de tous les autres éléments nerveux, tels que les cylindres-axes des nerfs, lesquels ne feraient que recevoir l'ébranlement extérieur et le transmettre à ces cellules centrales, seules capables de le transformer en sensation et en réaction motrices. Cependant ce n'est là qu'un «dogme sans preuve )», comme l'appelle un de ses i)artisans, M. Pichet. Il n'est rienmoins que démontré. « Peut-être, un jour — suivant l'aveu du même auteur — sera-t-on étonné de notre persistance unanime à adopter sans preuve une idée fausse (1) ».
Eh ! pourquoi refuserait-on au nerf (au moins dans ses parties périphériques) le pouvoir de sentir que l'on attribue si exclusivement aux cellules centrales de la substance grise ? Les nerfs ne sont-ils pas eux-mêmes composés aussi de substance grisée Pendant longtemps on les a crus uniquement constitués parla substance blanche. Mais aujourd'hui, après les beaux travaux du D"" Luys, on sait que les fibrilles nerveuses sont grises dans leur partie centrale, comme les cellules d'où elles proviennent et dont elles ne sont, pour ainsi dire, que le rayonnement ; et c'est uniquement la couleur de la substance grasse, la myéline, dont elles sont enveloppées, qui leur donne l'aspect d'une substance blanche (2). Cette révélation nous explique désormais comment des cellules grises peuvent être reliées et mises en communication par les fibres blanches.
Vous réservez aussi la sensibilité aux cellules nerveuses. Mais les nerfs ne sont-ils pas eux-mêmes de véritables cellules ? Depuis les découvertes de M. Ran-
(1) Bichet, Physiologie des muscles et des nerfs, pp. 525, 667.
(2) Voy. Luys, Le cerveau, p. 22.