‹ Études philosophiques (volume 4)Chapitre 21 sur 84 · PREMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET L'aME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET L'aME

vier, il est désormais « bien établi, nous dit M. Ricbet, que le nerf doit être considéré comme formé par une série de cellules placées les unes à la suite des autres (1) ». On sait encore que les terminaisons de ces nerfs dans les organes des cinq sens externes (rétine, fibres de Gorti, papilles du tact, etc.) sont de véritables cellules disposées en forme de membranes spéciales, dont la sensibilité est bien supérieure à celles de toutes les autres parties du système nerveux. Ainsi, par exemple^ une brûlure superficielle à la main cause beaucoup plus de douleur que la cautérisation d'un nerf, fùt-il même très important.

Les expériences physiologiques seront-elles du preuves moins plus favorables à la thèse du nerf purement mènuil.j conducteur ? Pas davantage ; au contraire, elles nous montrent :

1° Que les centres nerveux de la substance grise ne sentent pas lorsqu'ils sont directement excités (2) ;

2° Qu'ils ne sentent pas davantage lorsqu'on les excite par le nerf moteur qui y aboutit^, alors même que l'on approcherait l'excitation très près des centres, sur la racine nerveuse (3). On avait cru pouvoir répondre à ce fait en supposant que le nerf moteur était exclusivement centrifuge, et qu'il ne conduisait pas l'excitation au centre nerveux. Mais aujourd'hui, surtout après les expériences des greffes animales qui permettent de renverser le sens des nerfs, on est obligé de reconnaître qu'ils sont indifférents à la direction de Tex-

(4) Si l'on compare le nerf à une cellule typique, la gaîne de Schwann est l'enveloppe cellulaire ; le noyau placé en dedans de la gaîne de Schwann et baigné dans une petite quantité de protoplasma, représente le noyau de la cellule ; la myéline et le cylindre-axe forment une substance accessoire qui serait surajoutée à la cellule. — (Voy. Richet, Physiologie des muscles...., p. 527.)

(2) Béclard, Physiologie, II, p. 580.

(3) Béclard, Physiologie, II, p. 412. — Cl. Bernard, Leçons sur la physiologie.... I, p. '26, Cg. 3.

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citation et qu'ils peuvent la transmettre également dans les deux sens (1) ;

8° (ju'un nerf moteur mis en communication avec un centre de sensibilité ne devient pas sensible pour cela, ce quidevrait avoir lieu dansl'hypothèsequenous critiquons. Ainsi, depuis Claude Bernard, on a souvent grelle le nerf hypoglosse qui est moteur, sur le lingual qui est sensible, et l'excitation de l'hypoglosse transmise au centre de sensibilité par le lingual, n'y produit aucune sensation (2) ;

4" Pour qu'ily ait sensation, il faut donc qu'un nerf sensible soit directement afïecté. Mais, ce qui est encore plus significatif, c'est que le degré de la sensation produite, de la douleur, par exemple, bien loin d'être proportionnel au degvé d'excitation qui serait transmise au centre, est en proportion avec retendue et la délicatesse de la surface du nerf affectée par cette excitation. Il est donc bien plus vraisemblable d'attribuer la sensibilité au nerf lui-même qu'au centre nerveux;

5° Enfin, au témoignage de Béclard (3), l'analyse expérimentale serait parvenue à démêler et à séparer au sein du nerf la fonction conductrice de la fonction sensible. Il paraîtrait qu'on peut abolir l'excitabilité du nerf (par cautérisation ou bien par épuisement), en laissant survivre sa conductibilité. Le nerf n'est donc pas purement conducteur, il est encore sensible. Deux Voilà ce nous semble des phénomènes difficilement lion», conciliables avec l'hypothèse de nos adversaires. Ex-

(1) Cf. p. Bert, Anatomie et physiologie animales, p. '240. — Béclard, Physiolo'iie, II, p. 410. La queue du rat, greffée par le petit bout sur le dos (le ranimai, et reprenant ses fonctions en sens inverse, est l'exemple classique.

(2) Béclard, Physiologie, II, p. -WJ. — Claude Bernard, Rapport sur les progrès de la physiologie, p. 32.

(3) Béclard, Physiologie, 1884, II, p. 400.

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aminons maintenant les faits qu'ils nous opposent On peut les ramener à deux :

1 L'illusion de l'amputé qui ne localise point sa douleur dans la partie des nerfs qui lui reste, mais dans celle qu'il a perdue avec le membre. Cette erreur prouve assurément que c'est le cerveau qui compare et qui juge d'où viennent les sensations, et que certaines habitudes de juger deviennent à la longue des associations d'images difficiles à modifier. Mais elle ne prouve nullement que ce soit le cerveau qui soutïre, à la place des nerfs. Autre chose pour un membre, est de soufi"rir, autre chose déjuger de sa propre ligure et de la position précise qu'il occupe relativement au.s. autres membres. Cette appréciation synthétique ne saurait se faire que par le concours de plusieurs sens et dans un organe centralisateur, tel que le.se/i5orz /'//< commune dont nous étudierons bientôt la fonction L'erreur de l'amputé ne consiste donc pas à sentir sa douleur à l'extrémité des nerfs, mais à imaginer que ces extrémités nerveuses sont toujours à la mêmeplace qu'autrefois.

2° On nous objecte, en second lieu, que la section des nerfs détruit leur sensibilité, en les séparant des centres : ils n'ont donc pas de sensibilité propre. Nous répondrons tout d'abord que le fait allégué n'est pas complètement exact. Au contraire, selon l'enseignement formel de Claude Bernard, « on peut reconnaître que ces propriétés spécifiques persistent encore quelque temps dans le nerf, après qu'on en a opéré la section (1) >. Pour le nerf moteur la chose est manifeste. Il est vrai qu'il ne se meut plus sous l'empire de la volonté, mais il se meut encore sous l'influence de provocations étrangères, telles que le pincement ; il est

(H Claude Bernard, Leçons sur la physiologie... du stistème neneux, I, p.' 117.

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donc encore sensible. Quant au nerf de sensibilité, il continue à vivre, mais il est iinpossild»* de savoir s'il continue à sentir d'une manière inconsciente, puisque vous l'avez séparé à la fois des centres de conscience et des centres moteurs qui pouvaient seuls nous révéler sa sensibilité (1), Si nous accordons qu'il aperdu toute sensibilité, même inconsciente, cela prouvera sans doute que l'intégrité du nerf et son union avec les centres sont nécessaires à sa fonction, et nullement que les centres sont le siège exclusif de la sensation. La sensibilité du nerf, pour être dérivée du centre et dépendante de lui comme de sa source, n'en serait pas moins réelle. La section du nerf sensible ne prouve donc rien contre nous ; et celle du nerf moteur se retourne manifestement contre nos adversaires. Prtjueé Ce n'est donc pas l'expérience seule qui a porté nos «.pMque. savants a considérer les nerts comme de simples appareils de transmission ; et alors serions-nous bien téméraires de soupçonner quelque préjugé philosophique de les avoir guidés, peut-être à leur insu ? Ne serait-ce pas la fameuse conception cartésienne qui, après avoir logé l'âme sensible dans quelque bureau central de l'encéphale, neleura montré partout ailleurs que des fils télégraphiques et des organes de transmission?

S'ils avaient connu la théorie delà philosophie traditionnelle, qui place l'âme dans le corps tout entier,

(1) n est bon de noter que dans des cas très nombreux, mais encore mal définis, les nerfs sensibles et même les nerfs moteurs, après leur section complète et leur séparation des centres, donnent des signes de douleur et par conséquent de sensibilité consciente. On explique ces cas embarrassants en supposant que ces nerfs communiquent indirectement avec des centres nerveux, par des anastomoses ou connexions avec d'autres nerfs sensibles venus de la périphérie. De là le nom de sensibilité récurrente. Claude Bernard a constaté le premier la sensibilité récurrente de nerfs moteurs (le facial cl l'hypoglosse) ; A. Ricliet, celle d'un ncif sensible (le ntcdiau).

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