i ÉTl'UKS FUlLiJsOl'UlOUES
(Jii sait ([lie tout agent toxique finit par donner la mort, lorsqu'il a i)U s'insinuer avec le sang dans tous les tissus de l'organisme et généraliser ainsi ses effets destructeurs. Cependant il peut atteindre ce but par une marche ditrérente. Chaque poison a un tissu de prédilection qu'il commence par attaquer et détruire, tout en respectant les autres; ce n'est qu'après cette destruction préalable qu'il envahit le reste de l'organisme par l'intermédiaire du sang.
Tel poison, par exemple l'oxyde de carbone, agira d'abord sur les globules rouges du sang et les détiuira en se combinant avec l'hémoglobine qui est la partie essentielle du globule sanguin.
Tel autre attaquera immédiatement la substance des muscles, détruira leur contractilité et amènera la paralysie du muscle principal : le cœur. On les appelle des poisons musculaires ou poisons du cœur. Tels sont le sulfo-cyanure de potassium, la vératrine, l'aconitine, la digitaline, etc.
Les autres, et ce sont les plus nombreux, agissent directement sur quelque partie du système nerveux qui est le tissu le plus délicat et le plus facile à pervertir de tout l'organisme ; on les appellejaoisons nerveux. On peut les subdiviser en paralyseurs et en anesthésiques. Nous croyons inutile de parler des convulsivanis et des hyperesthésiques.
Poisons 1° hQ?, poisons paralyseurs sont ceux qui détruisent »ms." les nerfs moteurs de la vie nutritive ou ceux de la vie sensible. Ainsi l'atropine, la conicine paralysent les nerfs de l'estomac, des intestins, du cœur, des glandes salivaires, et des autres organes de la nutrition. Le curare paralyse les nerfs excito-moteurs tout en laissant intacts les nerfs sensitifs. C'est un des poisons dont les effets ont été le mieux étudiés et qui a permis à Cl. Bernard de confirmer expérimentalement
IMtEMlÈKK PARTIE. — LR CRRVEAU ET LAME o3
la distinction des nerfs sensibles et des nerfs moteurs. Ces expériences si intéressantes sont devenues classiques. En introduisant un fragment de curare sous la peau du dos d'ane grenouille, on l'empoisonne, après avoir eu soin de préserver du poison les parties postérieures, à l'aide d'une forte ligature qui les sépare des parties antérieures. Celles-ci étant complètement curarisées, on les excite vivement mais elles ne répondent pas, leurs nerfs moteurs étant paralysés par le poison ; cependant la grenouille a senti l'excitation puisque les parties postérieures y répondent par des mouvements : ce qui démontre que les nerfs sensibles ont conduit l'impression aux centres nerveux et qu'ils ne sont nullement paralysés par le poison. Donc, les membres antérieurs sentent, mais ne peuvent se mouvoir sous l'influence du curare.
D'autres poisons paralyseurs ont une action restreinte et circonscrite aux nerfs moteurs de telle ou telle partie de l'axe cérébro-spinal, v. g., à la moelle épinière, au bulbe rachidien , d'où les noms de poisons médullaires, poisons bulbaires, etc., qu'on leur adonnés.
2" Les poisons de la sensibilité ou anesthésiqnes, l°ll°!^l auxquels on donne parfois le titre un peu trop pré- ^'i"«*tentieux de poisons de Vinielligence ou psychiques^ sont devenus d'un usage bien fréquent en cliirurgie et on médecine, parce qu'ils ont iiour principal elfet de calmer et même de suspendre complètement la douleur.
L'éther sulfurique et surtout le chloroforme sont les véritables types de ces poisons. Lorsqu'ils ont été respires pendant quelques minutes, ils agissent d'abord comme excitants du système nerveux ; ils provoquent des mouvements désordonnés, une certaine
")i i;ruiii:s i'iiiLusoiMiujri;s
loijuaciti', puis une ivresse suivie de rfives ordinairement gais et agréables.
Ensuite vient la période anesthé.si(ine (jui paraît suivre la marche suivante (1) : l"af}aii>lisseinent progressif de la conscience sensible et de la douleur. Cependant le patient peut encore voir et entendre ce qui se passe autour de lui. 2° Le malade cesse devoir et d'entendre; c'est-à-dire qu'il perd complètement l'usage des sens externes, mais le sens du toucher disparaît le dernier. Aussi, lorsqu'on commence un peu trop tôt l'opération chirurgicale, elle provoque des mouvements involontaires inconscients. Au réveil, le patient se rappelle d'avoir senti le contact de l'instrument qui traversait sa chair, sans aucune douleur. 3° Les mouvements inconscients cessent à leur tour ; du moins ceux de la vie de relation, car les mouvements de la vie nutritive (du cœur, du poumon, etc.) continuent encore. 4° Enfin si l'on avait l'imprudence de prolonger trop longtemps l'éthérisation, on verrait se ralentir et se suspendre sans retour ces mouvements essentiels de la vie nutritive, et le sommeil aurait fait place à la mort ; ce qui malheureusement est arrivé plus d'une fois par l'inexpérience des opérateurs (2).
Il sembleraitdonc que le poison anesthésique, lorsqu'il est respiré, paralyse le cerveau avant la moelle et les organes périphériques, et que dans le cerveau il attaque d'abord les centres nerveux de la substance grise. De plus, il est très probable que le poison agit surles cellules nerveuses en attaquant leur protoplasma et en paralysant leurs facultés nutritives. Il agirait
(1) Voy. Bouisson, Traité de la méthode anesthésique.
(2) On doit arrêter les inhalntioiis othérées dès que la conjonctive oculaire a perdu sa sensibilité réilexe, et ne répond plus par un clignement à l'attouchement du globe de l'œil.
PIIEMIEKE PAKTIK. — LE CERVEAU El LAME OO
donc sur la vie végétative avant d'agir sur la vie sensible, et voilà pourquoi l'éthérisation peut paralyser les muscles ou bien tuer les végétaux, tels que la sensit\\e.l\es[SL\)pa.vemment\e poisonchi protoplasma{i) ; et c'est pour cette raison qu'il peut paralyser non seulement le cerveau, mais encore les organes périphériques et les nerfs qui sont composés — nousl'avons vu — de cellules nerveuses et renferment du protoplasma. 11 suffit de l'appliquer directement sur le nerf ou sur les extrémités nerveuses que l'on veut insensibiliser : on obtient ainsi une anesthésie locale sans paralyser le cerveau.
Il reste donc bien établi que le cerveau a ses poisons, comme les autres parties du système nerveux, et comme tous les autres organes ont les leurs ; en un mot qu'il est soumis à toutes les conditions biologiques communes aux organismes vivants.
Tels sont, en abrégé, les conditions matérielles de conla pensée, ses organes naturels et leurs fonctions physiologiques, à travers l'échelle des êtres sensibles, et principalement chez les animaux supérieurs et chez l'homme.
Ces considérations, quelque rapides qu'elles soient, suffiront pour nous donner une idée générale des phénomènes nerveux et cérébraux, encore si obscurs sur plus d'un point, et toujours si mystérieux, qui accompagnent le travail de la pensée humaine, et que le philosophe ne saurait ignorer lorsqu'il entreprend de disserter sur la nature de cette pensée.
Désormais, lorsque nous nous poserons la redoutable question : est-ce le cerveau qui pense et qui sent ? nous
(1) Voy. Richet, Physiologie, p. 12. — Cl. Bernard, Leçons sur les anesthésies, 1875, p. 155.
56 KIL'OKS l'IllLOSOIMIIOCES
nous souviendrons que ce mot de cerveau do'iièlvo ici entendu dans un sens très large et nullement exclusif des autres parties du système nerveux.
Hâtons-nous maintenant d'aborder cette question sur le terrain piiilosophique. (Jherclious à comprendre les relations qu'un organe matériel, constitué comme nous venons de le décrire, pourrait avoir avec lapensée ;commentlapenséepourraitètreprcduite par le cerveau. Essayons de découvrir, à la lumière de notre raison et de notre conscience, une théorie philosophique qui, loin de contredire les phénomènes scientifiques que nous venons d'exposer, n'en soit que l'interprétation la plus naturelle et la plus sincère.
Spiritualisme et Matérialisme. — Préliminaires.
C'est beaucoup assurément de connaître Tanatomie O" p"'* et la physiologie du cerveau : mais ce ne serait pas as- q"'-»''»'"sez, si nous n'arrivions à comprendre le rôle qu'il doit jouer dans la production des phénomènes psychologiques.
Est-ce la matière cérébrale, en tant que matière, qui pense ? ou bien faut-il admettre qu'elle est animée d'un principe de vie supérieur qui pense en elle et par elle ?
En d'autres termes faut-il attribuer à l'organe matériel le rôle du musicien ou bien celui d'un simple instrument dans le merveilleux concert du sens et de l'intelligence ?
Avant de rechercher la solution de ce mystérieux problème, nous pourrions nous prévaloir des vérités acquises et démontrées dans nos précédentes études. C'est ainsi qu'au V« livre d'Euclide, on suppose admis tout ce qui a été prouvé dans les livres précédents.
En conséquence nous pourrions partir du grand principe déjà démontré de la dualité de Vêtre. Tout être matériel, organique ou inorganique, est composé de Matière et de Forme, c'est-à-dire d'un élément d'où découlent l'étendue et la multiplicité des parties, et d'un élément d'où proviennent leur unité et leur activité. C'est un élément actif et simple qui donne à la molécule chimique sa structure atomique et ses propriétés essentielles ; c'est lui qui anime la cellule vivante, organise et meut la plante et l'animal. En sorte que, suivant la belle parole de Claude Bernard, « la matière
ÉTUDES FBILOSOPHIOCES
n'engendre pas les phénomènes qu'elle manifeste ; elle n'est que leur substratum (1) >.
Nous pourrions en conclure immédiatement, que le cerveau, comme tous les autres organes d'un même individu, doit être animé d'un principe actif et simple que nous avons déjà appelé sa Forme ou âme végétative. Sans doute, ce principe simple n'est pas encore une âme spirituelle, c'est-à-dire indépendante et séparable de l'organe, et nous demeurerions en plein matérialisme, tant que nous n'aurions pas démontré que lame humaine a des opérations propres, etqu'elle peut agir et subsister sans la matière. Cependant on nous accordera facilement (jue cette démonstration serait ainsi bien abrégée, et que nous nous trouverions avoir déjà fait la moitié du chemin.
Eh bien ! nous ne ])roliterons pas de notre avantage et de notre droit. L'ordre psychologique dans lequel nous entrons est assez riche de faits, pour suffire à démontrer une fois de plus aux matérialistes, l'existence de ce principe simple que nous ont révélé les phénomènes biologiques et même ceux de l'ordre physicochimique. Nous n'invoquerons nos démonstrations antérieures que pour confirmer les nouvelles et faire jaillir de la concordance de ces démonstrations multiples, dans toute la hiérarchie des êtres, les vives lumières qu'apporte avec elle l'harmonie d'une vaste synthèse.
maténalitle.
Pour trancher le débat, et juger si l'organe matériel du cerveau suffit à explicjuer la pensée, les matérialistes ont une méthode vraiment étonnante par sa simplicité.
Voici étendu sur la table de vivisection un lapin vi-
(1) Ciatide Bernard. La science expérimentale, p. Vd'â ; et P lajsiologie générale, p. 155,
n!l'.Mli:HE HARTIK. — LE CERVKAU ET L'aME 0*J
vaut, ou quelque autre animal, chien, chat, pigeon, cochon d'inde, etc.. L'opérateur lui enlève la glande hépatique, pancréatique on mammaire ; aussitôt l'animal perd la faculté de sécréter le lait, la pancréatine ou la bile ; et l'on en conclut que ces diverses sécrétions sont les fonctions des glandes correspondantes.
De même, si l'on extirpe le cerveau du malheureux lapin, cet animal, qui tout à l'heure était doué de sensibilité et de quelque « intelligence », cesse aussitôt de sentir et de. penser. Donc, se hâtent-ils de conclure triomphants, lapensée était bien la fonction de la glande cérébrale.
Bien plus, si l'on a expérimenté sur un pigeon, on peut ajouter une contre-épreuve. Les lobes cérébraux lui ayant été enlevés, l'animal perd jusqu'à la faculté de chercher sa nourriture, mais si l'on prend soin de la lui ingurgiter chaque jour, il peut survivre ; et après quelques mois d'infirmerie, l'on voit le cerveau se régénérer avec ses éléments constitutifs. A mesure que s'accomplit cette réintégration, on constate que l'animal reprend progressivement l'usage de ses sens, de ses instincts et de son « intelligence » (1). La preuve et la contre-épreuve sont donc complètes : la pensée est bien la fonction du cerveau.
Cette argumentation des matérialistes demeure au fond toujours la même, alors que leurs expériences physiologiques varient et revêtent l'appareil scientifique le plus merveilleux et le plus éblouissant. Disons mieux : le mirage de l'appareil scientifique est indispensable pour masquer, aux yeux du vulgaire, l'équivoque et l'insuffisance de cette pauvre argumentation.
Cependant, au point de vue purement logique, un auteur récent a essayé de la justifier et de nous mon-
(1) Cf. Claude Bernard, La science expérimentale, p. 397.
Elle
confooil cause ec conditions.
trer qu'elle a pour base « le principe directeur de l'esprit humain sur lequel est fondé la science tout entière, celui du déterminisme >.
Laissons-lui la parole; il va nous exposer lui-même quelles sont les règles de sa méthodeetlamanière dont il les applique.
«Les règles de la méthode sont au nombre de trois. Première règle: Positacausaponitnreff'ectus;\a.csiUse étant posée, l'effet est posé. — Sous une autre forme, cette règle peuts'énoncei' a.'ms[ : Redintegrata causa, redintegratur effectus: la cause étant rétablie, l'elfet est rétabli.
« Deuxième règle : Sublafa causa, tolliiur effectus, la cause étant supprimée, l'elfet est supprimé.
« Troisième règle : Variante causa, variatur effectus, la cause variant, l'elfet est varié.
« Les procédés opératoires sont les suivants : A) Ablation ou section d'un organe : sublata causa. On observe quelle est la fonction suppri niée. Bj Lésion d'un organe : variante causa. On observe quelles perturbations sont produites danslesfonctions.Lorsquelaguérison de la lésion se fait, au variante causa s'ajoute lere(iz/i^^^r(7^aca?<s«ourétablissementdelafonction: c'est une contre-épreuve. Lorsque la mort suit la lésion, au variante causa s'ajoute le sublata causa, ou suppression de la cause et de la fonction : c'est une contre-épreuve > (1).
On le voit, notre auteur ne dédaigne pas de parler le vieux latin de la scolastique. Et s'il parle notre langue, c'est assurément pour que nous puissions mieux nous entendre. Eh bien 1 puisqu'il la parle si savamment, notre auteur ne doit pas ignorer que, dans la langue scolastique, il y a cause et cause, comme ily a
(1) Fenière, La vie et l'âme, p. 184.
PK1:MIÈKK I'AKTIE. — LK CKRVKAU liT L'AMt; (U
fagot et fagot dans la langue de Molière. En ell'et il y a bien des manières de causer une chose ou de coopérer à sa production.
On y distingue la causa materialis et la causa formalis : la causa efficiens principalis et la causa instrumenialis, la causa totalis et partialis... que sais-je enlin ? voire même la causa sine qua non ou simple condition.
Nous n'aurions pas le temps d'expliquer ici toutes ces choses; ceseraitd'ailleurstoutàfaitsuperflu.Deux exemples en français suliiront à fairetoucher du doigt l'équivoque où se retranche l'adversaire.
Voici un rayon de soleil qui vient éclairer ma chambre. Les contrevents sont fermés, mais il s'introduit par une ouverture artificielle que j'y ai pratiquée. Ce trou étant supposé, la lumière éclaire ma chambre : posita causa, ponitur e/fectus. Ce trou étant bouché, la lumière a cessé: ahlata causa, tollitur effectus. Je le rétablis et la lumière reparaît : redintegrata causa, redintegratur effectus. Enfin je varie à volonté ses dimensions, et l'effet lumineux varie proportionnellement : variante causa, tariatur effectus. La preuve et la contre-épreuve sont donc bien faites, vous pouvez dire que le trou du volet est cause de la lumière de ma chambre.
Mais quelle espèce de cause, s'il vous plaît?
Le volet n'est pas cause efliciente de la lumière, pas même cause instrumentale ; c'est à peine si l'on peut lui donner le nom de cause dans un degré infime: c'est une condition indispensable au phénomène : cat<5a sine qua non.
Autre exemple. Le pinceau et ses qualités maté- ' rielles sont nécessaires au peintre pour produire son tableau ; la chaleur et ses divers degrés d'intensité sont indispensables pour Téclosion d'un œufetl'évo-
blUDES PUILU^0HH1QUKS
Son losufBsaoce.
lution de l'embryon Vous pouvez appliquei" ici tous vos axiomes : Posita causa, ponituv efJhU vs ', sublata causa, tollitur effcctus: rnriante causa, variatur effectus. Le pinceau est donc cause du chef-d'œuvre, et la chaleur est cause de la vie (1). Mais que ces causes sont insuffisantes et secondaires ! Ce ne sont que des causes instrumentales qui, loin de dispenser des causes véritables, des causes efficientes, les présupposent et les exigent impérieusement.
Et comment savons-nous que le trou du volet n'est pas la vraie cause de la lumière, que la chaleur n'est pas cause adéquate de la vie, ni le pinceau celle du tableau ? C'est ici que les trois régies se trouvent insuffisantes. Elles nous ont lait connaître, pour ainsi dire en bloc, un ensemble de conditions dont la réunion est requise pour la production d'un effet donné, mais leur utilité s'arrête là. Il leur est impossible de nous apprendre la part qui revient à chacun de ces éléments producteurs dans l'efficacité totale. Elles nous montrent par exemple que l'artiste et le pinceau sont nécessaires l'un et l'autre à la production du tableau, sans nous révéler la manière si ditlerente dont ils concourent au chef-d'œuvre. Ici, ce n'est plus affaire de l'expérience seule, mais du raisonnement. Je compare la nature des prétendues causes avec la nature de l'effet produit, et je découvre une telle disproportion entre la fente du volet et la lumière produite, entre la chaleur et la vie, entre le pinceau et l'œuvre d'art, que je conclus hardiment qu'il n'est pas possible que ces causes soient les seules ni les principales. Et pour tirer avec certitude une telle conclusion, je n'ai nul besoin de connaître à fond les essences des
(11 '< Vorum causa qiiidem a<ljuvans quodammodo est (ignis), at certe non Minpiiciter causa, sed talis potius estaaima ». (Aiistote, De anima. LU, c.'i,^%
PREMIÈRE PARTlli. — LE CERVEAU ET L'AME '33
choses ; de connaître d'ane manière adéquate l'essence delà lumière, delà chaleur, de la vie, ou d'une œuvre d'art. Non. Il me suffit de constater que certains caractères bien connus des elFets en question sont inconapatibles ou disproportionnés avec leurs prétendues causes.
Enfin c'est par une analyse encore plus délicate et plus profonde, aidée par un raisonnement encore plus pénétrant et plus subtil, que l'œil intérieur du naturaliste et du philosophe finit par démonter, pièce par pièce, tout le mystérieux mécanisme d'un phénomène, et par assigner à chacun de ses rouages le degré d'influence et l'espèce de causalité qui lui reviennent dan ■ la production totale de l'efl'et.
On voit clairement que le problème du « cerveau cause de la pensée >, est un peu moins simple que ne supposent les matérialistes. La suite démontrera qu'il est d'une complexité bien plus grande encore, et qu'on ne saurait l'approfondir, encore moins le résoudre par les procédés sommaires et la méthode grossière que nous venons de critiquer (1).
Ayant donc concédé aux matérialistes que le cerveau est d'une certaine manière cause de la pensée, la question qui nous divise, loin d'être résolue, n'a pas encore fait le premier pas. Il nous reste à préciser scientifiquement de quelle manière le cerveau concourt à la production de la pensée. Est-il cause instrumentale, cause matérielle, cause efficiente ? Ne serait-il qu'une simple condition ?
Autant de questions très complexes qu'il nous faut essayer de résoudre ; et, pour y procéder avec ordre
(1) Notons avec Cl. Bernard une autre insuffisance de la méthode dite de Tablation de Torgane. Souvent, « on ne peut enlever les organes, parce que les désordres que l'on produirait seraient tels, qu'il deviendrait impossible de démêler ce qui appartient au procédé opératoire ou à l'organe lui-iucuie » (Gl. Ucrnard, Physiologie du syst. nerveux, p. 18).
6i ÉTUDES PllILOSOFUigUKS
et méthode, nous devons tout d'abord subdiviser le problème en ses parties logiques, pour en simplifiei l'analyse et en faciliter l'étude.
Elle Avant de rechercher si le cerveau sulfiL à produire les sens la pensée, il importe souverainement de nous rapperaiioa. 1er (^l'il y a pcnséc et pensée, comme il y a fagot et fagot. Sous ce même nom les modernes confondent généralement deux ordres de phénomènes très différents, que l'examen de conscience le plus élémentaire suffit à découvrir et à distinguer : \3i sensation eiïidée pure. L'objet de la sensation est visible, tangible, matériel, extensif et contingent. L'oJjjet de la raison pure, la vérité abstraite, est invisible, insensible, immatérielle, inétendue et nécessaire.
Le fait sensible et son idée abstraite nous apparaissent, au premier coup d'œil, comme des éléments absolument dissemblables et irréductibles. L'idée de brûlure n'est pas une brûlure. Il n'y a pas entre elles une simple différence de degré, mais de nature (1).
Aussi nous semble-t-il qu'un des plus grands torts de la philosophie cartésienne, ajoutons l'un de ses plus grands dangers, a été de confondre, sous le nom de pensée, des phénomènes si opposés. Qu'est-il arrivé de cette confusion ? c'est que, tandis que les philosophes cartésiens proclamaient la spiritualité de toutes nos pensées, et faisaient de ce principe équivoque le dogme fondamental de leur spiritualisme outré, les
(1) « Cest toute autre chose d'être sensible et d'être pensant, parce que sentir et penser sont des choses très différentes ». — Ai^rOririyS) "vp eîvat y.ot.1 âoÇ«(TTj7.w 'izipov, tmtp xai tô atcGâvcg-Gai r&O So?i>£iv. (Aristole, De anima, I. II, c. 2, § lO). — « Axistote n'a jamais varié sur ce point, comme pourraient le faire croire les accusations de sensualisme dont il a été l'objet « (Note de B. S.-Hilaire). — Cfr. les Dernières analytiques, I. II. c. 19.