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savants de leur côté, n'ayant pas de peine à démontrer que certaines espèces de nos pensées étaient organiques, matérielles, dans un certain sens, se hâtaient de conclure qu^elles le sont toutes pareillement ; et le matérialisme triomphant devenait la religion officielle de la science moderne.
Les deux partis ennemis vivent encore de ce malentendu, retranchés chacun dans leur camp et se croyant à jamais irréconciliables. Si bien que quiconque oserait assumer le rôle de conciliateur risquerait fort d'être écondûit, comme S. Paul le fut de l'aréopage athénien, sans avoir été même entendu: « Quidam irridebant, quidam vero dixerunt; audiemus te de hoc iterum (1) ».
Nous osons croire cependant que cette réconciliation ou cette entente avec un bon nombre de matérialistes n'est nullement impossible. Peut-être seraitelle déjà faite ou bien près de se faire, si, au lieu de se lancer dans des hypothèses nouvelles et excessives qui ont poussé les savants dans une réaction également exagérée, la philosophie cartésienne avait eu la modération de suivre, en les améliorant, les voies traditionnelles où il nous faut enfin revenir, après tant d'essais malheureux.
A l'exemple des anciens philosophes, nous allons uuesiion diviser en ses deux parties élémentaires le problème du « cerveau cause de la pensée ». — Puisqu'il y a deux espèces de pensées, deux classes de phénomènes psychiques si difierentes, nous nous demanderons d'abord si c'est le cerveau qui produit les phénomènes de l'ordre sensible : Est-ce le cerveau qui sent ? Nous poserons ensuite la même question pour ceux del'or» dre intellectuel : Est-ce le cerveai;- qui pense ?
(1) Actes des apôtres, XVII, 32.
Le cehveau 8
Est-ce le cerveau qui sent?
PremlAr* question.
Nous allons rechercher quel est le véritable sujet (le la sensation. Est-ce le corps ? est-ce Vàme ? Serait-ce l'un et lautre à la fois réunis dans ce tout substantiel que nous avons appelé le composé humain ?
En posant cette question, nous supposons déjà reconnu et admis par le lecteur que toute opération suppose un sujet ([ui opère, et toute passion un sujet qui pâtit. Une action sans agent, une passion sans patient. une manière d'être sans être seraient des conceptions contradictoires et inintelligiblespourl'esprit humain : aussi nous ne nous arrêterons pas à réfuter surce point les étranges prétentions des phénoménistes et des positivistes contemporains.
Quant à la nature du sujet, elle se reconnaît à la nature de son opération. C'est l'action qui exprime au dehors et nous manifeste l'agent. De là l'axiome de l'École : telle opération, telle substance, ope ratio seqintur esse. Une opération simple suppose un sujet simple, une opération extensive, un sujet étendu.
D'autre part, les opérations des sens, dont il s'agit de découvrir le véritable sujet, sont assez connues du lecteur pour qu'il nous dispense de lui en donner ici unedéfinitionet une classification rigoureuses et scientifiques, — ce serait inutile et d'ailleurs prématuré. Il suffit d'énumérer les principales de ces opérations telles que toucher, voir, entendre, odorer, goûter, imaginer, éprouver des plaisirs ou des douleurs physiques, etc., et d'écarter du débat toutes les opérations de la raison pure telles que l'idée abstraite, le jugement, le
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raisonnement, le doute, raffirination, le choix libre, les peines et les joies spirituelles, etc. La question ainsi posée et limitée, voici la réponse Réponses
coDtra-
de l'école spiritualiste moderne : Le sujet de la sen- dîcioires. sation est simple et il est impossible qu'il soit étendu.
L'école matérialiste affirme au contraire que le sujet de la sensation est étendu et qu'il ne saurait être simple. Sa prétention est de tout expliquer en psychologie comme en physique par l'étendue et le mouvement.
Des solutions si diamétraleuient opposées étonnent à bon droit, et déconcertent l'observateur attentif. 11 se demande si la raison humaine ne serait pas le jouet d'.antinomies insolubles, et s'il ne serait pas plus sage de nous croiser les bras en désespérant d'atteindre jamais la vérité !
Mais avant de nous résigner à une opinion si désolante, écoutons les plaidoyers des deux parties en présence, et prenons la peine de réviser soigneusement toutes les pièces du procès.
Les spiritualistes partent d'un fait très évident pour cartout homme qui veut bien descendre au tond de sa <«'
l'diiw gui
conscience : l'unité indivisible du moi humain. Mal- *«»»<• gré la multiplicité de ses opérations, malgré la variété de ses puissances et de ses organes, le moi est toujours un et indivisible. Je vois, j'entends, j'odore, je goûte, je perçois et j'imagine, je souffre ou je jouis... Toutes ces manières d'être me divisent-elles? Nullement. C'est toujours le même être, le même moi qui les opère ou les subit.
Et si j'analyse chacune de ces opérations, je constate pareillement qu'elles exigent un sujet simple et indivisible. Une douleur, par exemple, ne saurait exister dans un sujet multiple. Si nous supposions, en
r,ft ÉTUDES PHILOSOPHIQUES
effet, ce sujet étendu et composé de dix parties, nous devrions en conclure que la douleui- totale, provenant, si vous voulez, d'un coup de bâton, est tout entière dans chaque partie, ou bien (jifelle s'est fractionnée et répartie entre elles.
Or ces deux conclusions sont également inadmissi])les. Dans le premier cas, je devrais ressentir dix fois la douleur totale, ou dix coups de bâton ; ce qui est contraire à l'expérience que je puis en faire. Dans le second cas, chaque partie étant le sujet d'une fraction de douleur, je devrais ressentir dix dixièmes de douleur : or je ne ressens pas davantage des fractions de douleur ni de plaisir ; ces phénomènes ne se présentent jamais à ma conscience comme des additions de fractions, et d'ailleurs ma raison trouverait inintelligible la conception d'une fraction de douleur ou d'un dixième de coup de bâton.
Ajoutons ({ue, dans l'un et l'autre cas, chacune de ses dix parties, soull'rant pour son propre compte — puisque ces dix unités ne seraient plus reliées par un principe unique — devrait nous donner un total de dix soulïrances, ou de dix consciences, ce qui est encore contredit par l'expérience.
Que si, au lieu de dix parties, nous en supposions un nombre indéfini, ou tout au moins un nombre prodigieux comme l'est en elfet celui des cellules ou des fibriles nerveuses qui constituent nos organes (1), if arriverait que la portion de douleur, qui reviendrait à chacune de ces innombrables particules, serait si petite qu'on ne la sentirait pas. Les impressions doivent en effet avoir un mmim?<md'intensité pour être ressenties, comme on le prouve en physiologie. Il nous serait donc impossible d'éprouver quelque douleur, ou
(1) On a calculé, par exemple, que la surface p.ilmaire des doigU contient 108 tibres nerveuses dans l'espace ct'une seule ligne cui lée.
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du moins une douleur intense. Conclusion assez étran ge qui fait encore mieux ressortir l'étrangeté de l'hypothèse.
La sensation affective exige donc un sujet simple et Indivisible. Il en est de même de la sensation intuitive ou représentative.
Lorsque je perçois ou que j'imagine un triangle, je produis là une opération vraimcMit une et indivisible. Supposer le sujet de cette opération étendu et multiple, encore composé de dix parties, serait retomber dans les mêmes impossibilités. En effet, il nous faudra de nouveau admettre que la perception est répétée toute entière dans chacune des dix parties, et alors nous percevrions dix triangles au lieu d'un ; — ou bien chaque partie ne produit qu'un dixième de perception, et alors il nous sera impossible d'expliquer comment, sans un principe d'unité, toutes ces fractions de perception peuvent se grouper, s'unir, se compléter de manièreà n'en former ([u'une seule. Commentdixactes ne feront-ils qu'un seul acte? L'unité d'objet ne suffit pas pour les unir, et les actes de dÏK chevaux, lorsqu'ils traînent un seul et même carrosse, n'en sont pas moins distincts.
D'ailleurs dans la perception sensible d'un triangle, ou de tout autre objet matériel, il y a un acte &q synthèse qui ramène à l'unité les parties multiples de l'étendue, et qui suppose par conséquent dans le sujet un principe distinct de l'étendue. Il y aune comparaison au moins implicite des parties entre elles, et des parties avec le tout ; il y a enfin un discernement de l'objet total d'avec tout autre objet perçu en même temps par le même sens ou par les autres sens. Or la perception synthétique de tous ces rapports suppose nécessairement l'unité indivisible du sujet qui doit percevoir à la fois tous les termes pour les comparer,
TU ÉTODES PHILOSÛPBIOOBS
les réunirou les distinguer. Si chaque terme était perçu par un sujet dilTérent leur comparaison deviendrait absolument impossible.
Bayleadonné à cette démonstration une forme très saisissante que nous demandons au lecteur la permission d'emprunter en lui donnant une précision un peu plus rigoureuse.
L'unité proprement dite — ce sont à peu près ses paroles (1) — l'unité substantielle doit convenir aux êtres qui sentent ; car si une substance qui sent n'était une qu'à la manière dont un globe est un. c'est-à-dire d'une manière accidentelle, par la juxtaposition etTordre des parties, elle ne verrait jamais tout un arbre, elle ne sentirait jamais la douleur qu'un coup de bâton excite. Voici un moyen de se convaincre de c€la.
Considérez la figure des cinq parties du monde tracée sur une sphère de métal et formée dun nombre déterminé de molécules juxtaposées. Vous ne verrez dans ce globe aucune molécule qui contienne toute l'Asie, ni même toute une rivière. Les parties qui représentent la Perse ne sont point les mêmes que celles qui représentent le royaume de Siam. Il s'en suit, que si ce globe était capable de connaître les figures dont il est orné, il ne contiendrait en lui-même aucune molécule, ni aucun être substantiel qui pût dire : < Je connais toute l'Asie, toute l'Europe, toute la ville d'Amsterdam, toutela Vistule ». Chaque molécule de ce globe pourrait seulement connaître la portion de la figure qui lui est échue ; et comme cette molécule serait si petite qu'elle ne représenterait aucun lieu dans son entier, il serait absolument inutile que le globe fût c:îpable de connaître, car il ne résulterait de cette capacité aucun acte de connaissance, ou pour le moins
(1) Cfr. Dîet'onnaire, Arl. /.eiicippe, note E.
PHEMIKHK PARTIE. — LE CERVEAU ET LAME il
ce seraient des actes de connaissance fort rlifTérents de ceux que nous expérimentons, puisqu'ils nous représentent tout un objet, tout un arbre, tout un paysage, etc., preuve évidente que le sujet affecté de toute l'image de ces objets n'est point divisible en plusieurs parties, et par conséquent que Tbomme, en tant qu'il sent, n'est pas composé de plusieurs êtres.
Dans cet exemple nous avons bien voulu supposer que chaque molécule du globe, informée d'un principe simple, était indivisible. Que si on les supposaitdi visibles à l'infini, comme une étendue purement géométrique, la preuve n'en serait que plus manifeste. En effet les sujets capables de connaître se multipliant sans fin, en même temps que l'objet de leur connaissance se subdiviserait sans fin, toute vue d'ensemble, et partant toute perception d'un objet matériel et étendu, qui est toujours une opération plus ou moins synthétique, deviendrait complètement impossible.
Le sujet sentant, pour être capable d'une sensation soit représentative, soit affective, doit donc jouird'une véritable unité. Il faut qu'il soit un et indivisible. Telle est la conclusion de l'Ecole spiritualiste ; écoutons maintenant la thèse de leurs adversaires et examinons leurs arguments.
Les maléiialistes nous prient d'observer un peu Maiémieux les phénomènes de notre conscience pendant "*c'm" l'acte de la sensation. Nous y découvrirons que tout quiïêm. phénomène sensible revêt naturellement une forme extensive qui ne saurait appartenir qu'à un sujet étendu.
Cette forme extensive est surtout remarquable dans les sensations tactiles. N'est-il pas manifeste que lorsque j'applique une pièce de monnaie sur la paume de