PREMIÈRE PARTIE. — LE CERVEAU ET l'aME
de tel triangle, ou bien les traits d'une personne connue, il m'est impossible de dessiner un triangle en général ou une personne abstraite ; à plus forte raison de dessiner les formes de la justice, de la vérité, de la vertu et des autres idées transcendantes. L'objet de la pensée pure n'est donc pas étendu et matériel comme celui de la sensation.
b) La pensée pure ne revêt aucune forme extensive et ne se distribue pas dans l'espace comme la sensation. Ainsi l'application sur ma main d'une pièce de monnaie y produit une impression sentie d'une dimension égale; elle a un haut et un bas, une longueur etune largeur, une droite et une gauche, en un mot elle a des parties placées les unes à côté des autres, sans se confondre. Au contraire, l'idée abstraite, la notion d'une pièce de monnaie fait abstraction de toute extension et multiplicité des parties. Elle n'a ni droite ni gauche, ni endroit ni envers ; elle n'est ni ronde, ni carrée, ni sonore, ni colorée, et ne peut être représentée sous aucune forme sensible. A plus forte raison en est-il de même pour les notions transcendantes du vrai, du bien, du beau, etc.
c) Enfin, si je puis admettre qu'un organe matériel et étendu est affecté par un modeextensif, tel que la sensation, il m'est impossible de le supposer alfecté par un mode inétendu, tel que la pensée pure. Défait, si ma conscience m'atteste que mes nerfs sentent, elle ne m'atteste nullement qu'ils pensent; et ce silence est un aveu significatif. Je puis déterminer le point précis de ma main, entre le pouce et l'index, qui souffre d'une brûlure ; il m'est impossible de dire le lieu que pourrait occuper l'idée de justice ou de vertu, et de lui assigner la dimension d'un centimètre carré, ni d'un millimètre cube. La localisation est ici impos-
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sible (1). Si je localise dans la tète et même dans les lobes frontaux l'éJ^or^ du travail intellectuel, c'estqu'il est un phénoaiène de l'ordre sensible et mixte ; cet effort s'exerce en effet sur les données des sens et principalement sur les représentations sensibles de l'imagination, lesquelles peuvent être localisées dans Técorce cérébrale, et probablement dans les lobes frontaux. Nous verrons bientôt comment la pensée pure se formepar abstraction des images sensibles qui sont, pour ainsi dire, les matériaux de nos conceptions intellectuelles (2), et comment le travail intellectuel se trouve étroitement associé au travail des sens et des organes sensibles; ce qu'il importe de constater ici, c'est que la pensée pure ne saurait être par elle-même localisée dans un organe, qu'elle ne revêt aucune forme extensive, qu'elle ne représente que des objets simples et inélendus, et qu'en un mot toutes les raisons, qui nous ont fait admettre un élément matériel dans le sujet sentant, nous font défautetnousmanquentabsolument lorsqu'il s'agit du sujet de la pensée pure. 11 est donc immatériel; ce n'est donc pas le cerveau qui pense.
preafM Cette argumentation revêt peut-être une forme un po».i>ves. pgjj |.j.Qp indirecte et négative. Varions nos procédés, et démontrons par des raisons directes et positives que c'est bien ?âme seule qui pense. — Ce sera d'ailleurs la contre-épreuve de notre première thèse.
(1) » Il serait malaisé même d'imaginer quelle est la partie (du corps) que l'intelligence contient, et comment elle la contient » : notov -jàp [jlô-
fto-j, n TT&iî 0 vovç ffuviÇgt, ;^a^£7rbv -/ai nliaxi. (Aristote, De anima, 1. , c. 5, § 25.)
(2) ( Corpus reqniritur ad actionem inlelleclus non sxcut organum qno talis actio exerceatur, sed ratione objecti (il y trouve la matière de ses conceptions intellectuelles) ; phantasma enim comparatur ad intellectum sicut color ad viium ». — (S. Thomas, 1% q. "/5, a. 2, ad 3.)
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Parmi les preuves très nombreuses que l'on a coutume d'apporter, nous allons en choisir trois des plus saisissantes.
1° En nous repliant au fond de notre conscience, nous y découvrons clairement que l'être qui pense, — et qui n'est autre que nous-même, puisqu'il dit: moi, — demeure identique à lui-même sous la multitude innombrable des modilications incessantes qu'il éprouve depuis sa naissance. Je fus enfant et je suis un homme; j'étais ignorant et je suis savant; j'étais triste et je suis heureux...., et malgré tous ces changements je suis toujours le même individu. Qu'est-ce donc qui demeure identique au fond de mon être ? Serait-ce la matière ? Nullement. C'est un fait désormais acquis à la science que toutes les molécules matérielles d'un corps vivant, sans exception, voire même les molécules du tissu osseux (1), se renouvellent perpétuellement dans cette entrée et sortie continuelles que nous avons appelées le tourbillon vital. Pour que ce changement de tous les matériaux de notre corps soit complet, il faut un temps, difficile à préciser sans doute, mais relativement court, au témoignage unanime de tous les savants.
Ce qui demeure identique n'est donc pas la matière ; serait-ce la figure? Pas davantage. D'abord la figure varie notablement depuis la conception jusqu'au dé-
(1) Voy. les curieuses espériences de M. Flourens, De la vie et de l'intellkience, p. 16. — Cl. Bernard, La science expéritnenlale, p. 184, etc. — On entoure, par exemple, l'os d'un jeune pigeon d'un anneau en platine. Cet anneau se recouvre peu à peu des nouvelles couches d'os, en sorte qu'il n'est plus bientôt à l'extérieur de l'os, mais au milieu de l'os, puis enfin tout-à-fait à l'intérieur, dans le canal médullaire. Comment cela s'est-i! fait ? C'est que l'os primitif a complètement disparu en se résorbant pou ci peu, et qu'un os tout nouveau s'est progressivement superposé au premier. La période de sept ans qu'on croyait autrefois nécessaire pour le renouvellement de tout un organisme animal, parait exagérée; Molcscholt soutient qu'il ne faut pas plus de trente jours (Circulation d<: la vie, t. 1, p. 15).
90 ETUDES l'UILOSOPHIOUES
clin : la ligure de l'embryoïi n'est pas celle de renfanl, et celle-ci se trouve profondément modiliée lorsqu'il arrive à la vieillesse.
D'ailleurs i)uisque la chose figurée, le corps matériel change, la figure qui persisterait ne serait plus qu'un plan idéal, une manière d'être abstraite, (jui serait incapable de dire moi, et que l'on ne saurait confondre avec l'être réel et substantiel que je saisis au fond de moi-même. Ce moi pensant et conscient est donc parfaitement distinct de la matière et de toute figure matérielle.
2" De plus, il est simple. En eftet, voyez comme il se replie sur lui-même et se compénètre dans l'acte de la conscience. Ma pensée peut se saisir ou se voir ellemême, toute entière, par un seul acte. Un œil matériel pourrait-il se voir ainsi lui-même ? Une étendue pourrait-elle se replier ainsi sur elle-même ? Non, cela est d'une impossibilité géométrique. Vous plierez la première moitié d'une ligne sur la seconde moitié, une partie sur une autre partie, jamais une partie ne se repliera sur elle-même. Imaginez, tant que vous voudrez, quelque habile combinaison de miroirs ou de réfiecteurs qui, par exemi)le, renvoient le rayon lumineux au centre d'où il est parti ; jamais le point du rayon réfléchi sur ce centre ne sera identique à un autre point du rayon direct. En physique, la réflexion n'est jamais réelle, à cause de l'impénétrabilité des corps ; elle n'est qu'une métaphore, tandis qu'ici elle est véritable : la pensée se pense elle-même ; elle est wvviç vo-ÂTsw;, comme l'a très bien dit Aristote (1).
3" Enfin le sujet pensant est immatériel et spirituel. Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler quelles sont nos pensées abstraites, ou nos conceptions
(1) EffTtv q v()>!ff«ç vo^ffswç vô/jutç. Aristote {Métaph. 1. 1, c. 12).