PREMIERE PARTIE. — LE CERVEAU ET L'aME U
à un changement de lieu. Or cela est impossible, puisque la pensée est inétemlue et immatérielle, comme l'analyse vient de nous le démontrer.
Dire que la pensée est un mouvement, ce serait affirmer qu'un phénomène simple est identique à un phénomène extensif. Dire que le mouvement prodiîit la pensée, ce serait croire que le mouvement dans l'espace peut produire quelque chose d'inétendu : ce qui ne serait pas moins inintelligible (1).
Le mouvement est un mouvement, la pensée est une pensée ; mais ces deux ordres de phénomènes sont aussi opposés et irréductibles que la simplicité et Tétendue, que le oui et le 7ion. Vouloir les confondre et les identifier, ce serait nier la raison humaine ou se payer de mots (2).
Dites que la pensée est liée ou associée à un mouvement cérébral, cherchez la raison d'être et les lois de cette association, mais gardez-vous bien de les confondre et de les identifier.
L^assimilation de la pensée pure à un mouvement local ou à un travail mécanique est donc, au point de vue rationnel, totalement inadmissible, et\a question de droit se trouve résolue d'une manière très simple et très claire, tant qu'on ne la complique pas delà question de fait qui est beaucoup plus délicate.
De fait, peut-on constater scientifiquement que le mouvement thermo-chimique de la substance cérébrale
(1) « Voilà donc les absurdités qui naissent de hi définition qui fait entrer dans l'essence de rame le mouvement et le nombre ; et il y en a beaucoup d'autres encore. Car non seulement une telle dolinition n'exprime pas l'essence de l'âme, mais elle ne rend même pas compte de ses accidents. Ce sera évident si l'on essaie d'expliquer par une telle définition les alTections de l'àmc ou ses opérations telles que raisonnements, sensations, plaisirs, peines, etc. Comme nous Tavons déjà dit, il n'est pas facile même de deviner ce que peuvent être dans ce système ces phénomènes de l'àme », qui n'ont aucun rapport concevable avec les nombres et les mouvements. (Aristotc, De anima, 1. I, c. 5.)
(2)Voy. Taine. De nnlelligcnce. p. 319-3-22.
94 ÉTUDES PlIlLOSOfUIQUES
se transforme en pensée i — Le constater directement, jamais ! L'insinuer par des conjectures plus ou moins spécieuses, c'est en elfet ce que les matérialistes on! essayé de faire: nousallonsvoiravec quelieinvraisemblance et quel peu de succès.
Hypo- C'est encore la grande loi de la consevôation de l'é- ■toni- nergie que nos adversaires vont invoquer a 1 appui de leur hypothèse. « Rien ne se crée, rien ne se perd; tout se transforme», nous disent-ils. Il n'y a dans le monde ({ue des mouvements reçus, communiqués, transformés et restitués sous mille formes. Le mouvement se transforme en chaleur, en lumière, en électricité, en vibrations nerveuses ; pourquoi ne se transformerait-il pas. en pensée? Puisque l'hypothèse est vérifiée dans le monde de la matière et des phénomènes physico-chimiques (1), pourquoi ne pourrait-on pas l'appliquer aux phénomènes psychiques et soi-disant spirituels ^ Voici l'exemple qu'ils nous proposent (2) :
Supposons un homme frappé d'un coup de pierre. Il éprouve une douleur locale, ressent amèrement l'ou' trage reçu, décide de se venger, ramasse la pierre et la relance sur son agresseur.
(I ; Ce n'esl pas la loi de la transformation des forces qui a été vérifîce, mais seulement de leur équivalence. Nous ne relevons pas ici cette grave confusion pour ne pas compliquer inutilement !e débat. Nous avons dit ailleurs qu'il n'y a jamais transformation d'une espèce de force en une autre espèce, mais seulement équivalence quantitative, en ce sens que quand l'une se manifeste, l'intensité de l'autre s'abaisse proportionnellement. « 11 y a équivalence quantitative, nous dit M. Hirn, au point de vue des effets produits, elles peuvent se faire place réciproquement suivant une loi d'équivalence ; mais pas un fait, pas le plus minime d'entre eux ne nous autorise à affirmer que la lumière, la chaleur, l'électricité, doivent élre rapportées au même principe. » (Hirn, Analyse élémentaire, p. 32(5 etsuiv.).
(2) Cf. Herzen, Le cerveau et l'activité cérébrale ; — Beaunis, La force et le mouvement {Revue des cours scienli/iq., 24 janv. 1874 ) ; — Nouveaux éléments de physiologie humaine.